Ils sont de retour là où tout a commencé : dans le feu du rock pur et sans filtre. Légendes vivantes et nommés au Rock & Roll Hall of Fame 2025, The Black Crowes marquent 2026 avec un nouvel album explosif, *A Pound of Feathers*, à paraître ce 13 mars chez *Silver Arrow Records*. Produit par le multi-récompensé Jay Joyce, cet opus repousse les frontières de leur mélange signature de blues, soul et rock brut, tout en renouant avec l’urgence créative de leurs débuts.
Enregistré en seulement dix jours à Nashville, cet album voit les frères Chris & Rich Robinson écrire dans l’instant, à l’instinct pur. “On a voulu capturer la première étincelle, sans chercher la perfection”. Ensemble, ils signent une œuvre à la fois rugueuse et poétique, puissante et lumineuse.
Entre l’ombre et la légèreté — *un pound de plumes ou un pound de plomb* —, le disque explore la dualité humaine avec intensité. Des titres comme “Profane Prophecy”, “Pharmacy Chronicles” ou “Eros Blues” démontrent que, quarante ans après *Shake Your Money Maker*, les Black Crowes n’ont rien perdu de leur feu sacré : ils manient toujours la sueur et la grâce avec la même audace spirituelle.
À l’occasion de la sortie de cet album, j’ai pu échanger avec Rich Robinson, voici une conversation passionnée sur la création, la liberté artistique et la persistance d’une flamme rock indomptable.
Interview par Cidàlia Païs
Credit Photo : Ross Halfin
* : Bonjour Rich, ravie de te voir. J’écoute *The Black Crowes* depuis le lycée — la bonne époque !
Rich : Salut, enchanté ! Mais c’est chouette de l’entendre.
* : Après la pandémie, vous avez sorti *Happiness Bastards*, déjà considéré comme un classique. Et là, j’ai écouté votre nouveau disque, *A Pound of Feathers*, qui sort en mars — on dit qu’il a été enregistré en huit à dix jours seulement. Comment s’est passé ce processus ?
Rich : C’était génial. Tu sais, Chris et moi, on travaille vite. Parfois, on entre en studio et tout se met en place naturellement. Cette fois, on a décidé d’utiliser le studio comme un véritable outil de création. D’habitude, j’arrive avec une série de morceaux terminés, je les envoie à Chris, il y met sa touche, puis on se retrouve pour les arranger ensemble.
Mais pour cet album, c’était différent : les chansons n’étaient pas finalisées. J’avais des couplets, des refrains, parfois un pont, et c’est en studio qu’on a vraiment tout développé. On aime bosser tous les deux au début, juste avec le producteur et notre batteur. On a pris la première semaine pour façonner les titres avant que le reste du groupe ne vienne.
J’ai mon propre studio, avec batterie, basse, guitares, claviers. Je pourrais y enregistrer un album entier tout seul. Mais là, c’était fluide : Chris me disait « mets une basse là-dessus », ou « ajoute une deuxième guitare », et on avançait vite. On terminait deux ou trois morceaux par jour, et ils sonnaient vraiment bien. En cinq jours, on avait neuf chansons finalisées.
On s’est dit que ce serait contre-productif de réenregistrer avec le groupe, parce qu’on aurait perdu la magie du moment. Ce genre d’énergie, tu ne peux pas toujours le recréer. Alors on a continué encore trois jours, et au final, on avait douze ou quatorze morceaux. On a juste fait revenir notre claviériste à la fin pour ajouter quelques touches, et voilà — c’était fini.
Ce que j’aime, c’est cette urgence qui traverse tout l’album. Ça le rend vivant, comme une découverte permanente. Quand tu joues un morceau cent fois avant de l’enregistrer, il perd un peu de son éclat. Là, c’était frais, spontané, et je pense que ça s’entend. C’est un disque très varié : des gros morceaux rock, une énergie punk par moments, et aussi de belles ballades. Un titre comme *High and Lonesome Blues* est très différent pour nous, surtout comment il enchaîne ensuite avec *Queen of the Beast Eyes*. On est très fiers de ce qu’on a fait.
* : Je suis bluffée — travailler avec une telle spontanéité, c’est impressionnant ! Avant d’entrer dans le détail des morceaux, vous avez décrit cet album comme *transformateur*. En quoi a-t-il changé le groupe, concrètement ?
Rich : Je pense que « transformateur », c’est dans le sens où on revêt une nouvelle peau. Après toutes ces années, on continue d’évoluer, d’intégrer de nouvelles influences. Comme je l’ai dit, entre un morceau comme *Profane Prophecy* et un autre comme *Eros Blues* — très différent — ou encore *High and Lonesome Blues* et *Doomsday Doggerel* à la fin, on explore des territoires nouveaux. On s’étend, on essaie de repousser les limites de notre son. En ce sens, oui, c’est vraiment un album transformateur.
* : Jay a produit l’album. En quoi a-t-il transformé votre disque ?
Rich : Eh bien, tu sais, Chris et moi avons souvent produit nos propres albums. J’ai produit tous mes disques solo, ceux de *The Magpie Salute*, et même pour d’autres groupes. Chris aussi a fait la même chose. On a donc une grande expérience du studio – j’y passe du temps depuis mes 18 ans –, et forcément on a chacun nos idées bien arrêtées sur comment la musique doit sonner.
Cette fois, on voulait éviter les frictions. On s’est dit : gardons nos opinions, faisons notre travail, puis confions l’ensemble à quelqu’un en qui on a confiance. Et Jay, on l’aime beaucoup et on le respecte. C’est un type bien, il propose toujours des idées originales, parfois inattendues. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il sait quand nous pousser et quand nous laisser tranquilles. Il sait dire : « là, je pense que ça mérite encore un peu de travail » ou « essayons autre chose ». C’est une super relation de travail entre les trois.
* : Vous avez toujours cette âme des années 70 — le blues, la soul, cette patine vintage — tout en restant connectés à la technologie d’aujourd’hui. Comment trouvez-vous cet équilibre ?
Rich : Exactement. Il y a mille façons de faire des disques, mais la technologie, si on n’y prend pas garde, peut retirer l’humanité de la musique. Beaucoup mettent les pistes « dans la grille », tout est calé au millimètre, chaque voix corrigée, tout devient parfaitement juste, parfaitement régulier. Mais ça tue la respiration naturelle du son.
Nos oreilles perçoivent les notes comme un spectre, pas comme des cases fixes. Certains de mes chanteurs préférés chantent un peu faux – un peu en dessous ou au-dessus – et c’est ce qui fait leur style. Les grands groupes de notre jeunesse accéléraient parfois dans les refrains, simplement emportés par l’énergie, puis revenaient plus calmes dans les couplets. Ce ne sont pas des erreurs, c’est humain.
La musique doit respirer, doit vivre. Et je trouve que de plus en plus de jeunes groupes l’ont compris. Il y a de super scènes à Los Angeles, Chicago, New York – un vrai retour à cette approche organique. Parce qu’au fond, la perfection n’existe pas. Ce qui compte, c’est le ressenti viscéral, cette connexion qu’on a en écoutant un morceau.
Nous avons toujours fait nos disques ainsi. On ne cherche pas la perfection commerciale. Je tiens encore à l’idée d’un *vrai* album – avec son ordre, sa pochette, son univers. Ce n’est pas juste une question d’argent ou de format.
Et je crois que c’est pour ça que le vinyle revient : parce qu’il demande de l’effort, donc du respect. Quand tu te lèves, que tu vas dans un magasin, que tu parcours les bacs, que tu choisis un disque, que tu le ramènes chez toi, que tu ouvres la pochette et sens cette odeur particulière du vinyle, tu vis le processus. Tu regardes qui a joué, produit, mixé, puis tu poses l’aiguille : ce moment-là crée un lien humain avec la musique. Et ça, aucune techno ne peut le remplacer.
* : Le titre *A Pound of Feathers* évoque une certaine dualité. Doit-on y voir un sens particulier ?
Rich : Pour moi, tout est affaire d’interprétation. Qu’il s’agisse de mots ou de musique, ce qui compte, c’est ce que *toi*, en tant qu’auditeur, ressens. C’est cette lecture personnelle qui crée une vraie intimité avec tes chansons préférées. Donc peu importe ce que moi j’y vois — ce que *tu* ressens, c’est la vérité de la chanson.
* : Mes morceaux préférés dans l’album : *High and Lonesome Blues*, *Queen of the B-Sides*, *Eros Blues*… et surtout *Doomsday Doggerel* — un véritable trip !
Rich : Ah, super ! C’est marrant — ce morceau est né complètement par hasard. J’essayais de trouver un son particulier pour un autre titre, un truc à la *Cramps* avec beaucoup de reverb et de vibrato. Je bidouillais mon ampli et je jouais ce riff en boucle juste pour tester le ton. Et là, Chris débarque et me dit : « Attends, c’est quoi ce truc ? ».
Je lui réponds : « Rien, je règle juste mon son. » Lui insiste : « Non, non, ça, c’est une chanson. Écris-la. » Alors je m’y suis mis, et en cinq minutes c’était fait. Le morceau a pris une tournure inattendue, un peu différente de ce qu’on fait d’habitude.
J’écoutais beaucoup les premiers B-52’s à ce moment-là. Leur guitariste, Ricky Wilson, était incroyable, complètement expérimental. Il jouait parfois avec seulement quatre cordes, dans des accordages bizarres, ce qui lui permettait de couvrir la basse et les accords en même temps. C’était génialement décalé. C’est cette approche étrange et ultra créative qui m’a inspiré, et c’est ça qui a nourri *Doomsday Doggerel*.
* : L’album sort le 13 mars, deux singles sont déjà disponibles. Y en aura certainement un autre d’ici-là.. Et puis, de *Shake Your Money Maker* à aujourd’hui – avec tous vos projets parallèles – comment vivez-vous la musique après toutes ces années ?
Rich : Je crois qu’un autre titre va sortir, oui — il a été diffusé récemment lors d’un événement sportif, il s’appelle *It’s Like That*, mais je ne suis pas sûr de la date.
Quant au reste… La musique compte toujours autant pour moi, sinon plus. C’est quelque chose que j’aime profondément. J’adore être en studio, écrire des chansons, les voir prendre vie. C’est l’une de mes plus grandes joies. Et ensuite, j’adore partir en tournée et découvrir comment ces morceaux évoluent sur scène. La plupart des chansons de ce disque ont été enregistrées en deux ou trois prises maximum ; on ne les rejoue pas pendant un an, donc il faut les ré-apprendre, elles restent fraîches, vivantes. Et c’est génial de voir comment elles s’entrelacent avec nos anciens titres.
* : Vous partez en tournée avec *Guns N’ Roses*, notamment aux États-Unis et en Europe – rien en France pour l’instant, j’espère que ça changera ! Un dernier mot pour vos fans et les lecteurs de *Vecteur Magazine* ?
*Rich : Oui, bien sûr ! On adore venir ici. On a passé notre vie à tourner en Europe, et certains souvenirs y sont parmi les meilleurs. En Suède, on a même joué dans un opéra, c’était incroyable.
Mais toi tu es à Paris ! Sache que l’un de mes concerts préférés de tous les temps, c’était à La Cigale en 2013 — le meilleur de la tournée, vraiment magique. Et ces dernières années, on a aussi joué à l’Olympia, une salle exceptionnelle. On adore y revenir.
Cette année, on fera d’abord une grosse tournée aux États-Unis, puis on reviendra en Europe plus longtemps, avec de nouvelles dates, dont Paris évidemment. C’est l’une de nos villes préférées au monde. On vous aime, et on a hâte de rejouer pour vous. Merci du fond du cœur.
PLUS D’INFORMATIONS :
Album : A Pound of Feathers
DATE DE SORTIE : 13 Mars 2026
LABEL : Silver Arrow Records
Auteurs : Entièrement écrit par les frères Chris et Rich Robinson
Producteur : Jay Joyce (lauréat Grammy)
Lieu d’enregistrement : Nashville (début 2025), réalisé en 8 à 10 jours
Line up : Chris Robinson (chant), Rich Robinson (guitares), avec Sven Pipien (basse), Erik Deutsch (claviers), et musiciens de tournée
The Black Crowes ressuscitent le rock avec un uppercut instinctif.
*A Pound of Feathers* frappe comme un retour aux sources furieux : enregistré en 8-10 jours à Nashville sous la houlette de Jay Joyce, cet album est une explosion d’énergie brute qui prolonge le triomphe de *Happiness Bastards*. Les frères Robinson y déploient un blues-rock viscéral, entre légèreté plumeuse et lourdeur plombée.
L’album naît d’une méthode radicalement instinctive : Rich arrive avec des ébauches (couplets, refrains), et les frères peaufinent tout en studio, à deux avec le producteur. « On terminait 2-3 chansons par jour, avec une urgence qui rend tout excitant », explique Rich. Résultat : 11 titres ciselés en direct, sans polissage excessif – loin des productions numériques aseptisées. Jay Joyce pousse sans forcer, proposant des idées « non conventionnelles » pile au bon moment.
Fidèles à leur ADN blues-soul des années 70, les Crowes refusent la « grille parfaite » d’Auto-Tune et les ralentis mécaniques. « La musique doit respirer comme un humain », insiste Rich – accélérations dans les refrains, voix légèrement fausses mais expressives, énergie punk-rock. À Nashville, le son gagne en textures dynamiques : gros riffs, ballades poignantes, gospel en chœurs. C’est du Stones meets Southern rock, vital en 2026.
Je vous emmène vers mes morceaux phares, “Profane Prophecy”, avec son ouverture funky et insolente, un manifeste railleur. “High And Lonesome”, une ballade profonde au violon lancinant. Je trouve “Eros Blues” magnifique, introspectif, on étire les limites du groupe.
Mais “Doomsday Doggerel” est LE tube trippy ! Né d’un riff Cramps/B-52’s improvisé en 5 minutes sur un ampli bidouillé. Rich : « Chris a entendu le potentiel que je n’avais pas vu ». Un final psyché-jagged, hommage à Ricky Wilson.
Un nouveau must cet effet de plume.
A Pound of Feathers Tracklist :