Interview par Annabelle Piery – La fille en rouge
À quelques jours de la sortie de leur premier album Innerdeeps , Royal Sorrow attire déjà l’attention de la scène metal internationale. Entre metal progressif et alternatif, le groupe finlandais propose une musique à la fois puissante et sensible, où se croisent introspection, émotions profondes et énergie brute. Rencontre avec Markus, chanteur et guitariste, pour parler de la genèse d’Innerdeeps, de leur univers visuel et de la mission que Royal Sorrow veut porter en 2025.
L’histoire de Royal Sorrow a commencé l’an dernier avec Metrograve, en octobre 2024. Pour moi, ça a été à la fois une révélation pour le public qui découvrait votre groupe et une sorte de déclaration d’intention pour vous. Avec le recul, comment voyez-vous ce premier single aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous diriez de ce morceau ?
Merci, c’est une très belle façon de le dire. Et je crois qu’on ressent encore un peu la même chose. À l’époque, c’était très intuitif, mais aujourd’hui, ça nous paraît encore plus solide. On avait vraiment prévu que ce soit une sorte de manifeste : « Voilà qui nous sommes, voilà ce qu’on fait maintenant. » Et ça reste une super manière de montrer aux gens ce qu’est Royal Sorrow. En même temps, c’est fou de penser que ça fait déjà un an. Parfois ça paraît une éternité, parfois ça paraît très court. On a un peu l’impression que le groupe fête son premier anniversaire, qu’on est encore des bébés d’une certaine manière.
Donc voilà, après un an d’attente, vous sortez enfin Innerdeeps. Comment s’est déroulé le processus créatif de l’album ? Et qu’est-ce qui rend ce disque si spécial pour vous ?
Je crois que c’est, de loin, le projet artistique dans lequel nous avons mis le plus d’efforts de toute notre vie. C’est l’entreprise artistique la plus importante qu’on ait jamais menée, et pour cette raison, il restera toujours spécial. Même si le groupe est jeune, on fait de la musique ensemble depuis longtemps, donc on avait déjà une base solide pour composer à plusieurs. Beaucoup de morceaux commencent par des idées individuelles que l’un de nous apporte, puis on les partage et on en discute. On essaie vraiment de créer une cohérence, à l’intérieur des morceaux mais aussi entre eux. Innerdeeps a été pensé de cette manière : un ensemble de chansons qui s’assemblent bien, tout en apportant chacune un élément nouveau et intéressant. Travailler dessus ensemble a été vraiment passionnant.
Plus tôt cette année, vous avez sorti Evergreen, qui parle de lâcher prise et de guérir de schémas destructeurs. Votre dernier single, Release Your Shadow, parle d’accepter ses imperfections et son unicité. Ce sont des thèmes liés à la santé mentale, ce qui est assez rare dans le metal. J’adore ça, j’adore les groupes qui osent en parler. Pourquoi était-il important pour vous d’intégrer ces messages à l’album ?
On a trouvé un espace naturel pour ça. On ne s’est pas dit au départ : « On va devenir un groupe militant pour la santé mentale. » Mais c’est venu naturellement. Je pense que ça vient du fait qu’on est des amis de longue date qui font de la musique ensemble et qui veulent écrire sur des sujets qui ont du sens. À ce moment de nos vies, ce qui nous intéresse, c’est vraiment d’explorer nos esprits, ce qui nous pèse, et de partager ces réflexions en studio. On a eu des conversations très longues et très profondes entre nous, presque thérapeutiques, et comme ça nous semblait naturel, on a pleinement embrassé cette démarche. Ce n’était pas une mission au départ, mais aujourd’hui, ça nous paraît important. Et quand on voit que les gens se retrouvent dans ces morceaux, ça nous confirme qu’on est sur la bonne voie. Pour nous, ça a du sens, et si ça peut aider d’autres personnes, c’est encore mieux.
Je crois que c’est une très bonne façon de faire réfléchir des gens qui, autrement, ne se pencheront peut-être pas sur leur santé mentale. Et le metal est une communauté parfaite pour ça : on a cette image très dure à l’extérieur, mais en réalité on est souvent très sensibles et créatifs à l’intérieur. On a l’habitude de laisser la musique parler, et de voir quelles émotions elle fait surgir.
C’est très bien dit. Votre musique mélange des influences évidentes — VOLA, Sleep Token, Leprous, Spiritbox, Tesseract, etc. – mais je trouve que vous avez aussi une sensibilité plus immédiate, parfois même pop. Comment trouvez-vous l’équilibre entre la complexité technique du metal progressif et l’accessibilité de votre musique ? Parce que c’est très facile à écouter, ce qui n’est pas toujours le cas dans le prog.
Oui, c’est très juste. Je comprends ce que tu veux dire. On adore quand la musique a plusieurs couches. On a tous eu des phases où on ne s’intéressait qu’aux choses les plus techniques et les plus complexes. Mais la virtuosité pour la virtuosité, ça ne dure pas. Ça peut impressionner dans une courte vidéo Instagram aujourd’hui, mais ça ne suffit pas pour construire une œuvre artistique solide. Quand on a lancé Royal Sorrow, on ne voulait pas juste empiler des riffs techniques et ajouter une ligne vocale par-dessus. On voulait écrire de vraies chansons. Et on a trouvé que le meilleur moyen était de laisser la voix guider la musique, de faire en sorte que le reste serve le chant.
C’est ça qui donne cette impression d’accessibilité : dès la première écoute, tu comprends où le morceau veut t’emmener. Et puis, si tu réécoutes, tu découvres plein de détails, d’éléments de soutien, souvent plus techniques. Pour nous, il est important de distinguer ce qui sert vraiment le message et ce qui est là comme un plus.
Oui, bien sûr. Et je comprends, si vous voulez transmettre un message fort avec vos textes, il faut que la voix soit puissante.
Exactement.
Et je crois que la voix, c’est ce qui me touche le plus. J’adore la guitare, j’adore la batterie, mais souvent c’est le chant qui transmet le plus d’émotions.
Je crois que c’est naturel : en tant qu’êtres humains, on est programmés pour considérer la voix comme l’élément le plus important. Qu’on le veuille ou non, c’est ce vers quoi on est attirés en premier.
Oui, et puis il y a aussi le texte, les mots portés par la voix. Bien sûr, un musicien, un guitariste par exemple, entendra un autre niveau de lecture dans les guitares qu’un auditeur « lambda ». Mais pour la plupart des gens, la voix, c’est ce qu’on entend tous les jours, ce qu’on connaît intimement. C’est par elle que passent les émotions.
Exactement, oui.
Vous avez signé chez InsideOut Music, et dès le mois prochain vous partez en tournée avec Leprous. C’est incroyable pour un premier album ! Comment ça s’est fait ?
C’est fou pour nous aussi, et je crois qu’on ne réalisera vraiment que le premier soir, sur scène : « Ok, ça arrive pour de vrai, ce n’est pas juste un rêve qu’on avait depuis longtemps. » C’est un mélange de chance et de travail. Bien sûr, on se sent très chanceux de pouvoir faire ça. Pour un jeune groupe, partir en tournée, c’est énorme : ça permet de se faire connaître, de toucher du public. Être signé, ça change tout aussi : plus de gens s’impliquent dans ton projet, des discussions s’ouvrent qui n’auraient pas existé sans le label. Et puis, Leprous sont nos “label mates”, donc la connexion était naturelle. Mais je crois qu’il y a aussi une part artistique : quand tu construis un univers cohérent, les gens font spontanément le lien et se disent « Ah, ça marcherait bien avec Leprous ». Même si on n’a pas cherché à sonner comme eux, on vient de mondes proches, donc ça fait sens de partager cette tournée.
Oui, clairement. Je les ai vus à Paris en janvier, c’était une soirée spéciale avec eux seuls. Un concert incroyable, je les adore.
Super ! On a eu la chance de les voir cet été dans un festival en Finlande où on jouait aussi. On était comme des fous, littéralement. Un ami se moquait de nous en voyant à quel point on profitait du show. On a adoré, et maintenant on se dit qu’on aura encore la chance de revivre ça plusieurs fois. C’est incroyable.
Oui, ça va être génial. Maintenant que Innerdeeps sort, quelle est la mission de Royal Sorrow pour 2025 et 2026 ? Qu’est-ce que vous voulez apporter au monde ?
Quelle belle question ! Je crois qu’avec Innerdeeps, on a ouvert une porte pour permettre aux gens d’explorer leurs émotions, d’apprendre à mieux se connaître. J’espère qu’on pourra apporter un peu de clarté à ceux qui traversent une période difficile, que ce soit une vraie dépression ou une relation compliquée. On n’est pas vraiment préparés, dans la vie, à gérer ces grandes émotions. Et je crois que la musique a le pouvoir de dépasser le langage et d’apporter quelque chose de plus. Alors j’espère que Royal Sorrow pourra être une voix de réconfort pour beaucoup.
Génial ! Et l’album sortira en plusieurs formats, dont un vinyle transparent néon orange qui est superbe. Les visuels sont aussi magnifiques, que ce soit pour les singles ou les clips. Quelle place ont les images et le storytelling dans l’identité du groupe ?
Merci ! Oui, c’est vraiment essentiel pour nous. Depuis qu’on fait de l’art, le visuel a toujours été là. On adore le cinéma, l’art visuel sous toutes ses formes. Très souvent, dès qu’une idée musicale arrive, on imagine aussi des images. On s’échange des démos en parlant de couleurs, de clips potentiels. Ça fait partie intégrante du processus. Aujourd’hui, on a la chance de collaborer avec d’autres artistes qui partagent notre vision, et c’est un vrai bonheur. Mais même quand on doit tout faire nous-mêmes, ça nous semble naturel. On aime concevoir les pochettes, les visuels, donner une esthétique à notre musique. Ça fait partie de Royal Sorrow au même titre que les chansons.
Et pour finir, pouvez-vous raconter un peu votre histoire commune, avant Royal Sorrow ?
Bien sûr ! On est avant tout un groupe d’amis d’enfance. Janne et Eero, les deux autres membres fondateurs, se connaissent depuis qu’ils avaient six ans. Ils habitaient à côté et ont commencé à explorer la musique ensemble. Puis à l’adolescence, j’ai rejoint l’école où était Eero, et quelque chose a commencé à se créer. Depuis nos 12 ans, on fait de la musique en groupe, sous différentes formes. Royal Sorrow est la dernière étape de cette histoire, mais il y a une vraie continuité : on a grandi ensemble, en tant que musiciens et en tant qu’amis. Aujourd’hui, on partage la même passion et on crée quelque chose qui nous dépasse.
C’est parfait, la meilleure des histoires.
Oui !
Et enfin, une question un peu classique : si tu devais résumer Innerdeeps… On dit souvent « en trois mots », mais tu peux répondre comme tu veux.
Je dirais que c’est un voyage. Pas un album concept, mais un disque pensé comme une traversée cohérente. Chaque seconde a été réfléchie : est-ce que ça sert l’ensemble ?
Est-ce que ça apporte quelque chose au flux ? On a voulu que l’auditeur oublie qu’il écoute juste une succession de morceaux, qu’il appuie sur “play” et se laisse emporter, pour en ressortir 45 minutes plus tard transformé, d’une façon ou d’une autre.
Super. Et j’ai une dernière question, que je pose toujours : quel conseil tu donnerais à un·e jeune qui veut former un groupe, qui lit peut-être cette interview à 12 ou 15 ans ?
Je dirais deux choses. D’abord, explore ce que tu aimes vraiment, ce qui te donne de la passion, et poursuis-le, peu importe si c’est « à la mode » ou non. L’art, c’est pour toi avant tout. Et ensuite, quand tu identifies ce qui éveille une émotion chez toi, plonge dedans. Creuse, approfondis. Bien sûr, on peut rêver au côté « rockstar », mais ce qui compte, c’est l’art. C’est là que naissent les plus belles choses.
Parfait. Merci beaucoup pour cette interview !
Markus
Merci à toi ! On a hâte de lire ça.
Chronique
Avec Innerdeeps, Royal Sorrow signe un premier album à la fois puissant et introspectif, où metal progressif et alternatif se rejoignent dans une écriture fluide et cohérente. De Metrograve, manifeste inaugural au groove hypnotique, à Evergreen et ses riffs lumineux nés d’une idée pop-soul, en passant par Release Your Shadow, véritable hymne à l’acceptation de soi, le trio finlandais multiplie les contrastes entre mélodies éthérées et explosions heavy. Si l’on reconnaît l’influence de Leprous, VOLA ou Spiritbox, Royal Sorrow trace déjà une voie singulière en privilégiant la chanson et l’émotion à la démonstration technique. Porté par la voix expressive de Markus Hentunen et une esthétique visuelle travaillée jusque dans l’édition vinyle, Innerdeeps s’écoute comme un voyage intérieur, une traversée cathartique où l’on entre pour la puissance et où l’on reste pour la sincérité.
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