Vecteur Magazine

Interview par Cidàlia Païs

La mue d’un Architecte du black metal

Le quintette allemand de black metal THRON vient de sortir son cinquième album studio, *Vurias*, le 31 Octobre dernier chez Listenable Records. Un album éprouvant et visionnaire, et nous avons eu le plaisir d’échanger avec PVIII (Patrick Hagmann), guitariste, producteur, compositeur et pilier du groupe. Dans un échange chaleureux, il revient sur l’évolution artistique, les inspirations, les coulisses et l’âme de ce disque.

 *Vurias* n’est pas seulement un album, c’est une métamorphose initiée par la passion et l’introspection. Patrick Hagmann et THRON concrétisent ainsi un black metal plus réfléchi, audacieux, à la croisée des chemins entre tradition et innovation.

Entre passion et transformation, l’architecte d’un black metal en mutation

« Hey, hello », lance Patrick en souriant à l’écran. « Salut ! », je lui répond ravie. D’emblée, l’entretien prend un ton chaleureux. « Tu sais, THRON a été ma toute première interview » je lui confie. « C’est génial de vous avoir à nouveau. »  

Patrick s’amuse du souvenir : « deux ans déjà… » et je lui avoue qu’ils sont l’un des groupes qui m’ont fait aimer le black metal, avec leur son différent. Remarquable lors de leurs précédents disques, et du fascinant *Dust*. Patrick me remercie, l’air sincèrement touché.

Ce lien humain et musical pose d’emblée la sincérité de l’échange. Je m’attendais à ce que *Vurias* suive cette lignée… or pas du tout. C’est différent, mais ça reste du THRON. Ma curiosité va sur comment est née cette évolution artistique.. Patrick réfléchit un instant. « On ne planifie jamais vraiment les choses. Comme j’écris la plupart de la musique, je dirais que tout vient naturellement, sans schéma préétabli. » Il explique alors que la genèse de *Vurias* « n’a jamais suivi de plan rigide. Tout est une progression naturelle, organique, ancrée dans des influences diverses, entre rock progressif, jazz et synthétiseurs analogiques vintage. »   

Il ajoute aimer écouter toutes sortes de styles, du rock progressif au jazz, en passant par les synthétiseurs analogiques. « Parfois, une idée surgit spontanément. Je me dis simplement : tiens, un saxophone ici, ce serait bien. Ce n’est jamais prémédité. On ne dit pas : le prochain album doit être plus progressif. Ça ne marche pas comme ça. » 

La route de la maturité et du ressenti

Après *Dust* et une tournée marquante, notamment leur passage au Hellfest, la question des influences scéniques revient. Pour Patrick, le jeu aux côtés d’autres groupes « n’influence pas vraiment la musique, mais enseigne le professionnalisme, l’humilité et le respect. »  

Il confesse une approche assez égoïste, il refuse de composer en fonction des attentes du public : « Ce serait une erreur. La musique doit d’abord me plaire à moi. Je dois valider le ressenti avant de montrer quoi que ce soit au public. »  Il nuance, « Tourner avec d’autres groupes  joue surtout sur l’attitude : l’humilité, la gestion du backstage, le respect de l’équipe. J’ai 50 ans, j’ai déjà vécu tout ça. Pour les plus jeunes du groupe, c’est formateur. »  

Il est important de souligner la richesse de *Vurias*, ce savant mélange d’ambiances psy, de nuances jazzy et d’énergie brute culminant dans des performances vocales puissantes. C’est à la fois intense et hypnotique, d’une maturé palpable. Patrick est d’accord et ajoute, « Oui », répond-il, « quand je prends du recul, je constate aussi cette maturité. Ce n’est pas calculé, mais c’est là. » Il acquiesce, remarquant « une maturité instinctive, sans calcul, mais palpable dans la profondeur et la complexité des morceaux. »

Symbolisme et théâtre musical

Le single *The Serpent’s Path* s’impose comme le cœur du projet, mêlant dramaturgie musicale et visuelle. Inspiré par le cinéaste Ingmar Bergman, le clip teinté de rouge incendiaire explore la peur, la renaissance et la métamorphose.  « Ce rouge brûlant, ces ombres… Bergman n’est pas loin, non ? »  Patrick sourit : « Exactement. Oliver König, qui a aussi réalisé “Return”, est un vieil ami. Il donne toujours cette touche cinématographique. Ce clip, c’est presque un court-métrage. » 

Je souligne la puissance symbolique du serpent : la peur, le renouveau, la renaissance.« Les textes ne suivent pas un concept narratif complet, mais il y a des fils conducteurs. » explique Patrick. « Je suis passé par des moments difficiles, personnellement et en bonne santé. Cette rage, cette lutte, c’est ce qui nourrit les textes. » 

L’album dépeint ainsi une bataille intérieure profonde, évitant le nihilisme par une quête philosophique et spirituelle. Le serpent n’y est pas un monstre, mais un archétype du changement. *Vurias* devient alors un miroir personnel : un exorcisme intérieur autant qu’une œuvre musicale.

De *Paradox* à *Ungemach*, un voyage intérieur

Je cite * A Paradox* et *Ungemach (Stilles Ende)*, deux moments forts de l’album. « Ces percussions qui battent comme un cœur… c’est sublime. » Patrick révèle que *Paradox* date d’une idée de 2018, retravaillée seulement maintenant. « Certains pensaient que ce n’était pas assez metal, mais à force d’écoutes, ils ont fini par l’adorer », sourit-il. 

Sans oublier les remarquables *GriefBearer* et *The Hunter and the Prey*. « L’intro au saxophone et au violoncelle… quelle alchimie ! » je ne peux cacher mon enthousiasme. Patrick confirme : « Oui, un vrai violoncelle. On voulait capter ce dialogue organique entre les instruments. »   

À la question de savoir s’il cherche volontairement à repousser les frontières du genre, il répond simplement : « Notre mission, c’est de faire ce qu’on aime. Si ça bouscule les codes, tant mieux. »  

Le son, la matière et les influences

Producteur et architecte du son de THRON, Patrick s’attarde sur les choix techniques. « Je n’aime pas les guitares trop compressées, sans respiration. Je cherche des sons plus rock, plus vivants. Le but est d’entendre les doigts sur les cordes. » Il revendique une affection pour la chaleur analogique des années 70, héritée du rock progressif. Je lui transmets mon sentiment : « Le disque a cette touche intemporelle, presque vintage. » Patrick sourit : « Merci. C’est exactement ce qu’on voulait. »  La touche vintage, héritée des années 70, donne à l’album une aura intemporelle, entre noirceur et lumière.

Lorsque j’évoque *The Metamorph’s Curse*, il raconte son inspiration. « Le titre vient de *La Métamorphose* de Kafka. L’idée de se réveiller sous une autre forme, d’être étranger à soi-même. C’est une métaphore de la mutation, personnelle autant qu’artistique. » 

Une œuvre collaborative

Le disque développe des atmosphères variées, entre la percussion intense de Norman Lonhard (ex-Triptykon) et les voix spectrales de Zingultus (Nagelfar, Endstille) sur *Ungemach*. Patrick évoque avec affection les contributions de ses amis musiciens, qui apportent souffle et fraîcheur au projet.  Il insiste aussi sur ses choix sonores, délaissant les guitares compressées au profit d’un son dynamique, « où l’on perçoit la personnalité du musicien ».

« Philipp au sax, Martin Fischer à la guitare… Ce sont des amis avant tout. Ces échanges apportent de l’air frais. »  

L’art et l’avenir

La pochette, œuvre du talentueux Daniele Valeriani, illustre une rage primale et un pouvoir archaïque, parfaitement en phase avec la musique.

Ill se souvient : « J’avais contacté Daniele Valeriani à plusieurs reprises. Il ne prenait plus de commandes, mais m’a montré quelques œuvres existantes. Celle-ci s’est imposée immédiatement : cette figure à trois têtes, cette fureur animale… tout collait à *Vurias*. »   

« La tournée commencera début 2026, avec une date au Karmøygeddon Festival en Norvège. » évoque Patrick.

Avant de partir, s’adressant au public français. Patrick s’anime : « Merci à la France ! On a joué à Lyon et Dijon avec Amon Amarth, c’était incroyable. La scène française a une énergie particulière. » 

VURIAS

Listenable Records

31.10.2025        
   Tracklist:

| 1 | The Serpent’s Path | 05:42 |

| 2 | Astral Materia | 04:28 |

| 3 | Hubris’ Crown | 04:01 |

| 4 | A Paradox | 04:27 |

| 5 | Ungemach (Stilles Ende) | 09:04 |

| 6 | One Truth, One Light | 04:08 |

| 7 | Griefbearer | 04:41 |

| 8 | The Hunter And The Prey | 04:51 |

| 9 | The Metamorph’s Curse (bonus) | – | [4]

© Artwork :  Daniele Valeriani.

Notre Avis :

Forger l’avenir du black metal avec Vurias

Un groupe en quête de transcendance depuis plus de dix ans, THRON s’impose dans l’underground avec un mélange soigné de black metal mélodique teinté d’influences nordiques et d’une sensibilité avant-gardiste. Le guitariste et principal compositeur PVIII explique la genèse naturelle de Vurias :« Nous n’avons jamais eu de plan strict. Chaque album est une progression organique. J’écoute de tout — du rock progressif, du jazz, des synthés analogiques des années 70 — et si quelque chose résonne émotionnellement, cela s’intègre naturellement dans nos morceaux », confie PVIII.

Depuis leurs débuts, THRON concilie respect des racines du black metal et quête d’une voix propre, refusant le simple hommage musical :« Au départ, c’était juste un projet fun, un hommage à des groupes comme Dissection. Mais je ne voulais pas que nous restions une copie. Nous voulions créer notre propre univers. »

Le son de Vurias, alors que Dust (2023) puisait dans la grandeur du heavy metal traditionnel, Vurias s’aventure dans des eaux plus sombres et imprévisibles. On y découvre des sonorités nouvelles : claviers vintage des années 70, saxophones hantés et orgues Hammond brumeux. Cette approche ose conjuguer intensité brute et textures cinématographiques teintées de jazz. « Le saxophone et l’Hammond apportent une chaleur analogique, une texture émotionnelle réelle », note PVIII. « Je déteste les sons trop compressés ou froids. J’aime entendre les dynamiques, le jeu, la personnalité du musicien. » 

L’album explore la transformation, thème central de son concept et de son écriture, symbolisé à la perfection par le titre-phare :The Serpent’s Path : un voyage initiatique.

Titre d’ouverture et premier single, The Serpent’s Path mêle agressivité viscérale et atmosphère incantatoire. Il débute sur une introduction acoustique quasi funèbre avant de s’embraser en un maelström de guitares et de blast beats. « Cette chanson évoque un théâtre rituel, un équilibre entre le primal et le majestueux », décrit PVIII.

Le clip, réalisé par Oliver König, s’inspire du cinéma d’Ingmar Bergman : tons rouges flamboyants, ombres tranchantes, symbolisme existentiel. « Nous voulions creuser les peurs humaines et la renaissance intérieure, pas seulement l’horreur mythologique, » explique PVIII. « Le serpent symbolise la sagesse et le renouveau : la mue, la transformation personnelle et artistique. » Le morceau s’érige ainsi en manifeste : un rejet du nihilisme au profit d’une démarche philosophique et spirituelle. 

« Le futur du black metal ne réside pas dans le déni de ses racines, mais dans leur réinterprétation. » 

Une œuvre riche et collaborative, Vurias déroule neuf morceaux variés dans leurs ambiances et structures : 

Ungemach (Stilles Ende) met en scène la voix spectrale de Zingultus (Endstille, Nagelfar) et la batterie de Norman Lonhard (ex-Triptykon).

The Hunter and the Prey associe violoncelle, saxophone et synthés analogiques pour un rendu cinématique.

The Metamorph’s Curse, titre bonus exclusif, explore les thèmes de la métamorphose kafkaïenne, avec chœurs et riffs incandescents. « J’aime inviter des amis musiciens pour apporter de nouvelles couleurs, sortir de notre zone de confort », souligne PVIII. « Cela garde la musique vivante et surprenante. » 

Identité visuelle et profondeur artistique La pochette signée Daniele Valeriani illustre parfaitement la force archaïque et l’intensité viscérale de Vurias. « Je ne voulais pas d’un concept trop lié aux paroles. Cette image à trois têtes dégage une rage primitive qui incarne notre musique ».

Enregistré avec Christoph Brandes à Iguana Studios, l’album marie chaleur organique et précision technique, refusant la stérilité sonore au profit de tons dynamiques inspirés du rock et du prog vintage. La passion avant tout, malgré une vie bien remplie entre famille et travail, la flamme reste intacte. « Je ne suis plus tout jeune, mais la passion me pousse. On choisit nos concerts avec soin, pour ne pas s’épuiser et garder cette intensité ».

THRON confirme son statut de formation incontournable du black metal contemporain. Une renaissance musicale et spirituelle avec Vurias, et redéfinit l’avenir du black metal en confrontant son propre héritage. L’album s’affirme comme une œuvre de transformation, guidée par la passion, l’introspection et la liberté créative. « Vurias, c’est ce qui arrive quand la passion montre le chemin », conclut PVIII. 

 Line-up :

 Samca (voix), 

PVIII et Ravendust (guitares), 

SXIII (basse), 

J (batterie), 

percussions additionnelles par Norman Lonhard.