Interview par Cidàlia Païs
À l’approche de la sortie de leur troisième album chez Century Media le 10 octobre, Sanguisugabogg confirme son statut de fer de lance de la nouvelle vague brutal death metal. Enregistré au mythique GodCity Studio de Kurt Ballou avec un budget inédit, ce disque marque un tournant : son plus massif, basse percutante, collaborations de feu (*Peeling Flesh*, *Full of Hell*, *Cattle Decapitation*) et fusions audacieuses mêlant gore viscéral, industrial sombre et thèmes personnels sur la résilience mentale.
Dans cette interview Cedrik Davis (guitariste et bassiste) revient sur les origines du quatuor de l’Indiana, le processus créatif intense, les upgrades techniques et l’hommage à des influences comme *Godflesh* ou *Immolation*. De “Repulsive Demise” à une tournée européenne passant par Paris le 14 février prochain, découvrez comment ces quatre « raunchy dudes » fans d’horreur transforment leur passion en catharsis métal explosive. Prêts à plonger dans le pit ?
* Pour commencer, j’aimerais parler un peu de tes racines musicales. Comment le groupe s’est formé, et pourquoi avoir choisi ce registre d’extrême brutal death metal ?
Cedrik : Si tu parles de mon parcours personnel dans le groupe, notre batteur Cody et moi, on est amis depuis une dizaine d’années maintenant. Avant ce groupe, c’était un peu “le gars du studio”. Il enregistrait tous mes anciens groupes, on faisait quelques projets ensemble, donc on était potes bien avant que Sanguisugabogg décolle.
Il y a eu quelques changements de line‑up au début de la carrière du groupe, et ils avaient besoin d’un nouveau guitariste. De mon côté, je cherchais à rejoindre un projet cool, et ça a tout de suite semblé être une bonne opportunité. Et nous voilà aujourd’hui.
* Ça ne fait pas si longtemps, mais le parcours est déjà fou : un premier EP, et maintenant un troisième album. Vous avez clairement marqué les esprits. Quand j’ai entendu *Hideous Aftermath* pour la première fois, je l’ai tellement écouté que j’ai fini par avoir besoin d’un nouveau lien. L’album est tellement bon. J’ai hâte que les gens découvrent le reste. Ils sont déjà très excités avec les deux premiers titres, mais ce qui frappe vraiment sur l’album entier, c’est cette approche plus innovante. Vous avez pris des risques sur le son et la production. Parle‑moi de ça et du processus créatif.
Cedrik : Le processus créatif sur ce disque était très différent du précédent. Sur cet album, Drew, notre guitariste, et moi, on a écrit environ 90 à 95% de toutes les parties de guitare. Sur le disque d’avant, c’était plus collaboratif entre Drew, Cody et moi.
On a aussi eu beaucoup plus de temps pour travailler. Pour *Homicidal Ecstasy*, on avait quelque chose comme trois semaines pour finir l’écriture, enregistrer tous les morceaux et les préparer pour le mix et le mastering. C’était vraiment serré niveau délais.
Là, pour notre troisième album avec Century Media, le dernier sur notre contrat, on avait un vrai budget pour aller en studio. C’était un peu une case à cocher sur notre liste de rêves. On s’est dit : “Si on peut le faire, il faut aller chez quelqu’un de reconnu, qu’on respecte vraiment.” Enregistrer avec Kurt Ballou à GodCity, c’était vraiment une expérience unique dans une vie.
C’était un processus très intense et coûteux, avec énormément de temps et d’énergie investis, mais au final ça en valait totalement la peine.
* Le résultat s’entend. J’ai lu que travailler avec Kurt demandait beaucoup de préparation et de concentration, surtout avec le rythme de tournée que vous avez. Quand j’entends “on avait trois semaines”, je suis bluffée. Je ne suis pas musicienne, mais sortir un album dans ces conditions, c’est impressionnant. J’ai aussi vu que vous aviez investi dans du matos assez costaud pour ce disque.
Cedrik : Oui, on a acheté quelques nouveaux amplis et guitares pour cet album. Et le fait d’aller enregistrer chez Kurt, à GodCity à Salem, Massachusetts, c’était déjà un énorme upgrade en soi.
Ça fait une vingtaine d’années qu’il est reconnu comme ingénieur du son, et la quantité de matos qu’il possède, l’accès à toutes ces machines et outils différents… C’est un monde à part. C’est vraiment le genre de situation où tu te dis : “Tu en as pour ton argent.” On a eu accès à des choses bien plus cool et haut de gamme, à la fois de notre côté et via Kurt.
* Ce qui ressort aussi, c’est que vous avez vraiment votre propre style. J’adore cette nouvelle vague de brutal death metal : vous foncez sans retenue. Avant d’entendre le nouvel album, je me disais : *Ces gars‑là sont déjà tellement crus, intenses, lourds et ultra riffés… comment vont‑ils encore monter la barre ?*
Vous mélangez tellement d’éléments, et pourtant tout se tient. Même au niveau des paroles, vous allez au bout des choses. Vous n’avez aucune limite, et j’adore ça.
Cedrik : Merci, ça fait plaisir. On a tous des goûts très larges et on est de gros fans de musique underground et extrême. On pioche dans nos influences préférées, y compris des trucs un peu non conventionnels par rapport à ce que font les autres groupes de notre créneau. On essaie toujours d’être un peu différents, à notre manière.
* D’un point de vue technique, il y a plus de choses qui se passent cette fois. On l’entend dans le fond, et vous avez vraiment appuyé la basse. Elle est plus percutante. Comment c’est venu ?
Cedrik : Avoir une vraie basse sur l’album, ce n’était pas prévu au départ. En live, on n’a pas de bassiste : on splitte le signal de guitare vers un ampli basse.
Quand on a discuté avec Kurt pour l’enregistrement, on lui a expliqué ce setup. Mais d’un point de vue purement audio, il préférait éviter ça pour l’album. Sur la plupart des disques de metal, la basse est au centre du mix, elle vient lier les guitares gauche et droite. Avec notre astuce de signal split, tu perds un peu cette vraie image centrale.
On a d’abord tout enregistré avec les guitares, puis on a essayé notre “truc basse” comme en live. Ça sonnait bien, on l’avait déjà fait sur le disque précédent et on en était contents. Mais Kurt était vraiment catégorique sur le fait qu’une vraie piste de basse serait meilleure, et au final il avait raison.
Sur le plan sonore, ça a bénéficié à tout l’album. Tout est plus riche et plus massif. On a quand même gardé une petite part de ce son split, légèrement mixé avec les guitares, donc il est toujours là, mais on a en plus une vraie basse au centre. On est tous super contents du résultat, aucun regret.
* Je m’entraîne à prononcer le nom du groupe depuis des années — Sanguisugabogg !
Cedrik : Tu l’as bien dit.
* D’après ce que j’ai lu et entendu, c’est votre album le plus orienté “death metal”, le plus personnel et le plus travaillé jusqu’ici. Évidemment vous avez bossé dur sur tous vos disques, mais celui‑ci a quelque chose de particulier. Je te l’ai déjà dit : vous avez créé une nouvelle vague dans le death metal, et c’est génial.
Cedrik : Tu n’as pas idée de comment ça fait plaisir de l’entendre !
* Un autre truc que j’adore, c’est le côté gore — ces thématiques bien chargées. Vous n’avez aucun problème à aller très loin. Quand je lis les paroles, ça colle parfaitement à la musique. C’est un peu ça, le death metal, non ?
Qui s’occupe des paroles ?
Cedrik : C’est Devin, notre chanteur, qui écrit tous les textes. Il serait le mieux placer pour en parler par contre.
* Vous avez aussi quelques guests assez incroyables — des membres de Peeling Flesh, Full of Hell, Cattle Decapitation… Chacun apporte quelque chose de fort. Je n’arrive même pas à choisir un morceau préféré tellement l’album est solide, même si j’en ai un : le dernier titre avec Dylan de Full of Hell. Il a une vibe très doom, une façon particulière de poser sa voix.
Parle‑moi de ces collaborations. Comment avez-vous choisi les invités ? Ce sont surtout des gens avec qui vous aviez tourné ?
Cedrik : Beaucoup d’idées de collaborations sont nées pendant l’écriture. On balançait déjà des noms et des pistes à ce moment-là, mais tout s’est vraiment concrétisé au studio.
On est restés environ trois semaines à GodCity. Chaque jour, on bossait en gros de 10 h à 18 h, puis après, c’était juste nous quatre qui traînions ensemble, à balancer des idées. On vivait littéralement pour ce disque.
On faisait aussi notre propre pré‑prod dans l’appartement au‑dessus du studio — on bossait sur des maquettes de patterns vocaux et des arrangements dans notre station audionumérique. Beaucoup de choix se sont faits autour de chanteurs qui sont des amis, des gens avec qui on a tourné, joué, et avec qui on a de bons souvenirs.
On se disait des trucs du genre : “Ce passage serait incroyable avec D de Peeling Flesh qui fait un gros guttural brutal sur ce riff de fin”, ou “Ce morceau, c’est clairement un truc pour Travis de Cattle Decapitation.”
Pour Dylan, le dernier morceau est assez long — environ sept minutes, comme une sorte de partie 1/partie 2. Quand la seconde partie arrive, plus doom, plus mélodique, on s’est dit : “C’est exactement le genre de passage parfait pour Dylan.” Il a une amplitude vocale dingue. C’est un de mes chanteurs préférés. On l’a contacté, et ça s’est fait naturellement.
* Depuis qu’on parle, je suis en totale admiration de ce que vous faites. Un autre morceau que j’adore sur l’album, c’est celui où vous mélangez des sons industriels — *Repulsive Demise*. Pour moi, c’est comme une nouvelle courte, racontée avec peu de paroles mais un son énorme. C’est mon préféré, justement à cause de cette touche industrielle sur du brutal death metal.
Comment ce morceau est-il né ?
Cedrik : Ça faisait quelques années qu’on avait cette idée dans un coin de la tête : ce serait cool de faire notre version d’un morceau à la Godflesh. Godflesh est un de nos groupes préférés.
*Repulsive Demise*, c’est un peu notre interprétation de ce style : un morceau industriel, sombre, non traditionnel dans le métal. Ce que j’aime dans la musique extrême et dans le death metal, c’est que ça a toujours été un melting pot. Ça évolue en permanence, ça pioche dans les styles voisins.
Du coup, ce titre, c’est comme notre hommage à l’un des grands — peut-être moins cité dans le death metal pur, mais essentiel. Godflesh ne sonne pas comme un groupe de death metal classique, mais leurs racines sont là, avec des groupes comme Napalm Death. Ils ne sont pas “traditionnels”, mais ils ont un énorme respect et une vraie reconnaissance dans la communauté metal. Ça nous inspire beaucoup.
* Pour revenir aux paroles : même si c’est le chanteur qui les écrit, vous devez quand même tous être alignés. Les textes doivent coller à la musique. De ce que je comprends, vous ne parlez pas que de films d’horreur ; vous abordez aussi des thèmes de vie réelle — résilience, santé mentale, souffrance personnelle.
Est-ce quelque chose que vous définissez ensemble, ou vous laissez à Devin une totale liberté ?
Cedrik : On lui laisse une totale liberté. Je pense qu’aucun sujet n’est vraiment interdit, à moins que le groupe décide de se fixer des limites. Ce n’est pas notre cas.
On est juste quatre types qui aiment le death metal, la musique extrême et les films d’horreur — on est un peu des mecs crades et débiles qui kiffent ces trucs‑là. Que ce soit un morceau sur *Massacre à la tronçonneuse* ou sur une expérience de vie très profonde et personnelle que Devin a traversée, tout est possible.
Il écrit de bons textes et de bons patterns vocaux, donc ça peut parler de ce que ça veut, ça nous va.
* Avec un nom de groupe et un son comme le vôtre, ça ne pouvait pas être autrement — il fallait que ce soit explicite et intense.
Quand on écoute votre musique, la production et les textes créent des images ultra fortes. C’est dérangeant et enivrant à la fois, dans le bon sens. On a juste envie d’aller dans le pit et de laisser toute sa douleur, tous ses problèmes, là dedans.
Cedrik : C’est génial comme manière de le dire.
* Je ne vous ai pas encore vus en live, mais vous serez là pour la Saint‑Valentin, le 14, et je dois absolument y être. Vous apportez aussi toute cette expérience de tournée dans votre musique.
Pour moi, vous êtes un super groupe, et vous tournez avec d’autres grands noms. Aujourd’hui, j’ai l’impression que vous êtes au même niveau, et c’est énorme. Y a t’il des groupes avec lesquels vous avez tourné récemment qui vous ont particulièrement inspirés ?
Cedrik : Très bonne question. J’ai l’impression qu’avec chaque groupe avec qui on tourne, on ramène un petit quelque chose à la maison, et ça finit par se refléter, même un peu, dans notre son — pas au sens “écrivons un morceau qui sonne comme eux”, mais plutôt en termes d’attitude, de performance, de standards.
Quand tu tournes avec un groupe comme Cattle Decapitation, ou avec n’importe quel groupe énorme, tu les vois tous les soirs pendant un mois. Tu comprends ce qui les rend si bons — leur son live, leur présence, leur constance.
Si je dois citer des noms : Immolation, clairement. Des amis qui ont écouté notre musique nous ont souvent dit qu’ils entendaient du Immolation chez nous, et quand je réécoute, je me dis : “Oui, je vois ce qu’ils veulent dire, dans notre propre style.”
Suffocation aussi, évidemment — un de nos groupes de death metal préférés à tous, des pionniers du brutal et du death metal technique. Leur niveau de jeu te donne envie d’affûter tes propres armes et de devenir meilleur techniquement. Les voir en live, c’est comme écouter le CD : c’est aussi précis. Donc oui, Suffocation et Immolation, sans hésiter.
* Je viens de voir Suffocation au Motocultor — j’y travaille — et c’était dingue. Vogg de Decapitated est monté sur scène avec eux, c’était incroyable. J’espère vraiment que vous jouerez au Motocultor l’année prochaine.
Cedrik : On y croit !
* Vous avez aussi plusieurs tournées et concerts prévus. Y a-t-il quelque chose que tu voudrais ajouter pour conclure ?
Cedrik : Je voudrais simplement dire un grand merci — à toi, à tous ceux qui soutiennent Sanguisugabogg, et à tous ceux qui prendront le temps de lire cette interview. J’espère que vous pourrez en retirer quelque chose.
Si Sanguisugabogg est votre truc et que vous aimez ce qu’on fait, j’espère que ce disque vous apportera quelque chose de positif. On y a mis énormément de travail, d’amour, d’énergie et de temps. Tout ce qu’on reçoit en retour rend tout ça worthwhile pour nous, parce qu’on ne serait rien sans nos fans et les gens qui nous soutiennent. Donc merci.
*Hideous Aftermath*
Label : Century Media Records
Sanguisugabogg ne fait plus dans la simple boucherie sonore. Avec *Hideous Aftermath*, leur troisième album chez Century Media , le quatuor de l’Indiana transcende le brutal death metal pour en faire un monstre hybride, viscéral et visionnaire. Enregistré au GodCity Studio de Kurt Ballou, cet opus marque un saut qualitatif : production monstrueuse, basse percutante (abandon du split-guitar live pour un vrai centre mix), et un spectre sonore qui fusionne slams putrides, riffs industriels Godflesh-ien, et dissonances doom/black. Plus massif, plus nuancé, plus *personnel* — voilà le death metal qui cogne l’âme autant que les tripes.
Kurt Ballou signe un mix cristallin sans sacrifier la crasse : les guitares de Cedrik Davis et Drew Arnold (90% des riffs signés par eux) percent comme des lames, la basse centrale (nouvelle pour le groupe) donne du poing dans l’estomac, et les batteries de Cody Davidson roulent en tsunamis. Exit les compromis low-budget de *Homicidal Ecstasy* (2022) ; ici, budget « bucket-list » rime avec upgrades gear (amps neufs, collection Ballou).
Résultat : un son qui *groove* en live autant qu’il hypnotise au casque.
Devin Swank excelle : gore extrême (autopsies, infanticides, tueries rituelles) côtoie résilience mentale et horreur quotidienne. Pas de limites — *Texas Chainsaw* croise traumas perso. Les collabs vocales (Travis Ryan, Dylan Walker, Todd Jones…) amplifient le spectre : de l’aboiement porcin à l’agonie doom.
Verdict : 10/10
*Hideous Aftermath* n’est pas qu’un album brutal ; c’est une évolution. Sanguisugabogg fusionne OSDM roots (Suffocation, Immolation), slams modernes et expérimentations industrielles sans jamais lisser les angles. Cathartique, innovant, prêt à enflammer les pits. Pour les fans de *Ingested*, *Ingested* ou *Broken Hope* revu au 21e siècle : un futur classique. Plongez, et laissez les sangsues vous vider.
Line-up :
Devin Swank (chant),
Cedrik Davis & Drew Arnold (guitares/basses),
Cody Davidson (batterie)