Par Christophe Pinheiro
Un nom qui intrigue, une histoire qui ne ressemble à aucune autre, THE CELTIC SOCIAL CLUB doit son histoire à l’idée de génie de son leader/batteur, Manu Masko. En octobre dernier, le groupe à sorti son cinquième album ‘You Should Know’. Aux manettes, le mythique producteur anglais Nick Davies (GENESIS, THE POGUES, BJÖRK…) invite le groupe à jouer tous ensemble, dans la même pièce pour capturer la puissance brute du groupe. Des mélodies qui font voyager, une ambiance so british et une voix, celle de Taylor Byrne qui nous embarque dans son univers qui fleure bon les soirées festives entre amis dans un bon pub. Entretien avec le talentueux Manu Masko.
Crédit photos : D.R.
On va commencer par l’origine du groupe ou du projet. Comment l’appelle-t-on ?
Au départ, on dit projet. Je dirais même, une création. Entre 2001 et 2015 je jouais avec un groupe breton qui s’appelle RED CARDELL. J’étais très ancré dans les musiques celtiques. Et un jour, alors que je suis chez moi à Niort, je suis en train de prendre un café et je regarde des vidéos du NEW ORLEANS SOCIAL CLUB qui était une réunion de vieux tontons de la Nouvelle-Orléans avec Dr John, les Neville Brothers… Et je ne sais pas pourquoi me tombe dans un coin de ma tête, THE CELTIC SOCIAL CLUB qui fait aussi penser à BUENA VISTA SOCIAL CLUB. Et donc THE CELTIC SOCIAL CLUB, je trouve que ce nom sonne super bien. Mais je suis persuadé que ça existe déjà. Alors je vais sur Google et je me rends compte qu’il y a deux “Celtic Social Club”. Le premier, c’est le groupe de supporters de l’équipe de foot des Celtic de Glasgow et le deuxième, un pub autour de Londres. Mais rien en musique, donc je garde ça dans un coin de ma tête. Et là, on était en 2012. Ce nom donnait une direction musicale. Et au bout de quelques mois, j’envoie ça à Jean-Jacques Toux, l’un des programmateurs du festival des Vieilles Charrues. Je ne le connaissais pas, mais j’avais réussi à avoir son contact. Comme il était aux Etats-Unis à ce moment-là, il me dit : “Je te rappelle la semaine prochaine.” Et lorsqu’on s’est parlé la semaine suivante, il me dit : “Ça me fait chier de ne pas avoir eu l’idée avant toi.” Car il savait ce que ça voulait dire. Tous les ans ou tous les deux ans, les Vieilles Charrues font une création et on décide que THE CELTIC SOCIAL CLUB sera la création de l’édition 2014 du festival. Donc, j’ai le nom, j’ai le concert et je travaille immédiatement avec un graphiste qui me crée le logo. Il me reste à trouver les musiciens et le répertoire. Tout est fait complètement à l’envers. Je vais chercher des musiciens autour de moi. Des musiciens avec qui je peux travailler et qui peuvent monter sur scène. Car le challenge est d’aller jouer devant 45 000 personnes. Ensuite, l’idée était de faire un travail autour des musiques celtiques sans tomber dans la facilité en prenant des tubes du répertoire. Donc, on est allé chercher dans le répertoire qui date entre le quinzième et dix-huitième siècle sur des sites de collectage. On a exhumé des mélodies anciennes, qu’on a retravaillées en y ajoutant des paroles. On monte un répertoire de 50 minutes et on finit sur scène devant 45 000 personnes, le concert est diffusé sur France Inter… on fait un gros concert. Mais après ça, je me dis que je ne peux pas arrêter. Donc, le projet part en création, qui part en collectif et puis on commence à partir sur les routes. Et petit à petit, on a un premier album, puis un deuxième… On commence à tourner en France, mais aussi à l’étranger. On va aux États-Unis, en Algérie, en Allemagne, en Turquie ou en Chine… C’est incroyable. Ensuite, il y a un musicien qui s’en va, parce qu’il a son projet à côté, donc il est remplacé par un autre. Puis il y a le chanteur qu’on remplace pour d’autres raisons. Petit à petit, on passe de collectif à groupe. Parce qu’un collectif et un groupe, ce n’est pas la même chose. Et on change encore de chanteur en 2022. C’est Taylor Byrne, un irlandais, qui nous rejoint. Et là, on a la formule que je considère comme étant parfaite à tous niveaux. Que ce soit artistiquement, en termes de casting et humainement aussi. Tout le monde a la philosophie de groupe. Parce que la philosophie de groupe, c’est quand tu vas n’importe où, tu peux jouer devant 2 personnes ou 40 000 personnes, tu vas faire un énorme concert parce que le groupe est là pour défendre son histoire. Et là, on en est rendu à cette étape-là.
Ça se ressent dans le son de cet album.
Complètement, c’est le cinquième album. Et tu n’arrives pas à 5 albums par hasard. On a beaucoup joué ensemble. Les albums précédents, c’est moi qui les produisais. Parce que j’aime ça. En revanche, je ne mixais pas, il y avait toujours quelqu’un au mix. Et là, sur cet album, en novembre de l’année dernière, on a fait 2 titres. Je commence à produire et là, page blanche. Je n’y arrive pas, je ne sais pas dans quelle direction on doit aller. J’ai le réflexe de ne pas forcer, ça ne sert à rien. Il nous faut un producteur. J’ai 55 ans aujourd’hui et quand j’étais gamin en 1987, sortait un album que j’ai beaucoup écouté. C’est un groupe anglais qui s’appelle MARILLION. J’étais fan de l’album ‘Clutching at Straws’ que j’écoute toujours avec plaisir. Et donc je ne sais plus pour quelle raison, au moment où j’ai la page blanche, je tombe sur le nom de Nick Davies qui a travaillé avec MARILLION et aussi avec GENESIS. Et ce n’est pas tant sur le fait qu’il ai travaillé avec eux. Mais c’est de voir qu’il a travaillé pendant 25 ou 30 ans avec un groupe comme GENESIS. L’idée qu’il ait pu travailler avec trois fortes personnalités. Dont Phil Collins qui est une star internationale. Donc ce gars doit savoir manager les égos en studio. Il a aussi fait des lives. Et c’est ce qui m’a intéressé aussi. Pas pour le son, car pour moi, le son d’un album, c’est le son du groupe. C’est comment un producteur se sert de ça. Et quand on a commencé à échanger avec Nick, qui ne nous connaissait pas, je lui ai proposé de venir avec nous en studio en France. On fait les deux titres qu’on avait préparés, on voit ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas et on compte les points. On se met d’accord. Et à partir de là, il a commencé à regarder les lives du groupe, à remarquer des choses. Et il me dit : “ Vous êtes un très bon groupe de live. Ce que je vous propose, c’est qu’on vous mette dans une pièce, dans un studio, vous jouez en live ensemble, on met des micros, on enregistre et on mixe à l’ancienne.” Et c’est le son qu’il a réussi à tirer. C’est ça le son.
Et qu’est-ce que tu retiens de cette expérience ? Car même si ça ne l’est pas, au final c’est innovant.
C’est ça qui est incroyable car dans cette période où il y a l’intelligence artificielle qui commence à manger un peu la création, la production… on a fait marche arrière complet. On a fait ce qu’on sait faire, c’est-à-dire jouer car on est des musiciens. On joue en live on joue en groupe et lui il enregistre et mixe. Il n’y a pas plus simple que ça. On a adoré travailler avec lui. Et il a une autorité naturelle. Quand il te dit quelque chose, il le dit avec un aplomb et une assurance qui t’oblige à lui faire confiance.
C’est quelqu’un qui a un passé, une histoire…
Oui et ce qui est étonnant, parce qu’évidemment il a travaillé avec DEEP PURPLE, THE POGUES, MARILLION, GENESIS, il a une carrière incroyable. Mais à la fin de la deuxième séance studio, il m’a dit : “Manu, je ne te l’ai pas dit, mais quand je suis arrivé pour travailler avec vous, j’étais extrêmement inquiet, extrêmement stressé. J’avais le trac. Je me demandais si j’étais encore capable de faire travailler un groupe en studio.” Avec toute la carrière qu’il a ! Ensuite, il m’a demandé comment je voulais faire pour le mastering. Donc je lui ai demandé ce qu’il proposait. Il me disait qu’il faisait le mastering de tous ses albums à Abbey Road avec un ingé son qui s’appelle Miles Showell et que ce serait bien de le faire. On s’est donc retrouvés à Abbey Road. C’était drôle.
Votre cinquième album “You Should Know” prend une une direction amorcée par le dernier album studio “Dancing or Dying”. On retrouve un son un peu plus pop rock avec un peu moins d’éléments celtiques.
Alors on me dit souvent ça et je ne suis pas d’accord. Pour moi la musique et la culture celtique ce n’est pas uniquement la mélodie et les instruments. En France, on n’a pas cette culture là, mais les paroles sont écrites par Taylor qui est irlandais. Et les paroles sont éminemment irlandaises avec cette mélancolie, cette tristesse. Quand tu rentres dans les chansons, les harmonies, les suites d’accords, les changements d’accords sont complètement celtiques. Alors oui on le fait différemment. C’est comme si tu vois une maison avec une façade magnifique mais lorsque tu rentres dedans, c’est que du préfabriqué. Et nous, la façade est en apparence moins celtique mais quand tu rentres à l’intérieur, tu comprends. Et cet album, c’est le premier qui nous ouvre le territoire irlandais, alors que les autres, non. Et pourtant, notre ancien chanteur était, lui aussi, irlandais. Donc, je pense que cet album est plus celtique qu’il n’y paraît.
Et justement, qu’est-ce que le chant de Taylor apporte à ce disque ?
Taylor a vingt-quatre an. Quand il a intégré le groupe, il avait vingt-et-un ans. Il est extrêmement talentueux et c’est son premier groupe. C’est la première fois qu’il a une expérience commune de groupe. Et il apporte sa culture, sa connaissance, son envie et ses goûts au pot commun. Tout en ayant une vision assez large du groupe. Et il a une maturité pour quelqu’un de vingt-quatre ans, ce qui est incroyable. Je parle anglais, mais quand tu ne maîtrises pas totalement la langue, tu ne perçois pas toujours le deuxième ou le troisième sens dans la profondeur des paroles. Et là où Nick était intéressant dans l’enregistrement, c’est qu’il demandait à recommencer telle phrase, car elle manquait d’émotion. Et Taylor, a très bien géré cela. C’était hyper intéressant.
Au niveau des paroles, c’est Taylor qui s’occupe de l’écriture ?
Oui, même si parfois, Goulven apporte des idées. Et à partir de ces idées, Taylor va les retravailler. C’est un irlandais, il maîtrise mieux la langue que nous. Nick nous disait que le niveau des paroles était très intéressant.
Il y a deux titres que j’adore particulièrement et j’aimerais que tu m’en parles. Le premier c’est le mélancolique “I Know Who You Are” et le deuxième, c’est “I Will Go” et ce refrain qui reste en tête.
La création c’est une somme de hasard et d’erreurs. Et le hasard fait que quelqu’un apporte un bout de mélodie ou autre chose. Mais même lorsque quelqu’un pense avoir un projet terminé, on va quand même travailler, arranger ou produire. C’est ce qui donne la force d’un groupe, on en parlait tout à l’heure, justement. On est devenu un groupe et humainement, c’est solide. Donc dans l’esprit créatif, chacun va respecter les envies et les idées des autres. Il n’y a pas de bataille… Et sur la mélodie de “I Know Who You Are”, on s’est dit qu’il y avait quelque chose. Goulven (Hamel) avait fait quelque chose de très fort. Je voulais envoyer ce titre dans la puissance et la profondeur de RADIOHEAD. Et pour ce morceau, c’est venu tout seul, très simplement. Sur “I Will Go”, c’est une idée de Taylor. Il est arrivé avec une rythmique un peu “New Orleans”, presque comme du Bo Diddley. Mais il manquait quelque chose. Et là, Goulven à l’idée d’augmenter le tempo. Et en deux secondes, on part ailleurs et le morceau naît comme ça. Derrière, il y a cette tension liée aux paroles avec les deux violonistes.
Vous enchaînez les dates de concert. Vous avez eu l’occasion de jouer des morceaux de cet album…
On joue tout l’album.
Comment réagit le public ?
Ça marche super bien. Et comme on a enregistré les morceaux en live, lorsqu’on a commencé les répétitions, tout de suite, on avait tout en main. C’était d’une facilité incroyable. Et sur le public ça marche super bien. C’est un plaisir de jouer ces titres.
En février, vous repartez sur les routes…
Oui, en Irlande, puis en Bretagne et après en Angleterre. On devrait faire une vingtaine de dates en Angleterre, l’année prochaine. On doit faire, aussi, deux ou trois festivals au mois d’août et d’autres concerts au mois de novembre. C’est assez jouissif de jouer en Angleterre. C’est quand même là, la terre du rock’n’roll. Quand tu joues à Sheffield ou à Manchester et que tu regardes les groupes qui viennent de là-bas, c’est incroyable. On a la chance d’avoir un bon agent qui nous trouve des salles qui correspondent en termes de capacité, à des clubs de SMAC. Des petites salles de 150 à 300 places. Et c’est là que toute la magie opère.
Pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure par rapport à l’évolution de projet vers un groupe, entre ‘Dancing Or Dying’ et ce nouvel album, vous avez sorti ‘Inventory’. Ce disque qu’on pourrait qualifier de Best Of, signe-t-il la fin d’un chapitre du groupe pour une transition vers de nouveaux horizons ?
Déjà ça signe l’arrivée de Taylor comme nouveau chanteur. Sans dire que ce soit purement commercial, c’est facile d’alimenter les disquaires avec un Best Of. Il n’y a rien de plus facile. Mais il fallait le faire. J’entends que ça puisse clôturer un chapitre, mais seul le temps nous le dira.
Dans quelles conditions recommandes-tu l’écoute de votre album ?
Ça dépend. Je sais que beaucoup de monde écoute de la musique via des plateformes musicales. Je déconseille de l’écouter sans enceinte ou sans écouteurs. L’écouter au cul du téléphone n’est pas une bonne idée. Après, je suis vraiment branché vinyle. Je pense que ça vaut le coup parce qu’on a fait un véritable travail pour ce support. Il y a une période où j’achetais beaucoup de vinyles. Je pouvais en acheter entre un et quatre par semaine. Maintenant, je n’achète plus rien. J’écoute tout sur Spotify. Chacun fera comme il le voudra.
Tu as collaboré avec pas mal d’artistes. On parlait de RED CARDELL, tout à l’heure. Tu as également travaillé sur de la musique de spectacles pour le Futuroscope…
Oui, j’ai fait beaucoup de choses pour le Futuroscope pendant plusieurs années. J’ai fait, aussi, pas mal de musiques de publicités. C’était pas forcément une volonté, mais plus des rencontres qui t’emmènent à faire ça. Tu en fait une, puis deux… C’est rigolo.
Si tu avais le choix d’une ou plusieurs collaborations, tu choisirais qui ?
Alors, elle est décédée, mais j’aurais adoré travailler avec Sinead O’Connor. Même si à mon avis, ça devait être compliqué de travailler avec elle. Sinon, même si c’est très compliqué à choisir, des gens comme Roger Waters ou Elton John. Il y a tellement de légendes. J’irai plus vers des écorchés vifs, des gens avec du caractère.
Le mot de la fin est pour toi.
Je ne m’étendrai pas sur la façon dont les gens écoutent de la musique. La diatribe sur Spotify et tout ça, on est dans une époque où c’est comme ça. Là où je pense que quelque chose va se jouer, c’est sur l’Intelligence Artificielle. Je trouve ça intéressant et ça ne me fait pas peur. Je m’en sers aussi. Mais les mecs qui s’en servent pour la création, j’ai envie de leur dire que lorsque je suis sur scène, tout ça n’existe pas. L’Intelligence Artificielle n’est pas capable de lutter face à un musicien sur scène. Donc je dirais aux gens de ne pas oublier d’aller voir les artistes sur scène. Car il se passe toujours quelque chose.