Interview : Christophe Pinheiro
Chronique : Emma Forestier
Deux ans après “Congregation”, WITCH FEVER revient avec “Fevereaten”. Le groupe mancunien ose la fusion entre des textures bruitistes à l’atmosphère sombre tout en gardant la férocité du punk et la lourdeur du doom. En pleine tournée avec BUSH et VOLBEAT, Amy Walpole (chant) et Annabelle Joyce (batterie) ont pris quelques minutes pour répondre à nos questions.
Crédit photo : Frank Fieber
Vous êtes actuellement à Barcelone. Avec le groupe BUSH, vous ouvrez pour VOLBEAT. Comment se passe la tournée et comment votre musique est-elle accueillie par le public ?
Amy : Le bal est très amusant et très luxueux.
Annabelle : Le catering est excellent.
Amy : Oui. Le catering est incroyable. C’est un peu chaotique, mais c’est toujours le cas lors des tournées. Et dans l’ensemble, notre musique a été plutôt bien reçue. Dans certains pays, l’accueil est un peu plus calme. Mais globalement, ça se passe bien. Même si, à un concert, on m’a jeté de la glace. Ce n’était pas terrible. Et nous avons reçu quelques e-mails haineux, mais ce n’est pas grave. Ça arrive. Mais globalement, c’est vraiment bien.
Demain, c’est le grand jour. Votre deuxième album, “Fevereaten”, sort. Comment vous sentez-vous à la veille de la sortie ?
Annabelle : Excitée.
Amy : Oui. Je suis excitée. Enfin, c’est un peu bizarre parce qu’on passe tellement de temps à préparer ça, et puis quand le jour J arrive enfin, c’est parfois un peu décevant. L’album va sortir, on sera dans une loge, et on va juste se dire : « Bon, il est sorti». Et ensuite, on va enchaîner sur un concert. Mais ça va être sympa parce que demain c’est Halloween, et on joue à Madrid. Ce sera une façon vraiment cool de fêter ça.
Vous parliez d’Halloween. Est-ce que ça fait partie du concept de l’album ou pas ?
Amy : Ça ne fait pas partie du concept. La date semble parfaite vu que c’est un vendredi. Et ça colle bien. C’est tout simplement parfait.
Annabelle : Oui. Ça colle parfaitement avec la date de sortie.
Et quelle est la signification du titre de l’album ?
Amy : À l’origine, le titre de l’album était juste le nom d’une des chansons, et puis on l’a choisi parce qu’on trouvait que ça fonctionnait plutôt bien comme titre d’album. C’est un peu comme cette sensation d’être complètement consumé ou englouti par quelque chose. C’est une sorte d’intensité.
Amy, pendant l’écriture de cet album, on t’a diagnostiqué un autisme. J’imagine que cette annonce a renforcé les liens entre vous dans le groupe. Penses-tu que cela a joué un rôle dans le thème de cet album ?
Amy : Je ne sais pas si ça a influencé le thème de l’album, mais ça m’a certainement permis de mieux me comprendre et d’être plus indulgente envers moi-même. Ça m’a aussi permis de m’apprécier davantage, ce qui a probablement un peu modifié ma façon d’écrire. Je pense que c’est sous-jacent, mais ce n’est pas explicitement abordé.
“Congregation”, votre premier album a connu un grand succès. Comment avez-vous abordé l’écriture de ce nouvel album ? La volonté de faire mieux avec ces nouvelles chansons ?
Annabelle : Oui. On a passé beaucoup plus de temps à le composer. Avant, on composait surtout pour jouer en live. Pour le premier album, on n’a même pas utilisé de métronome. Mais on réfléchissait beaucoup plus aux différents sons et à la façon de travailler le BPM des morceaux pendant les démos. On l’a vraiment conçu comme un album studio, et on a ensuite trouvé comment le jouer en live.
Amy : Oui. On voulait un album plus léché, tout en conservant le côté brut de nos autres morceaux. On a donc trouvé un équilibre entre un disque très soigné, bien produit, et le côté authentique et intense de notre musique.
Cet album a une atmosphère plus sombre et plus forte émotionnellement que le précédent. Était-ce un choix délibéré ou est-ce venu naturellement ?
Amy : Naturellement, oui. Quand on compose ensemble, tout se fait très organiquement. Il n’y a pas vraiment de plan. Ce qui vient, vient, tout simplement. Et il y a plein de choses qu’on n’a pas gardées, plein d’idées qu’on ne trouvait pas assez bonnes. Mais oui, tout se fait très naturellement.
De plus en plus d’artistes parlent de traumatismes et de santé mentale. La musique est-elle un exutoire pour vous ?
Amy : Oui, je crois.
Annabelle : J’en suis sûre.
Amy : Surtout quand on joue en live. Genre, dans beaucoup de concerts, j’ai vraiment l’impression de me lâcher complètement, de tout laisser sortir, de me mettre à nu pour que le public puisse juste absorber ce qu’on lui offre. Les cris, ça aide vraiment. Mais je n’aime pas trop le fait d’entrer dans une salle et juste hurler comme ça. J’aime chanter devant autant de monde, c’est vraiment apaisant. Et étrangement, c’est vraiment excellent pour mon cerveau et mon corps.
Mon titre préféré de cet album est « Safe ». Pouvez-vous m’en parler ?
Amy : Quand on l’a écrite, j’étais en couple, et la chanson parlait de cette relation. Les paroles étaient différentes. Puis on s’est séparés et on est devenus de bons amis. J’ai donc changé les paroles pour qu’elles correspondent à cette évolution, car je ne trouvais pas juste de garder les paroles originales. Il y a eu plusieurs versions de cette chanson, mais je suis vraiment contente du résultat final. C’est une sorte de chanson d’amour douce-amère qui parle d’une relation devenue amitié.
Est-ce que vous pensez à la réaction de l’auditeur quand vous composez ?
Amy : On n’écrit pas pour notre public, je crois. On sait évidemment qu’on appartient à un certain genre, ou plutôt à plusieurs. On ne va pas se mettre à faire un album country comme ça, au hasard. Mais tout ce qu’on a écrit et qui est sur l’album, on l’aime et on y prend du plaisir. On ressent une certaine pression pour écrire quelque chose qui plaise vraiment à nos fans actuels, mais on ne sacrifierait jamais ce qu’on aime ni notre intégrité artistique pour plaire à tout le monde. Parce que je pense que si on fait ça, on risque de trop diluer notre style et de ne pas créer quelque chose qui soit vraiment fidèle à nous-même, à notre identité artistique, et à ce qu’on aime vraiment. Donc, évidemment, on pense aux fans, et on veut faire un bon album. On veut faire un album que nos fans actuels apprécieront et dont ils tireront quelque chose. Mais en même temps, il faut qu’on y prenne du plaisir aussi. Sinon, ça ne sert à rien.
Dans le premier album, vous aviez un son très brut, très punk. Mais dans celui-ci, je perçois des ambiances en arrière plan. Vous avez travaillez avec d’autres instruments pour créer tous ces sons ?
Annabelle : Alex (Thompson à la basse) a un violoncelle électrique. Elle jouait du violoncelle quand elle était plus jeune, alors elle a commencé à expérimenter sur ce disque. On en retrouve beaucoup sur l’album. Et puis, je pense que d’autres éléments, comme les textures et tout ça, viennent de Chris (Ryan), qui a produit l’album. Il a fait des trucs incroyables. Il s’est vraiment éclaté à faire tout ça.
Amy : Il y a quelques sons plus texturés, ambiants, pour rehausser ce qu’on joue déjà, et il y a aussi un peu de piano à la fin de « Safe », par exemple. Mais on voulait que nos quatre instruments soient au centre, et que tout le reste soit texturé, pour sublimer ce qu’on fait déjà.
Justement, un mot sur la production. Vous avez collaboré avec Chris Ryan. Cette collaboration a-t-elle changé votre perspective du processus créatif ?
Amy : Dans notre processus créatif, nous serons toujours toutes les quatre dans une pièce à composer. Ça se fait de manière très organique. Mais en termes de production, il nous a vraiment aidé à nous exprimer davantage. Il était tellement enthousiaste, et il adore tellement son travail. Il adore tous les petits détails, s’impliquer dans tout… L’ajout de nombreuses couches sur toutes les chansons, c’était vraiment excitant.
Vous jouerez au Zénith de Paris, ce dimanche. Y a-t-il des projets pour de futurs concerts en France ?
Amy : Oui, on reviendra, c’est sûr. On n’a rien de prévu pour le moment, mais j’espère qu’il y en aura l’année prochaine.
Quelles sont vos influences, que ce soit en musique, en littérature ou au cinéma ?
Amy : Et bien, j’ai fait un master en littérature gothique anglaise et en horreur. Donc, beaucoup de mes influences viennent de mon amour pour l’horreur, le cinéma et la littérature gothique. C’est en grande partie ma démarche créative.
Dans quelles conditions recommandez-vous l’écoute de cet album ?
Amy : Nous avons fabriqué de l’encens artisanal que vous pouvez trouver sur notre boutique en ligne, et nous vous recommandons, si vous achetez cet encens, d’écouter l’album pendant que vous le brûlez. Ma première idée serait, par exemple, à la salle de sport, mais je pense que ce serait peut-être mieux dans le bain. Prendre un bain, allumer des bougies, quelque chose qui sent bon, un truc vraiment relaxant, et puis mettre notre album à fond.
Le dernier mot est pour vous.
Annabelle : Oh, flippant.
Amy : Quelle pression !
Annabelle : On devrait terminer sur « Do You Like My Little Dinosaur ?» (rires)
(Annabelle montre une petite figurine de dinosaure)
Amy : On ne peut pas terminer sur « Do You Like My Little Dinosaur ?». Impossible… Bon, écoutez cet album. Si vous l’aimez, dites-le-nous sur les réseaux sociaux. Si vous ne l’aimez pas, envoyez-nous des messages haineux. On adore ça. C’est tout.
Notre Avis :
Les quatre musiciennes mancuniennes à l’imaginaire ombrageux refont surface pour hanter nos tympans, juste à temps pour Halloween, avec un second album au titre fiévreux et évocateur : FEVEREATEN. Après Congregation (2022), véritable exorcisme sonore, Witch Fever revient avec une approche plus méthodique, plus architecturée, épaulée cette fois par Chris W. Ryan, producteur aguerri ayant façonné le son de formations montantes telles que NewDad, Just Mustardou Enola Gay.
Depuis sa formation en 2017, le quatuor, Amy Walpole (chant, paroles,) Alex Thompson (basse), Alisha Yarwood(guitare) et Annabelle Joyce (batterie), s’est imposé comme une force indomptable de la scène alternative britannique. Refusant toute étiquette, Witch Fever fusionne la rage primitive du punk, la noirceur gothique et la lourdeur hypnotique du doom, tout en laissant affleurer une vulnérabilité bouleversante. Leur premier opus, Congregation, avait marqué les esprits par sa charge émotionnelle et sa puissance libératrice. Avec FEVEREATEN, le groupe franchit un seuil, s’aventurant vers des contrées sonores et affectives plus vastes, plus nuancées.
Cette fois, Witch Fever a pris le temps d’ériger chaque morceau comme une structure à part entière, bien avant d’entrer en studio , un contraste frappant avec Congregation, souvent écrit dans la hâte des sessions d’enregistrement. Cette rigueur nouvelle s’entend dès Dead to Me, ouverture massive où un riff écrasant installe une tension presque viscérale. Amy Walpole y expulse sa rage et sa douleur dans un crescendo d’angoisse étouffante. Le morceau agit comme un rite de passage, reliant la fureur brute des débuts à une dimension plus atmosphérique et introspective. Déjà rodé sur scène, il trouve ici une incarnation studio d’une intensité tellurique.
Suit The Garden, porté par une ligne de basse hypnotique et un chant plus fragile, presque murmuré, mais chargé d’un trouble latent. Les guitares, tantôt diaphanes, tantôt tranchantes, tissent une texture spectrale où plane une beauté inquiétante, à la croisée de l’emo et du goth. C’est une accalmie en trompe-l’œil, une respiration où l’ombre continue de rôder.
Tout au long de FEVEREATEN, chaque cri, chaque silence, chaque frémissement semble traduire une lutte intérieure. Le single SAFE en est sans doute le cœur battant , une prière écorchée, au bord de la rupture. Amy y chante la tension de celui ou celle qui tangue entre effondrement et résistance, toujours au bord du gouffre sans jamais céder. Cette oscillation, entre chute et renaissance, irrigue tout l’album, qui devient une traversée de la douleur vers la clarté, une danse fragile entre perte et délivrance.
Le morceau-titre, Fevereaten, s’enfonce plus profondément encore dans les cicatrices du passé. Amy y interroge son rapport brisé à la foi et les séquelles de son éducation religieuse. La présence d’un violoncelle, signée Alex Thompson, ajoute une gravité spectrale, une suspension presque funèbre du temps.
Mais FEVEREATEN n’est pas qu’un cri de souffrance, c’est aussi un acte de rébellion, une catharsis. Des morceaux comme AMBER déchaînent une intensité pure, où la voix d’Amy se fissure avant d’exploser dans un hurlement céleste, libéré de toute divinité. D’autres, comme SAFE, explorent la lente agonie du lien qui s’effiloche, de l’amour qui se transforme sans disparaître, jusqu’à ce violoncelle final qui vient panser la plaie d’une douceur mélancolique.
L’énergie brute du disque, toujours alimentée par une colère transfigurée, plonge ses racines dans l’histoire personnelle d’Amy Walpole. FEVEREATEN est pour elle un exorcisme intime, une reconquête de soi face à un passé marqué par le fanatisme religieux. Le titre, littéralement « dévoré par la fièvre », condense ce sentiment d’être consumée de l’intérieur, par la mémoire, la douleur et la quête d’émancipation.
En définitive, FEVEREATEN se présente comme une œuvre de transition et de métamorphose. Witch Fever n’abandonne ni sa fureur punk ni sa densité sonore, mais ouvre de nouvelles fissures vers le goth, le shoegaze et l’introspection. Les guitares gagnent en poids, les textures s’épaississent, et la voix d’Amy Walpole, plus habitée que jamais, traverse tout l’album comme un spectre ardent.
C’est une œuvre imparfaite mais terriblement humaine, un disque incandescent où la fièvre devient purification. FEVEREATEN brûle