Par Laure Werck
Le groupe français, qui a envoûté la scène internationale avec ses incantations mystiques et ses instruments d’époque, brise le voile du temps. SKÁLD nous plonge à nouveau dans les profondeurs de la mythologie nordique avec un nouvel opus envoûtant, ‘Orlog’, conçu comme un voyage intemporel au cœur des mythes et des légendes scandinaves. Christophe, Marie, Steeve et Marti nous ont fait l’honneur de présenter en détail cette œuvre puissante, véritable pont sonore entre le monde moderne et les esprits du Nord.
Crédit photos : Romane Lenagard
Autour d’« Orlog » et de l’évolution de la trilogie
On se retrouve pour ce quatrième album, ‘Orlog’. Que signifie ce mot et pourquoi avoir choisi ce nom pour ce nouvel opus ?
Christophe : Cela parle du destin, que l’on n’est pas obligé d’accepter pleinement. On peut se rebeller ou en tout cas décider que les choses se passent autrement, individuellement ou collectivement.
Quelle filiation pouvons-nous trouver entre ce nouvel opus et les précédents ?
Christophe : Il y a une véritable filiation. Le premier album parlait de mythologie nordique et de légendes de façon extérieure, nous étions là pour raconter. Sur le deuxième, on aborde des choses beaucoup plus anciennes que les Vikings devaient s’imaginer entre eux, comme des cataclysmes sur Terre, des migrations et des submersions. À partir du troisième album, l’humain est représenté dans son rapport aux choses invisibles qu’il a cessé de voir – comme les elfes ou les trolls –, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existent plus. Enfin, sur ce quatrième album, c’est vraiment l’humain et sa responsabilité sur cette petite planète pierreuse qui sont au premier plan.
Le vieux norrois et l’incroyable anecdote d’Anna Kussef
Au cœur de SKÁLD, il y a l’utilisation du vieux norrois. Comment abordez-vous la rédaction et la traduction de vos textes ? Faites-vous appel à des linguistes ou menez-vous vos propres recherches ?
Christophe : C’est un mélange. Depuis le début, nous avons travaillé avec différents spécialistes, comme Yves Cohat au tout début, puis Anna Kussef depuis 2021.
Marti : Parfois, en recoupant des textes anciens, elle revient vers nous pour nous indiquer qu’il vaut mieux prononcer certains passages d’une autre manière. C’est un véritable cheminement.
Christophe : Sur le premier album, nous avions pioché des morceaux de textes dans les sources les plus anciennes, comme le Codex Regius. Travailler avec Anna nous permet d’avoir des discours beaucoup plus personnels tout en respectant rigoureusement le vieux norrois.
Pour l’anecdote, notre rencontre s’est faite via YouTube ! Sur le premier album, il subsistait quelques erreurs d’écriture ou de prononciation, et une personne m’a incendié sur les réseaux sociaux en pointant ces fautes. Je l’ai contactée en lui disant : « Plutôt que de vous énerver, est-ce qu’on ne pourrait pas travailler ensemble ? » J’ai découvert qu’il s’agissait d’une très jeune étudiante italienne à l’université d’Uppsala. C’est une collaboration formidable qui se poursuit toujours à distance.
Transmettre des émotions au-delà des mots
Comment parvient-on à transmettre des émotions avec des paroles que, finalement, peu de gens comprennent ?
Steeve : C’est une affaire de son et d’alliance d’instruments. Tout comme lorsque l’on écoute des musiques d’autres cultures dont on ne comprend pas la langue mais qui parviennent à nous transporter. Personnellement, j’adore écouter des musiques sud-africaines : je ne sais pas exactement ce qu’elles racontent, mais elles me procurent une émotion immense. Pour SKÁLD, il y a un véritable fond historique et littéraire qui mérite d’être creusé par ceux que cela intéresse.
Christophe : Les chanteurs savent exactement ce qu’ils racontent, sinon cela n’aurait aucun sens. L’intention insufflée dans l’interprétation se communique au-delà des mots.
Marti : Ce qui est fascinant, c’est que partout où l’on va, les gens connaissent les paroles par cœur et les chantent du début à la fin… sauf en France ! (Rires)
Steeve : En Norvège, voir le public local chanter ces textes avec nous est un moment d’une intensité rare.
L’art des instruments et la mâchoire d’âne
Parlons de l’instrumentation. Comment vos instruments sont-ils créés ?
Marie : Je joue d’une vièle qui est une reconstitution, car on ne retrouve plus de vièles originales en l’état ; les miennes datent de l’époque du Moyen Âge. Étant violoncelliste de formation, j’ai adapté ma technique pour en sortir des sonorités propres à l’univers de SKÁLD.
Christophe : Pour les instruments mélodiques, nous utilisons en studio de nombreuses copies d’instruments de l’époque viking : lyres, harpes et talharpas (instruments à cordes frottées du nord de l’Europe).
Marti : Pour les percussions, je fabrique moi-même des objets sonores à partir de matériaux bruts issus de la nature : pierres sonores, os, cornes, ou encore des ongles de cerf et d’alpaga.
Steeve : Et moi, je les teste et les façonne jusqu’à ce qu’ils finissent en miettes ! (Rires)
J’ai cru voir que vous jouiez même avec une mâchoire d’âne sur scène ?
Marti : Absolument ! D’ailleurs, il arrive parfois que des dents tombent pendant le concert et que des spectateurs les volent pour repartir avec un souvenir.
L’arrivée de Marie et la nouvelle couleur vocale
L’arrivée d’une nouvelle chanteuse insuffle toujours une dynamique inédite. Comment s’est passée ton intégration, Marie, et en quoi a-t-elle influencé les arrangements de cet album ?
Marie : Je connaissais déjà Christophe et j’avais participé au premier album en tant que musicienne. Christophe connaissait ma voix, donc l’intégration a été naturelle. Ayant des origines slaves et travaillant déjà beaucoup sur les musiques anciennes, je me sentais tout de suite à ma place.
Marti : Le véritable test d’intégration a eu lieu lorsqu’elle nous a battus à la vodka ! (Rires)
Christophe : Pour cet album, la différence majeure réside dans le fait que nous avons remplacé le chœur de femmes par un chœur d’hommes couplé à la voix solo de Marie. Je dis souvent que nous avons désormais une véritable Valkyrie au sein du groupe.
La scène néo-folk et le défi de L’Olympia
La scène néo-folk s’est beaucoup développée ces dernières années. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Steeve : Je trouve cela formidable de voir de nouveaux groupes émerger, cela crée une vraie émulation. Chacun s’approprie le mouvement à sa manière.
Christophe : C’est une scène très riche avec des propositions magnifiques. Ce qui est appréciable pour nous, c’est de pouvoir jouer sur des scènes aussi variées, qu’elles soient métal, féériques ou des salles généralistes comme L’Olympia.
Justement, comment se prépare-t-on à investir une salle aussi emblématique ?
Marti : Personnellement, c’est une première, donc je crois que ma maman sera très fière de me voir sur cette scène ! (Rires)
Christophe : Nous avons l’habitude de tourner, donc la préparation ne change pas radicalement, si ce n’est que l’espace est un peu plus restreint. Mais ce qui change surtout, c’est que nous allons jouer devant un public français. À l’étranger, nous nous sentons accueillis comme une évidence légitime, tandis qu’en France, on sent parfois que le public est plus réservé, nous reprochant parfois d’avoir grandi trop vite.
Steeve : C’est un paradoxe typiquement français face au succès rapide, mais nous y jouerons le même show, avec la même ferveur qu’ailleurs.
Rituels, rencontres avec THE HU
Avez-vous un rituel avant de monter sur scène ?
Steeve : Chacun a ses petits rituels individuels, et Marti s’occupe traditionnellement du « nettoyage » des loges et de la scène avec de la sauge.
Marti : J’ai besoin de temps pour m’étirer et faire mes vocalises. Et cinq minutes avant d’entrer en scène, nous nous rassemblons pour ne faire plus qu’un.
Vous partagez également l’affiche avec le groupe THE HU. Comment cette collaboration s’est-elle concrétisée ?
Christophe : Nous les avions rencontrés en 2019 au Sama’rock Festival, puis recroisés à Lille. Nous avions déjà ébauché l’idée d’un titre en commun, sans pouvoir le concrétiser à l’époque. Lorsqu’ils nous ont proposé de les accompagner sur toute cette tournée, nous avons accepté avec joie. C’est un groupe formidable et extrêmement attachant.
Le portrait chinois de Skáld
Pour finir cette agréable entrevue, j’ai préparé un portrait chinois. Donc, si vous étiez un porte-bonheur, lequel seriez-vous ?
Christophe : Moi en ce moment ce serait un petit grigri qu’on m’a offert très récemment pour m’aider à dépasser ou supporter les épreuves, c’est mon porte-bonheur préféré.
Marie : Moi en général, j’aime beaucoup tout ce qui est ésotérique et pierre, donc ce serait plutôt une petite pierre, la labradorite.
Steeve : une labradorite ? C’est un petit chien ? un petit labrador ? [Rires]
Marti : Et puis moi je serai la sauge.
Une croyance ?
Christophe : Le chamanisme.
Marti : le matriarcat
Marie : Moi, ce serait la nature.
Steeve : Je rejoins Marie, la nature.
Un élément naturel ?
Steeve : J’aurais envie de dire l’eau et le feu, mais le feu c’est difficile. Ce serait plus une température de feu.
Marie et Christophe : L’eau.
Marti : Moi je serais une montagne.
Un lieu mythique ou mystique ?
Marti : Les cratères de Kali sur l’île de Saaremaa.
Steeve : Le Mont-Saint-Michel, parce que je suis Normand.
Christophe : L’île de Gavrinis, un ancien temple qui se trouve sur ce qui est maintenant une île dans le golfe du Morbihan
Une saison ?
Christophe et Marti : L’automne, rude mais beau.
Steeve : L’hiver, parce que parfois je suis un peu trop rude.
Marie : Le printemps, le renouveau.
Le mot de la fin, quelle est la suite de la tournée pour défendre ‘Orlog’ après cette série de dates européennes ?
Christophe : Alors, il y a encore un peu de mystère, mais il est très probable que, assez rapidement, on parte très loin, très très loin. Sinon, plus sûr, c’est que l’on revienne pour une série de dates européennes, cette fois tête d’affiche, en automne 2027.
Notre Avis
Fermez les yeux et plongez dans les brumes du Nord, laissez les tambours des anciens guider votre esprit !
Avec Ørlog, paru le 25 septembre 2026 chez Napalm Records, Skáld signe bien plus qu’un album : c’est un véritable voyage mystique, où le personnel se mêle au destin de notre planète, à nous tous.
Ici, la musique devient une expérience sensorielle enveloppante et envoûtante. Porté par le concept de l’Ørlog – cette trame invisible du destin – mystérieux, faut-il toujours suivre son destin pour se trouver ?
Le groupe nous entraîne dans une danse intime avec la fatalité et les forces invisibles.
L’écoute se vit comme une transe organique. Les instruments anciens vibrent au creux de la poitrine et du ventre : les vièles, les lyres et les percussions telluriques font résonner le souffle brut de la Terre.
Mais le véritable cœur de cette magie réside dans les voix. L’entrelacement des timbres masculins et féminins – entre chants gutturaux, murmures et incantations envoûtantes- agit comme un appel ancestral.
Enveloppé par de légères textures cinématographiques, l’ensemble nous plonge dans un état de méditation profonde.
Entre ombre et poésie, Ørlog ne s’écoute pas simplement : il se ressent, s’habite et se vit comme un rituel païen. Une véritable plongée à l’intérieur de l’Homme.