Vecteur Magazine

LE REJET DU POUVOIR

Par Christophe Pinheiro

Depuis plus de vingt ans, THE ACACIA STRAIN s’est bâti une solide réputation dans le monde de la musique extrême. Flirtant avec le death metal, le doom, le sludge ou encore le hardcore, le groupe ne cesse d’explorer la noirceur du monde. Rencontre avec Devin Shidaker, guitariste du combo pour parler de ce treizième opus nommé “You Are Safe From God Here”. 

Vous êtes de retour avec votre treizième album. Sa sortie est prévue vendredi prochain. Dans quel état d’esprit es-tu ? 

Je suis vraiment content. L’attente a été difficile, car je veux que tout le monde l’entende. Je suis vraiment fier de ce qu’on a fait. On a tout enregistré en mars et un peu en avril. Et depuis, on attend sa sortie. On a sorti quelques chansons petit à petit. J’avais hâte qu’il sorte, donc je suis content qu’il soit enfin là. 

Le titre, “You Are Safe From God Here”. Pourquoi avoir choisi ce titre ? 

Vincent a tout écrit comme une sorte d’histoire de low fantasy. Au départ, on se disait : « Oh mon Dieu ! On découvre qu’il existe, et il n’est pas celui qu’on pensait, et on l’a réveillé, et il s’abat sur tout le monde. » Mais plus métaphoriquement, on parle de dieu comme de celui dont on peut être à l’abri. Ça peut être n’importe quoi. Comme si vous travailliez, ce serait votre patron ou vos parents… tout ce qui contrôle votre vie. Et ça, c’est dans le mauvais sens du terme. Et en allant voir un spectacle de THE ACACIA STRAIN, vous pouvez être à l’abri de ça pendant au moins un temps. 

Vous avez marqué les esprits avec les deux albums sortis en 2023 (« Step Into The Light » & « Failure Will Follow »). On retrouve un peu cet esprit dans ce nouvel album, avec les deux chansons “Eucharist” (« i – Burn Offering » & « ii – Blood Loss »). Mais il y a, aussi, des morceaux très courts, de moins de trois minutes. C’est un choix naturel ? 

Oui. On avait tous le même état d’esprit avant de commencer à écrire. Quand on arrive à un point où on a l’impression d’avoir accompli tout ce qu’on voulait dire. Que ce soit au niveau des paroles, mais aussi de la musique, on n’a pas l’impression d’avoir besoin d’en rajouter pour atteindre une durée conventionnelle. Bien qu’on pourrait le faire. Mais dans les deux cas, on peut écrire une chanson de treize ou quatorze minutes, en se disant qu’elle est censée durer aussi longtemps. Et pareil, on peut écrire une chanson de 90 secondes, si on met tout ce qu’on voulait dans ces 90 secondes, sans avoir besoin de se dire que la chanson doit durer trois ou quatre minutes. Étirer une chanson sans raison, ne fera que la dégrader, parce qu’on va ajouter trop de choses. Du coup, on a vraiment allégé cet album, on voulait garder l’énergie. On préfère un album plein d’agressivité et d’énergie non-stop plutôt qu’un album avec plein de passages faibles. Pas besoin d’étirer la chanson si ce n’est pas nécessaire. 

Vous avez dit que cet album vous à mis mal à l’aise. Pourquoi ? 

On ressent un certain malaise à chaque album, car on essaie toujours de nouvelles choses en tant que groupe. On a cette mentalité lorsqu’on écrit, si ça ne nous met pas mal à l’aise, c’est qu’on est trop prudents, et on ne veut pas faire ça. On fait de la musique parce qu’on en a besoin, c’est notre expression artistique thérapeutique. Peu importe que quelqu’un écoute l’album ou non, on doit quand même le faire pour nous-mêmes. Et si on se lançait en se disant que la formule est simple, si on n’essaie pas de nouvelles choses… on ne se sentirait pas mal à l’aise. Si on ne se force pas, on sortira un mauvais album. Nous sommes les critiques les plus sévères de notre musique. Et nous sommes tous contents de l’être. Et si tout le monde aime, tant mieux. Sinon, tant mieux, on sera contents de l’avoir fait. 

Cet album contient des collaborations avec des membres de GOD’S HATE et de BLACKWATER HOLYLIGHT. Comment en êtes-vous arrivés à collaborer ? 

Brody (King) et Colin (Young) de GOD’S HATE sont de bons amis à nous. On a joué avec beaucoup de leurs autres groupes au fil des ans. Ça fait des années qu’on voulait faire quelque chose avec eux. Et cette fois-ci, on a trouvé le temps pour le faire. Et Sunny de BLACKWATER HOLYLIGHT, nous sommes tous fans dans le groupe. Vincent lui a envoyé un e-mail. Et on pensait que sa voix irait vraiment bien avec les pistes qu’on lui a attribuées. Et heureusement, elle a accepté, et on est vraiment ravis.

J’ai vu des vidéos de l’enregistrement de l’album sur vos réseaux sociaux. On sent une véritable osmose au sein du groupe. Définissez-vous un fil conducteur dès le départ ? 

Pour notre processus d’écriture, on travaille énormément à la maison, chacun de notre côté. Vincent écrit des paroles ou ses idées. Il écoute beaucoup de musique, plus que quiconque dans le groupe. Il trouve toujours des groupes et des trucs qui l’inspirent, et il les partage avec nous. Du coup, on finit tous par écouter la même chose. Et ça façonne un peu tout ça. Mais il y a aussi le fait qu’on écrit tous. On a un dossier Dropbox rempli d’idées de démos. Et quand vient le moment d’écrire l’album, on écoute les démos de chacun et on prend des notes. On compare nos notes et on voit ce que chacun aime. On prend aussi en considération nos désaccords. Donc, quand on écrit les chansons, c’est comme si on s’articulait autour de toutes ces idées. Ça nous aide à être tous sur la même longueur d’onde et à définir ce qu’on veut. Donc, si l’un d’entre nous n’aiment pas une idée, il explique pourquoi. Il faut trouver une forme de cohérence qui amène à la contribution de chacun. Parce que, par le passé, on a fait des choses où il y avait une chanson qui était composée par l’un ou par l’autre. Même si la chanson sonne comme du THE ACACIA STRAIN. Mais quand on l’écoute, on va se dire : « Oh, c’est une chanson de Devin ! »… Et sur cet album, tout le monde a contribué sur chaque morceau. Et travailler avec Randy, notre producteur, le fait qu’il écrive avec nous aussi, c’est comme s’il nous avait aidés à nous sortir de nous-mêmes. C’est la meilleure façon de faire. Que ça nous ressemble, musicalement. C’est l’album qu’on voulait faire depuis très longtemps. Et je pense qu’on a enfin trouvé le meilleur processus pour continuer à écrire. Notre album ne sort pas avant quelques jours, et je suis déjà en train d’écrire d’autres trucs. On écrit constamment parce qu’on doit le faire. 

Et en tant que groupe avec plus de vingt ans d’expérience, comment maintenez-vous cette force dans votre musique et vos paroles, tout en restant innovants ? 

Chez nous, notre façon d’évoluer, c’est de ne jamais tourner le dos à ce que nous avons fait par le passé. Mais nous ne voulons pas non plus le refaire. Nous respectons et honorons nos origines et nos compositions. Mais aussi les autres groupes avec lesquels nous avons joué et créé… Je ne veux pas faire deux fois le même album, donc on s’inspire de ces albums, avec l’idée qu’il faut changer constamment. Je ne veux pas être classé dans un genre qui n’évolue pas. Chaque disque ne doit pas sonner identique. On a la chance de pouvoir changer et évoluer. À tel point que si on demande à plusieurs personnes, leur album préféré du groupe, la réponse sera toujours différente. Et pour rester satisfaits, nous devons évoluer. On ne se lasse jamais. Et c’est un élément important qui a contribué, je pense, à notre longévité. Beaucoup de groupes se disent : « Oh, c’est ce que tout le monde aime ? C’est ce qui marche ? Et bien, faisons un album similaire. » Si c’est ce qu’ils veulent faire, tant mieux. Mais je pense qu’à un moment donné, les musiciens se lassent et les fans se lassent aussi. Et si les fans sont enthousiastes, nous serons enthousiastes aussi. Les concerts seront bons, et tout le monde appréciera ce qu’on fait. Et à ce stade, nous avons tellement changé, et pas toujours dans la même direction. Et je pense que nos fans, surtout ceux qui nous suivent depuis un moment, nous font confiance pour produire des morceaux que nous trouvons bons, et ils ont confiance en nos goûts, je pense. 

Justement, à propos des fans, votre musique est un mélange de plusieurs genres. À quoi ressemble votre public ? Ce sont des fans de death metal, de sludge, de hardcore, ou simplement des fans inconditionnels de THE ACACIA STRAIN ? Êtes-vous proches de votre public ? 

Nous sommes très proches de notre public. Nous sommes un groupe qui se veut toujours accessible, car beaucoup d’entre nous, dans le groupe, ont grandi dans le hardcore, jouant dans des groupes… Vous savez, les groupes de hardcore sont adjacents, et il n’y a pas de mentalité du genre : « Je suis meilleur que toi. Je suis sur scène, donc je suis meilleur que toi.» Ça n’existe pas. Et c’est quelque chose que j’ai toujours eu envie de voir, surtout lors de grands concerts. On joue avec des barrières entre nous et le public, et on déteste ça. Mais parfois, c’est hors de notre contrôle. J’aime que les gens montent sur scène et sautent. J’invite tout le monde à monter sur scène. Si vous me voyez dehors, ou si vous voyez l’un d’entre nous dehors, venez discuter avec nous. Dites-nous « coucou ». On ne dira jamais : « Non, on ne veut pas vous parler…». On veut parler à tout le monde parce qu’on n’est pas meilleurs que les autres, et ça nous aide à rester proches de nos fans. Et je pense que ça nous aide aussi à ne pas nous mettre dans le pétrin au point de sortir des trucs nuls parce qu’on pense savoir mieux que les autres. C’est idiot. Je fais des concerts parce que je veux interagir avec le public. Je veux m’amuser avec tout le monde. Et en ce qui concerne notre public, nos fans, c’est un peu de tout et c’est génial. On a des gens qui viennent du hardcore, du sludge, du doom. Dans tous ces milieux, on a tellement de gens qui nous disent : « Je ne vous aimais pas avant », parce qu’ils avaient entendu un vieux disque, et ce n’était pas leur genre. Et puis, une fois qu’ils nous ont vus en concert, c’est le déclic. Et parfois, on devient leur groupe préféré, ce qui est dingue. C’est aussi ça qui me motive. J’essaie d’avoir le plus de respect possible pour ça quand j’écris. Se dire qu’il y a des gens qui se soucient de ce qu’on a fait avant, c’est fou. On va continuer à évoluer et à tout changer, mais on ne va pas non plus composer du jazz maintenant. (sourire) On n’abandonnera jamais dans tout ce qu’on fait. 

Une tournée en Europe bientôt ? 

J’espère pouvoir y aller l’année prochaine. Je suis généralement tenu à l’écart de tout ça jusqu’à ce que ce soit confirmé, gravé dans le marbre. Mais je sais qu’on essaie d’y retourner parce que ça a pris du temps, mais on commence enfin à se faire un nom en Europe. Il y a de nombreuses années, on n’y allait pas assez souvent. On était en tournée et on jouait devant huit personnes. Néanmoins, on faisait ce qu’on avait à faire. Maintenant, c’est différent. On commence tous à comprendre qu’un concert de THE ACACIA STRAIN, ce n’est pas juste un groupe de cinq personnes qui jouent sur scène face à un public. C’est un groupe qui déverse toute son énergie en se nourrissant de l’énergie des gens en face. On se nourrit de l’énergie des uns et des autres. C’est ça le spectacle, et on apprécie de les regarder autant qu’ils nous regardent. C’est un tout. 

Dans quelles conditions recommandes-tu l’écoute cet album ? 

Je l’ai beaucoup écouté, principalement parce que, lorsqu’on compose, j’écris toujours des trucs que j’ai envie d’écouter. Mais c’est vraiment bien à la salle de sport. Je l’aime aussi en voiture, surtout en automne. On a des feuilles qui tombent. Je pense que c’est un bon disque pour une balade en forêt. Je ne me souviens pas l’avoir écouté de nombreuses façons différentes. Il y a plein de scénarios et de lieux, et je n’en ai pas encore trouvé où je me dis que ça ne colle pas vraiment avec ce que je fais en ce moment. Peut-être pas un disque pour dormir, mais à part ça, je pense que ça s’adapte à peu près tout. 

Le mot de la fin est pour toi.

Je veux juste dire merci à tous ceux qui nous ont donné une chance. Laissez notre musique entrer dans vos vies. C’est très important pour nous, parce qu’on a juste besoin de faire de la musique. Mais le fait que les gens se soucient de nous et nous apprécient nous facilite la tâche, et c’est tellement amusant de pouvoir jouer pour tout le monde. Et j’espère qu’on se verra bientôt. 

Notre avis :

“You Are Safe From God Here” est le treizième opus des américains THE ACACIA STRAIN. Le titre est racoleur mais pas dépourvu de bon sens. Alors pourquoi ne pas se laisser tenter par une immersion dans l’univers des natifs du Massachusetts.

Et dès les premières notes de “eucharist i: Burnt Offering”, on rentre dans le vif du sujet. C’est violent, rapide et intense. La brutalité des titres “A Call Beyond” ou “The Machine That Bleeds” est exquise. Ici pas de superflu, chaque titre va à l’essentiel. Peu à peu, le tempo ralentit pour laisser place à la lourdeur d’un titre comme “I Don’t Think You Are Going To Make It” qui passerait presque pour une louange à côté du délicieux malsain “Sacred Relic”. Sur les douze titres qui composent cet album, onze durent moins de trois minutes. C’est en apothéose que “eucharist ii : Blood Loss” clos ce disque. Pendant un peu plus de treize minutes, THE ACACIA STRAIN va nous embarquer pour une dernière fois dans son univers divin. La voix angélique de Allison “Sunny” Faris du groupe BLACKWATER HOLYLIGHT apporte un peu de douceur bienvenue sur ce titre

La promesse de THE ACACIA STRAIN avec le nom de cet album est tenue. Ça fait toujours du bien de s’évader du mal et de sortir de sa zone d’inconfort au profit d’une musique brutale comme on aime.