Vecteur Magazine

Crédit Photo : Linda Florin

Interview par Cidàlia Païs

“Reliance”, ce Lien Invisible

 

Reliance : l’appel discret de Soen à la connexion dans un monde fracturé.

L’interview avec Joël Ekelöf, chanteur, et Martin Lopez, batteur, âmes fondatrices du groupe Soen, se déroule comme une tempête silencieuse : intime, réfléchie, traversée par la même force émotionnelle qui anime leur musique.

J’adore ce groupe et je les suis depuis des années, je les ai vus plus souvent sur scène que n’importe quel autre, et aujourd’hui on peut aborder leur septième album, *Reliance*, sortie prévue ce 16 Janvier via Silver Lining. Un album que j’ai vécu comme un voyage attendu depuis longtemps.

Dans cet échange, Joël et Martin dévoilent les entrailles de *Reliance*, leur septième album, entre lucidité politique, mélancolie assumée et foi profonde dans le lien humain.  

Formé à la fin des années 2000 par Martin et Joël, Soen est devenu l’un des groupes phares du métal progressif européen. Alliant puissance rythmique, mélancolie vocale et lyrisme introspectif, le groupe cultive une signature sonore à la fois dense et contemplative. 

Ses textes interrogent la conscience humaine, la politique, la spiritualité et la responsabilité morale. Sur scène, Soen livre des performances d’une intensité rare — une expérience cathartique où la lourdeur du son rencontre la fragilité de l’âme. 

Ce fil Invisible entre les Êtres

Pour moi, chaque album de Soen est « un voyage », un miroir du monde, et *Reliance* oscille entre lumière et obscurité, entre avertissement et consolation. Lorsque j’évoque le pourquoi ce titre, Joël répond sans détour :

« Parce que c’est quelque chose qu’on doit faire. On doit compter les uns sur les autres, dépendre les uns des autres. On n’est pas fort quand on est seul. D’ailleurs, on est pas faits pour être seuls. »

Martin, lui, dénonce la glorification de l’individu autosuffisant, riche et adulé mais isolé : pour lui, le vrai bonheur ne se trouve que dans la connexion humaine, dans ce fil transparent qui relie les gens et que le disque tente de rendre audible. Il développe, en prenant à rebours l’imaginaire des réseaux sociaux :  

« On va contre cette tendance qui glorifie la personne seule, obsédée par sa carrière, son argent, son image. Le vrai bonheur, l’harmonie, c’est dans la connexion entre les gens. *Reliance*, c’est ce lien transparent, invisible entre nous. » 

Je leur témoigne que leurs textes ressemblent à des mains tendues : une façon de réveiller les consciences, de sortir des « distractions creuses » pour revenir à l’essentiel. Ce qui touche Joël.

Espoir Têtu dans un Monde Brutal

J’ose la question, « Et vous, quand vous écrivez, comment ça se passe ? Vous apportez de l’espoir, vous en donnez… mais comment vous sentez-vous, vous ? » Quelques secondes de pause. « Le monde est si dur, aujourd’hui… »

Pendant cet instant de silence, Martin souffle, un peu troublé :  

« Je dois dire quelque chose, là, tout de suite. »  

Joël eut un léger sursaut : « Oh. » 

La réalité fait irruption : le téléphone de Martin s’affolait quelques minutes avant l’interview, il nous partage le message, son père l’informe qu’environ 130 personnes viennent d’être tuées dans une favela au Brésil – faisant mention aux raids menés contre le narcotrafic dans deux favelas de Rio de Janeiro ce jour là, résultant en échec et faisant des victimes -. La pièce se fige un instant.

Comment parler d’espoir avec une telle nouvelle dans les oreilles ? Martin ne détourne pas le regard : oui, le monde est brutal, mais renoncer serait laisser “les fous” gouverner. En tant qu’êtres logiques et empathiques, insiste t il, les humains doivent préserver une forme d’espérance, faute de quoi ils abandonnent le terrain aux plus dangereux. 

Martin : « Comment tu veux te sentir après ça ? Le monde est brutal. Mais même quand des coups durs nous tombent dessus, en tant qu’êtres logiques et empathiques, on doit garder espoir. On ne peut pas se désengager et laisser les fous prendre le contrôle. » 

Pour lui, continuer à parler d’unité, à chanter la peur, la tension, la responsabilité, c’est déjà résister. Et c’est ça qu’on ressent dans leurs chansons. J’y lis une confiance obstinée en l’humain et je leur exprime :  

> « Je sens, dans votre musique, que vous nous faites encore confiance. Vous croyez toujours que la plupart des gens sont bons. » 

Martin acquiesce :  

« La majorité est digne de confiance et bienveillante. On ne les entend pas parce que ceux qui crient le plus fort prennent toute la place. » 

L’espoir, chez Soen, n’est pas naïf. Il est résistant et lucide. Malgré la noirceur, dit-il, « le monde reste très beau. »

Les Trois Cercles chez les Textes de Soen

Cela m’amène sur le titre *Reliance*, cela parle t il  seulement du chaos extérieur ou aussi de blessures intérieures (?)

La musique de Soen, dit-il, se nourrit de ces trois sphères, oscillant sans cesse entre la rue en feu et la chambre silencieuse. Dans *Reliance*, Joël esquisse une image forte :  

« Il y a trois cercles. Le plus grand, c’est la société, l’environnement politique. Le second, ce sont les questions existentielles : pourquoi on est là, s’il y a quelque chose au‑dessus de nous. Le troisième, c’est la façon dont on se relie aux gens les plus proches. Ces trois mondes sont dans notre musique. » 

Les paroles de Soen se situent donc à la croisée de la crise globale et du doute intime, entre la rue et le salon, entre l’émeute et la nuit blanche d’un seul individu.

Chansons qui Saignent, Chansons qui Soignent

Tout au long de la discussion, certains titres de *Reliance* jalonnent la conversation comme des balises. “Mercenary”, mon morceau préféré de l’album, pose une question frontale :  

Joël y chante : « Do you dare to bleed for your belief? » comme un défi lancé à celles et ceux qui, comme moi, refusent de se taire face à l’injustice.

Pour ma part, ce sentiment est plus que compris. Je m’y reconnais.. impossible de se taire face à une injustice. 

“Mercenary” évoque, par son titre, l’argent, la violence, la guerre, mais Martin se garde bien d’en donner une clé unique. Il raconte ces moments où des fans viennent les trouver, bouleversés par une chanson qu’ils ont comprise à rebours de l’intention originale : c’est précisément cela, affirme‑t‑il, la beauté de l’art, qu’il reste ouvert, non “carré”, jamais réduit à un sens officiel :  

« C’est ça, la magie de la musique. Tu dois l’interpréter comme tu la ressens. Souvent, des gens viennent nous dire que telle chanson a complètement changé leur vie, alors qu’ils l’ont comprise à l’opposé de ce qu’on avait en tête. Qui sommes‑nous pour leur dire qu’ils ont tort ? L’art ne doit pas être carré, il doit rester ouvert. »

Le Retenti des Cloches

Il est temps d’évoquer la pièce surprise, “Vellichor”. Ce morceau est magnifique ! On parle de cloches, d’accents presque ecclésiastiques, un morceau qui déboule comme une liturgie inattendue. Martin plaisante, assurant que c’est peut-être l’un de leurs meilleurs parce qu’il y chante lui-même. 

 Martin : « C’est peut‑être l’un de nos meilleurs morceaux, parce que je chante dessus , tu es d’accord  avec moi ! »

Joël réclame en riant de pouvoir jouer de la batterie la prochaine fois que son ami prendra le micro : « Alors la prochaine fois, c’est moi qui prends la batterie ! » 

Je leur fait part que c’est l’une des meilleures chansons jamais faite par le groupe. C’est différent, frais. Et je suis heureuse d’avoir pu l’entendre en avant première. 

Joël ajoute, en riant :

« C’est très gentil. Mais tu sais quoi, on essayait de convaincre les gens qu’on avait expérimenté sur cet album, et ils nous répondaient : “Oui, bien sûr !” » 

Des blagues et des rires s’enchaînent, mais derrière, un vrai sentiment de fierté : tous les membres y chantent, le morceau est différent, expérimental, et incarne le côté le plus audacieux d’un album où le groupe s’est “laissé aller”, a “essayé plein de choses” sans perdre de vue l’essentiel : la sincérité émotionnelle.

Martin : «  Pourtant, il y en a eu beaucoup, de l’expérimentation. Cette chanson est complètement différente, comme tu dis. Mais les gens associent souvent “expérimenter” à des morceaux longs et ennuyeux. On s’est laissés aller. On a tenté plein de choses. Et c’est sorti comme ça – sincère et vivant. »  

Expérimentation, Mélancolie et Lien avec les Fans

Soen insiste : *Reliance* est un terrain d’expériences. Pas dans le sens de longues pièces démonstratives, mais dans celui de prises de risques sensibles – choix vocaux, textures, arrangements.

Martin : « La plupart des expérimentations se jouent dans la manière dont Joël interprète, donne corps aux mots. On a passé beaucoup de temps à chercher la manière la plus sincère, la plus honnête de dire chaque phrase. »

Sur scène, cette recherche paye. Sachez que c’est le groupe que j’ai le plus vu en live, et je me dois de revenir sur leur récent concert au Bataclan où la voix de Joël m’a frappée par sa puissance et sa vulnérabilité accrues. 

Touché, il rit timidement : « « Tu le penses ? C’est super !  » 

J’évoque aussi la force des percussions : « Ton jeu de batterie me fait penser à une armée… mais une armée de cœur, une invitation à l’action. » 

Joël dit en plaisantant : « Ta batterie la rend glaciale ! »

Martin répond en riant : « C’est la dualité : sa voix, mes coups de tambours. » 

Revenant plus sérieusement, « Pour nous, la musique doit aller plus loin que quatre minutes de distraction. Se connecter à la tristesse, à la mélancolie, à ce qui pèse, ça crée un lien plus profond. C’est ce qu’on aime, et on pense qu’on sait le faire. »

Le retour de Stefan et la Famille Soen

Parallèlement aux thèmes, une autre histoire se tisse : celle de la famille Soen. On parle de l’alchimie palpable sur scène, non seulement entre le groupe et ses fans, mais entre les musiciens eux-mêmes. Et on évoque le retour de Stefan, l’ancien bassiste, présent dès les premiers albums, qui était parti pour des raisons familiales avant de revenir.

Joël : « Il est avec nous depuis le début, même s’il avait pris une pause pour sa famille. Son retour, c’est comme une pièce retrouvée. »

Joël ajoute qu’en comptant les années cumulées, c’est même celui qui a été le plus longtemps dans le groupe. 

Martin confie qu’à chaque concert, lever les yeux et le voir à sa droite le remplit de joie et donne la sensation que le puzzle est de nouveau complet. 

Martin : « Stefan est revenu. Il était là sur les premiers albums. Chaque soir, regarder à ma droite et le voir là, ça me rend heureux. Ça rend tout complet. Ce sont des amis proches. »

Musicalement, dit‑il, cela s’entend : en son absence, certains disques étaient plus “robotiques”, alors qu’avec lui les rythmes retrouvent un balancement organique, une respiration humaine. Avec le retour du bassiste, le duo basse/batterie retrouve ce groove vivant qui fait battre le cœur de Soen.

Pianos, Cordes et Rage Contenue

Sur *Reliance*, ce socle rythmique se voit enveloppé par un travail accru sur les pianos et claviers, notamment dans “Indifferent”, que je trouve particulièrement puissant et bouleversant. Joël concorde et indique que les cordes sont assurées par le même quatuor que sur *Atlantis*, leur album live en studio avec orchestre, ce qui permet d’étendre leurs textures vers quelque chose de plus cinématographique, presque sacré, sans renoncer à la lourdeur ni aux structures polyrythmiques qui caractérisent Soen.

L’album, raconte Joël, est d’ailleurs “beaucoup plus lourd” par endroits, traversé de rage, mais aussi de moments d’une fragilité déchirante. Je confirme. Au point que certains d’entre vous, si vous le percevez comme moi, pourraient, tour à tour puiser de la force dans les morceaux et ressentir l’envie de consoler le groupe lui-même.

*Reliance* alterne ainsi puissance et pudeur, rage et rédemption — un pendule émotionnel suspendu entre résistance et apaisement.

Draconian : Culpabilité, Pardon et Conscience

L’un des passages les plus marquants de notre échange concerne “Draconian”. Je le perçois comme une prière, “une lutte pour la foi et l’acceptation divine”, et je demande si le texte relève de la politique déguisée ou d’une spiritualité plus intime.

Joël recentre sur la morale individuelle :  

« Les bonnes personnes se reconnaissent sur leur capacité à pouvoir ressentir honte et culpabilité. Si tu ne ressens rien, tu es quelqu’un de terrible. Demander pardon, c’est important, c’est admettre que tu as eu tort. C’est la marque d’un humain. » 

À l’inverse, les “mauvaises” personnes refusent toute responsabilité, réduisent les reproches à des “fake news”, transforment chaque situation en victoire stratégique. 

“Draconian” n’est donc pas un manifeste politique, mais un travail exigeant sur la conscience, la capacité à se remettre en question et à mesurer l’impact de ses actes, à la capacité de se demander : « Qui suis‑je ? Qu’est‑ce que je fais ? Comment mes actes touchent‑ils les autres ? » 

La spiritualité de Soen n’est pas dogmatique : elle est éthique, faite d’introspection et d’humilité. 

La route, Motocultor et ce qui attend Soen

Alors que le temps file, Olivier (Garnier) apparaît pour signaler la fin proche de l’interview. L’ambiance reste légère, ponctuée de plaisanteries, ils me témoignent avoir passé un très bon moment en ma présence. C’est réciproque, et j’ai beaucoup ri avec eux.

Le groupe vient de quitter la route mais ne compte pas lever le pied longtemps : la sortie de *Reliance, et ils on hâte d’un retour à Paris et plusieurs dates espérées en France, mais on pourra les voir au Motocultor l’été prochain. 

Avant de partir, j’évoque à Martin un ami commun, Fiaz Farrelly, photographe, fan inconditionnel, souvent vu en train de poster des photos du groupe sur Instagram. Martin est heureux de recevoir ses salutations. 

Ce moment se referme comme il a commencé : sourires, rires, complicité, et cette conviction silencieuse que la musique, pour Soen, est avant tout un miroir tendu au monde — et un rappel obstiné que, dans un univers brisé mais magnifique, « compter les uns sur les autres n’est pas une faiblesse, mais une nécessité. » insiste Joël.

    Tracklist:

1. Primal

2. Mercenary

3. Discordia

4. Axis

5. Huntress

6. Unbound

7. Indifferent

8. Drifter

9. Draconian

10. Vellichor

     Label : Silver Lining  

     Sortie : 16.01.2026

Produit & Mixé par Alexander Backlund (Fascination Street Studios à Örebro en Suède)

Notre Avis :

Depuis ses débuts, Soen s’impose comme une conscience lucide au sein du métal progressif. Avec *Reliance*, leur septième album, le groupe suédois orchestre un dialogue entre rébellion et réconciliation, rage et tendresse, douleur et lumière. C’est une œuvre d’équilibre — une prière électrique pour un monde fracturé. 

Pont entre l’ombre et la lumière  

Produit par Alexander Backlund et maîtrisé par Tony Lindgren à Fascination Street Studios, *Reliance* propose un son ample mais terriblement humain. Chaque éclat de guitare, chaque soupir de piano, chaque montée vocale semble habité par une urgence viscérale : celle de croire encore, malgré tout.  

Le titre même, *Reliance*, évoque une tension essentielle — entre dépendance et confiance, entre fragilité et solidarité. Dans un monde saturé d’isolement numérique, Soen nous rappelle que se reposer sur autrui n’est pas une faiblesse, mais un acte de foi. 

 Des chants de lutte et de rédemption  

Dès “Primal”, le ton est donné : un cri de résistance contre la dictature de la distraction et la soumission à la machine. Guitares grondantes, refrain galvanisant — c’est le Soen insurgé, celui de la conscience éveillée.  

“Mercenary” renverse la perspective : la bataille n’est plus seulement sociale mais morale. “Do you dare to bleed for your belief?” — question lancinante qui met à nu le prix de la conviction dans une époque où l’honneur semble obsolète. 

Avec “Axis”, l’énergie collective explose. Les riffs s’embrasent, la batterie devient une arme de cohésion. À l’inverse, “Discordia” et “Indifferent” plongent vers l’intime : la lutte contre l’isolement, la vulnérabilité, le souvenir des pertes. Le piano et les cordes y ouvrent un espace fragile, presque sacré, où la sincérité prend le pas sur la colère.  

 Spiritualité, foi et humanité  

Soen aborde la foi comme une corde tendue entre chute et élévation. “Draconian” et “Unbound” traduisent ce tiraillement entre culpabilité et salut sans prêcher — la spiritualité ici n’est pas refuge mais champ de bataille. L’église n’est plus un lieu, mais un état d’âme. 

Et puis il y a “Vellichor”, le joyau final. Sa beauté quasi liturgique, ses harmonies de claviers et cette lumière qui perce la pénombre en font un moment suspendu. On y entend une confession : la vérité et la vulnérabilité ne sont pas des opposés, mais des chemins vers la liberté.  

Reliance, miroir d’un temps incertain  

Si *Memorial* parlait de perte et *Lotus* de renaissance, *Reliance* semble parler de coexistence : celle du chaos et de la confiance, du doute et de la dévotion. L’album ne cherche pas à délivrer des réponses — il invite à ressentir la contradiction comme une forme de vérité.  

Chaque morceau fonctionne à la fois comme un monde en soi et comme un fragment d’un récit collectif : celui d’une humanité qui, malgré les chaînes et les mensonges, choisit de s’élever. 

Soen, en 2026, ne prêche pas. Il tend la main. *Reliance* n’est pas un manifeste : c’est un acte de foi.

 

 Line-up :

– Martin Lopez – batterie, cofondateur, moteur rythmique et compositeur central

– Joël Ekelöf – chant, plume et voix reconnaissable entre mille

– Stefan Stenberg – basse, groove organique, membre de longue date revenu dans le line‑up

– Lars Åhlund – claviers/piano, architecte de l’atmosphère, très présent sur *Atlantis* puis *Reliance*

– Cody Lee Ford – guitare, responsable d’une grande partie des lignes mélodiques et riffs modernes