Vecteur Magazine

Crédit photo : Nidhal Marzouk

 La carrière du groupe, interrompue plus de 30 ans, reprend avec force et reconnaissance internationale. Leur passage au festival allemand Keep It True fut un moment clé, marquant leur résurgence auprès d’un public européen fidèle. Olivier évoque « un moment de communion extraordinaire », confirmant la place de Sortilège comme groupe phare du heavy made in France.

Depuis leur reformation en 2019, Sortilège, pionnier du heavy français, réaffirme son statut légendaire et renaît de ses cendres. Christian « Zouille » Augustin, frontman emblématique, et Olivier Spitzer, guitariste et compositeur, nous ont ouvert les portes de cet univers, mêlant respect des racines et renouvellement artistique. 

 L’échange avec Christian & Olivier révèle ce qui va dans l’âme de Sortilège, dévoilant un groupe qui allie intensité et poésie, violence et réflexion, histoire et modernité. Christian et ses musiciens portent haut l’héritage du heavy metal français avec un sens renouvelé de la responsabilité artistique.

Sortilège, le retour triomphal du heavy metal à la française

Le groupe est aujourd’hui un symbole culturel, rappelant que le heavy metal peut être un vecteur puissant d’émotions, d’histoires et de valeurs, tout en incarnant la fierté d’un métal chanté dans la langue de Molière et reconnu au-delà des frontières. Leur parcours illustre aussi les défis d’un groupe français dans un paysage musical souvent dominé par l’anglo-saxon, et leur succès témoigne de la richesse et de la diversité de la scène métal européenne.

Nouveau Souffle, Racines Intactes

Je leur évoque une vidéo partagé par Olivier (Garnier) lors de leur passage au KEEP IT TRUE, le frisson absolu, et le plaisir de voir autant de « fidèles » portés par un chant à  l’unisson, « On était en train de perdre notre guitariste […] Mais on préparait ça depuis un an. Le patron a décidé de nous faire jouer dans son festival. C’était un vrai bonheur. On sait que c’est la grande messe du metal en Europe, et on allait partager la scène avec des groupes légendaires. Le public nous attendait, donc c’était un moment de communion extraordinaire », raconte Olivier.

On le sentait le nouveau tournant du groupe, et cela ne s’est pas fait attendre.. Christian décrit cette nouvelle ère par un mot puissant : « Résilience ». Olivier complète : « Ouverture d’esprit artistique », exprimant comment le groupe a su évoluer tout en respectant son héritage. Ce subtil équilibre qualifie leur musique : « Faire de plus en plus de panels dans les albums tout en respectant l’historique artistique ».

L’importance du Français

L’âme du métal français : une langue, un lien

Le groupe a toujours chanté en français, refusant de se plier aux diktats de l’anglais, ce qui est une particularité rare dans le métal international. À ce propos, Christian confie :  « Il n’y a jamais vraiment eu de contraintes à chanter en français, parce que de toute façon, on n’avait pas le choix. Je ne pouvais pas chanter autrement. Écrire des textes français, poétiques, avec une signification, une histoire, ça me parle…. Une traduction anglaise aurait trahi ce que je ressens au fond de moi ».

Cette fidélité à la langue française est pour lui porteuse d’une richesse littéraire introuvable ailleurs, un vrai vecteur d’émotion et d’authenticité.

L’évolution Sonore entre Albums

De la puissance brute à une richesse nuancée

Interrogés sur la progression sonore depuis leur premier album *Métamorphose* (1984) jusqu’à *Le Poids de l’Âme*, Christian résume leur parcours entre puissance brute et mélodie affinée, ils ont su gérer la transition sans perdre leur identité.  

Olivier expose leur processus : « Ça part toujours de mes maquettes. Je suis guitariste et compositeur avant tout. J’ai des idées en permanence, je les enregistre dans mon studio. Ensuite, Christian travaille dessus, modifie, pose sa mélodie. On refait ensuite tout en studio : les vraies guitares, les vraies voix. C’est un processus qui peut durer deux ans entre maquettes et enregistrement.

La voix du chanteur dicte le type de production… Le timbre de Christian a beaucoup évolué, donc on adapte batterie et guitares pour garder un juste milieu. » Toujours un équilibre entre modernité et héritage.

Je m’intéresse au soin de la voix de Christian, « Je travaille beaucoup. Quatre à six heures de chant par semaine, plus les répétitions. Je fais attention à mon alimentation, je fais du sport cinq fois par semaine. J’ai 68 ans, donc il faut rester au top pour chanter et bouger sur scène pendant une heure et demie !  Ce n’est pas seulement chanter, c’est courir aussi ! »

 [rires] 

Ce clip est dédié à la mémoire de Bruno Ramos.

La Puissance selon Sortilège

Des chansons qui racontent des histoires

 On sent une atmosphère grave, puissante, non seulement par les thématiques mais aussi par le son. L’album explore des émotions intenses, du titre *Colère* qui symbolise la lutte intérieure entre la raison et une émotion destructrice, à *Cœurs d’Acier* célébrant la bravoure et le sacrifice face à la défaite. Christian explique que *Colère* est « une force vivante, presque démoniaque, qui consume l’esprit » mais que le « pardon est l’arme ultime contre la déchéance morale »Il ajoute, « Tu dis avoir ressenti ce côté presque triste, sombre. Il y a eu l’histoire de la maladie de Bruno, qui a pesé sur l’ambiance, même si les chansons avaient été écrites avant. Ça a forcément coloré l’album. On n’avait pas envie de choses gaies, on était tristes. Si tu ressens ça, c’est qu’il y a quelque chose qui est passé, même inconsciemment. Ce n’était pas voulu, c’est le cœur et les tripes qui ont parlé. »

*Horizons*, inspiré du « Boléro » de Ravel, utilise la métaphore de la navigation à la recherche d’un horizon insaisissable, reflet de la quête humaine et artistique : « C’est la quête de l’horizon, de quelque chose qui n’existe pas : un mirage. Les gens partent sur la mer en pensant que le ciel rejoint la mer… ils ne trouvent jamais, c’est la quête humaine, presque existentielle. On cherche sans fin quelque chose qu’on ne trouvera jamais. ». Tandis que *La Forge Divine* évoque le travail créatif comme un acte sacré : « C’est Vulcain, l’histoire de Vulcain, le forgeron des dieux. Et oui, il y a un parallèle avec notre processus créatif : on est des forgerons, la créativité c’est notre essence. La chanson célèbre le pouvoir divin de l’artiste » .

J’évoque mon morceau préféré, *Le Poids de l’Âme*, « je me demandais s’il n’y avait pas un lien avec une justice morale ? »  Christian me répond, « Exactement. Si tu le ressens ainsi, c’est que j’ai gagné. Je propose une image, mais je laisse une porte ouverte à celui qui écoute pour qu’il y mette son histoire. Comme La Fontaine : il raconte une histoire, mais derrière, il y a une philosophie. »

Cela m’intéresse de savoir pourquoi l’avoir choisi comme morceau titre.. « Nous l’avons choisi car on voulait un titre fort, symbolique, qui résume tout l’album. »  Et quand j’évoque la réussite qui est l’album, Olivier dit : « Notre but, c’était ça : pas trois morceaux forts et du remplissage. Chaque titre est travaillé comme un joyau. Donc ça nous fait plaisir de l’entendre. » 

Lyrics Video edited by ‪@vladshagproductions8365‬

La Mythologie, une source d’Inspiration Permanente

Mythologie, Spiritualité & Sonorité

Christian est passionné d’histoire antique et mythologie : « Je suis captivé par l’Égypte, la mythologie grecque, nordique… je prends ça comme sources d’inspiration parce que je ne sais pas faire autrement ». Il partage sa conviction profonde que les récits mythologiques sont porteurs de leçons universelles sur la nature humaine. Cette dimension mystique ancre Sortilège dans une tradition tout en la renouvelant. On retrouve aussi ce côté mythologique et mystique dans certaines touches : des intros aux sonorités orientales, qui rendent l’ensemble encore plus épique et profond, ça renforce l’essence de l’album.

Épreuves et Renaissance

Le groupe a traversé des épreuves, notamment la perte tragique du guitariste Bruno Ramos. Malgré la douleur, la dynamique du groupe est restée forte, avec l’arrivée du guitariste Michaël Zurita, qui a apporté un nouvel élan et de nouvelles couleurs musicales à l’écriture et la production. Christian parle de résilience collective : « Comme un Phénix, Sortilège renaît de ses cendres, plus fort et plus lucide » [citation].

Christian revient aussi sur les raisons de leur long hiatus :  

« Aucun regret de n’être pas revenu avant. Si je suis parti à l’époque, c’est parce que ça ne fonctionnait pas bien… Nous n’étions pas prêts, ni assez mûrs, ni assez solides. Ce que je fais maintenant, je n’aurais pas pu le faire avec les autres » [citation]. Aujourd’hui, la sérénité règne dans le groupe, loin des tensions du passé.

L’avenir s’annonce Radieux

Avec une sortie imminente de l’album, le groupe se projette dans une tournée ambitieuse pour 2026, incluant des têtes d’affiche et une série de concerts en première partie de Saxon dans les plus grandes salles françaises. Olivier annonce : « Plus l’album va être bien accepté, plus on aura de dates. On est très contents de jouer dans des festivals majeurs comme le Hellfest . On est impatients de revenir sur scène. » 

Ils nous laissent un dernier mot, « Écoutez l’album plusieurs fois. Mettez un casque, immergez-vous dedans, fermez les yeux et partez avec nous dans le voyage…essayez de détailler un peu tout ce qu’on a voulu donner dans chaque morceau. Faites ça pour nous.» dit Christian.  

     Le Poids de l’Âme 

       VERYCORDS

       21.11.2025        
   

       Tracklist:

  1. Medusa
  2. Cœurs d’acier
  3. Colère
  4. Le Poids De L’Âme
  5. Origines
  6. Sans Foi Ni Loi
  7. L’Alchimiste
  8. La Forge Divine
  9. Horizons
  10. Le Monde De L’Oubli

    © Artwork : Stan W Decker

Notre Avis :

Sortilège signe avec Le Poids de l’Âme un opus magistral où l’héritage du heavy metal des années 80 s’allie à une production actuelle d’une incroyable précision. Dès les premières mesures, on est saisi par la puissance tranchante des guitares, dont les riffs galopants incarnent l’énergie brute propre au groupe, tout en s’enrichissant de couches mélodiques finement ouvragées, parfaitement liés à une basse enveloppante  de Sébastien et des fûts bien rythmés de Clément. Ici on joue avec talent sur la dualité entre tradition old school et modernité sonore, adaptant les arrangements pour mettre en valeur le timbre unique et les textes de Christian « Zouille » Augustin.

Le travail d’enregistrement excelle : les maquettes sont peaufinées avec soin sur une longue période avant d’aborder un mixage qui privilégie la clarté et la dynamique. Chaque instrument trouve sa place avec une profondeur remarquable. On remarque une sensation d’espace où respirent aussi bien les passages rapides et intenses que les moments plus atmosphériques et épiques. 

Au niveau composition, l’album multiplie les ambiances et les sources d’inspiration, mêlant mythologie égyptienne et grecque, récits chevaleresques et introspections personnelles. La voix se fait tour à tour déchirante, puissante, rageuse ou poignante, portée par des textes en français d’une poésie rare dans le métal actuel. Son jeu vocal sert d’ancre émotionnelle à un univers musical dense, à la croisée du métal puissant et de la mélodie porteuse de sens.

L’arrivée de Michaël Zurita au poste de guitariste soliste renouvelle la palette sonore, apportant une complémentarité essentielle face à la rythmique d’Olivier, tout en respectant la force originelle du groupe. La dynamique collective, renforcée après la perte tragique de Bruno Ramos, témoigne d’une résilience qui porte aussi bien la musique que les émotions véhiculées.

L’Opus, riche en nappes lyriques, nous offre une véritable épopée.

La vigueur héroïque de « Cœurs d’Acier » plante le décor : un hommage au courage face à la débâcle, où la force n’est pas que physique mais aussi morale, une force steelée dans l’adversité. Cette tension entre bravoure et vulnérabilité, motif central de l’album, est leur marque de fabrique, donnant corps à l’âme humaine sous ses multiples facettes. Dans « Colère », le groupe explore la rage dévorante, cette énergie ambivalente entre pouvoir destructeur et lutte intérieure, concluant que seul le pardon peut enrayer cette spirale infernale. Le métal devient exutoire, catharsis et méditation. Par sa musique, Sortilège canalise cette dualité avec une intensité brute et maîtrisée.

L’intro militaire marquée à la ‘marche impériale’ de « Horizons » attire mon oreille et me transporte vers une odyssée métaphysique, faite de rêves d’évasion et de lutte contre l’inéluctable. Naviguer vers l’infini, c’est aussi affronter la solitude de n’importe quel voyageur, une métaphore aussi parfaite que la quête musicale et existentielle qui irrigue tout l’album. « L’Alchimiste » m’amène vers une dimension plus intérieure et philosophique, illustrant la métamorphose de l’âme, où l’échec est intégré comme une étape cruciale vers la sagesse. Cet éclair poétique tranche avec la rage guerrière, offrant une palette émotionnelle riche et nuancée. Mais sombre est « Monde de l’Oubli » esquisse une descente en soi, dans la solitude et la détresse psychique, un thème que le métal transcende en exutoire intense. La musique devient un exil sonore, une catharsis pour celles et ceux qui se sentent perdus.  

Le feu sacré de la création fait sa force, et s’incarne en un forgeron mythologique dans « La Forge Divine », où marteau et métal symbolisent la transformation violente et sublime du matériau brut en essence spirituelle. Ce titre incarne parfaitement la nature à la fois dure et mystique du heavy metal, entre puissance brute et souffle divin. Mais c’est au milieu des flammes et au cœur de l’album que je retrouve la pièce-titre,– devenue mon coup de cœur de l’opus –, « Le Poids de l’Âme ». Ce titre déploie sa thématique mystique égyptienne antique et un questionnement moral profond, mêlant majesté et gravité dans une osmose d’ombres et de lumière, tandis que « Médusa » revisite un mythe grec, entre vengeance et beauté tragique, dévoilant dans son regard la douleur du rejet et la monstruosité de la société envers la différence. Sortilège excelle à capturer cette ambivalence, classique du heavy inspiré par la mythologie.

L’hommage aux racines, à la mémoire et à la transmission se fait vibrant dans « Origines », rehaussé par des touches orientales qui évoquent la profondeur et la permanence des valeurs ancestrales.  Enfin, « Sans Foi ni Loi » clôt l’album sur un cri accusateur, dénonçant la décadence morale et la perte de spiritualité dans un monde obsédé par la richesse et le pouvoir. 

Le Poids de l’Âme n’est pas seulement un album : c’est un moment qui rappelle que le heavy metal français peut toujours se réinventer sans renier ses racines. C’est un message d’espoir, de force et de poésie qui résonne avec intensité et ouvre de nouveaux horizons pour Sortilège.

 

 Line-up :

– Christian « Zouille » Augustin : chant

– Olivier « Commandant » Spitzer : guitare rythmique

– Michaël Zurita : guitare soliste (premier album avec lui après le décès de Bruno Ramos en mai 2025)

– Sébastien « Shag » Bonnet : basse

– Clément « Cadet » Rouxel : batterie