Report de Mélissa Bussière & Photos de Raphaël Gellé
Enfin, nous y sommes : le 24 janvier 2026, pour une date bien attendue à Rambouillet. L’Usine à Chapeaux, véritable poumon culturel de la ville, nous ouvre ses portes pour une soirée “full musiques extrêmes”. Pour mon binôme photographe Raphaël et moi-même, ce reportage a une saveur particulière : c’est un retour aux sources, dans ce lieu que nous connaissons intimement pour y avoir œuvré tous les deux en tant que bénévoles.
Arrivés sur les coups de 20h, nous retrouvons l’effervescence familière : salutations aux copains, chargement du matériel photo et repérage du spot de rédaction de mon côté. Le public, majoritairement jeune, afflue progressivement. L’ambiance est celle des grands soirs : des metalheads prêts à en découdre, mêlant soif de brutalité et quête d’émotions fortes. Tandis que les bénévoles du catering et de la technique s’accordent un rafraîchissement bien mérité après les balances, nous grimpons en mezzanine. Face à nous, un imposant rideau de velours noir dissimule la scène, tandis que des stroboscopes commencent à marteler l’espace. Dans la fosse, qui se remplit doucement, on aperçoit déjà quelques spectateurs déguisés et un nombre inhabituel de photographes prêts à shooter. 20h45 : le son devient lourd, profond. La soirée s’annonce mémorable.
Groupe de death/groove/trash metal originaire des Yvelines et formé en 2021. Caractérisée par de puissants riffs et des passages groovy, leur musique aborde les thèmes liés à la société, la santé mentale et l’environnement. Ils incarnent sans nulle doute une nouvelle génération de métal français, prête à se développer de plus en plus dans un style qui leur est propre.
Une guitare électrique se met à gronder et, sous les cris d’encouragement du public qui hurle « Hypnosis ! Hypnosis ! », le rideau se lève. Le groupe démarre les hostilités avec “The Narcissist”. Des riffs bien lourds et une prestance scénique immédiate : les membres headbangent sous des spots rouges face à une foule attentive. Le chanteur, Romain Adam, nous met directement dans le bain avec une voix atypique mélangeant plusieurs styles, soutenu par le batteur Mathéo Gaudin qui martèle ses fûts avec force. Ce premier titre aborde des thèmes forts : la perte de toute empathie, l’alimentation à outrance de l’égo et l’auto-idolâtrie, dépeignant l’individualisme contemporain sur un ton sombre et oppressant. Romain s’approche de mon binôme pour une photo en plan rapproché, tandis que dans la fosse, quatre amis bras dessus bras dessous secouent la tête en tous sens, accompagnés d’un spectateur portant un masque de cheval. L’ambiance est familiale, beaucoup semblent être venus soutenir leurs amis.
« Faites du bruit ! » lance le chanteur, déclenchant les premiers pogos. Les guitares de Raphaël Simoen et Florent Deleurence continuent de hurler dans une énergie folle. Après s’être présenté et avoir salué l’Usine à Chapeaux, le groupe enchaîne avec “Silence Please”. Ce morceau évoque la saturation mentale et le besoin de coupure, rejetant le bruit médiatique et social ainsi que l’injonction permanente à s’exprimer. Durant le titre, la batterie marque plusieurs temps avec puissance avant un arrêt net où les membres se mettent à genoux : une complicité scénique plus que notable. La lumière s’éteint, puis reprend avec des spots bleus et blancs qui bougent en tous sens pour “Seeing Beyond Sight”. Après une intro où les guitaristes s’alignent, on plonge dans un titre introspectif, traitant de la vision altérée de la réalité et de la nécessité d’aller au-delà des apparences. Le public frappe en chœur, un wall of death se prépare, et même une petite course amicale se lance dans le pit, toujours menée par notre homme-cheval plus déterminé que jamais.
Le set ne faiblit pas avec “Soulless Society”, baigné de lumières roses et bleues. Ce morceau dénonce tous les aspects nocifs et sans âme de notre société, où l’âme collective est écrasée par la productivité. La batterie de Gaudin martèle l’introduction d’un chant rocailleux, laissant parfois place à une voix claire avec un effet d’écho sur le refrain. Des gens dansent bras dessus bras dessous, emportés par la rythmique. Romain annonce ensuite “Army Of One”, un morceau qui s’adresse aux connaisseurs. Il nous transporte dans la solitude combative, dépeignant l’individu contraint de lutter contre l’adversité. C’est un véritable hymne à la résilience, teinté de rage, où la force provient de l’isolement. Grosse préférence pour ce rendu live par rapport au studio ! Un solo de guitare bien maîtrisé suscite des petits cris enthousiastes et des « hey hey hey » de la fosse.
La fin du set approche. « Est-ce que Rambouillet a quelque chose dans le ventre ce soir ??! » harangue le chanteur avant de lancer “Violent Therapy”. La violence nous est présentée ici comme un exutoire nécessaire pour évacuer la frustration et les traumatismes. Le titre joue sur l’ambivalence entre destruction et libération. Les cordes frappent violemment, Raphaël et Florent gardent le pied sur les amplis, et les quatre amis sautent en chœur dans la fosse avec une énergie débordante qui rappelle nos premiers concerts. Le groupe termine avec “Man Made Sun”, sous des spots en délire. Ce titre métaphorique aborde la démesure humaine et l’orgueil technologique symbolisé par un « soleil artificiel ». Riffs brutaux, voix gutturales, et un dernier mini-slam pour la route. Sous un tonnerre d’applaudissements, Hypnosis salue, n’oubliant pas de rester un peu sur scène après le set. Le temps de partager un moment avec l’auditoire. Nous avons droit à une pause bien méritée, après cette mise en bouche fort étonnante, avant l’arrivée du prochain groupe. Un bon quart d’heure de changement de plateau avant la reprise, le temps pour moi d’aller chercher un petit rafraîchissement.
Originaire de Clermont-De-l’Oise, Ogarya est un groupe de death technique fondé en 2015. Leur style se distingue par de puissants blasts ainsi que des riffs complexes et techniques, incluant parfois des passages mélodiques. Le fait qu’ils intègrent des passages orchestraux à leur brutalité sonore, sans pour autant dénaturer l’agressivité présente dans le death metal, rend leur prestance scénique plus que captivante.
Il est 21h58 et la reprise ne saurait tarder. Le public remplit à nouveau le pit. Lumière bleue, salle plongée dans la pénombre. Les musiciens sont sur scène et finissent leurs derniers réglages. Ça fait plaisir de voir une batteuse dans le groupe, c’est quand même plutôt rare. Ely trône fièrement, lançant quelques coups de baguettes annonçant le début du show. Une voix d’intelligence artificielle résonne, nous comptant une histoire de création cosmique sur fond de visuels spatiaux (planètes, comètes). Le set démarre avec “Memnon’s Blaze”, qui parle de la vie des entités et évoque le feu mythique et guerrier. Le terme « blaze » renvoie à ce qui reste après l’effondrement des empires. Immédiatement, le chant de Flo nous attaque avec rage, soutenu par une batterie qui frappe fort. La fosse s’ambiance plus timidement qu’à Hypnosis, le public étant davantage dans une écoute visuelle et attentive.
Sans répit, on enchaîne sur “That Wave That Spares No Fire”. Ce titre est la métaphore d’un changement brutal, une force implacable qui efface toute résistance et ne laisse rien intact. On reste dans un thème spatial et mystique, happés par la vidéo qui nous fait presque oublier les membres du groupe (Flo, Ely, Thomas à la guitare et Med à la basse), plongés dans des lumières violettes. Le chanteur présente ensuite leur dernier morceau sorti en juin : une intro vocale sur l’exploration planétaire et un pacte avec une entité qui prive les voyageurs de leur humanité. Les growls puissants et les guitares nous attaquent sans nous laisser de répit, le tout illustré par des visuels d’animaux préhistoriques. Le jeu d’Ely est impressionnant, elle ne lâche rien. L’intensité monte avec “The Fate We Shaped”, une exploration narrative d’une humanité ayant façonné son propre destin par des choix destructeurs. Le morceau mêle science-fiction et introspection. « Faites un gros bordeeeeel ! » demande Flo. La fosse se prête au jeu avec un circle pit, bien que ce soient toujours les mêmes jeunes qui animent un public globalement calme.
Lumières éteintes, puis le système Ogarya se relance pour “Beneath Gold And Sand”. Sous le scintillement de l’or, il n’y a que poussière : c’est une critique de la déchéance et des mirages de la richesse, illustrée par une dualité entre apparence et vérité. L’instrumentation est plus que maîtrisée. S’ensuit “Ubiquity”, concept d’omniprésence d’une force de domination, puis “Seven Sin-Gularities”, avec son atmosphère « Guerre des mondes » et des visuels de ville spatiale, suggérant la fusion des sept péchés capitaux avec des points de rupture extrêmes. Chaque morceau est une histoire. Avec « Blood Is Not Enough » et ses visuels d’Anubis, on ressent l’insatiabilité de la lutte : même le sang versé ne suffit pas. Le public est comme devant un film, hypnotisé. Flo continue de s’abattre sur la fosse, spots partant en tous sens, nous rappelant que nous sommes face à une musique extrême où chaque humain doit affronter sa vraie nature.
le groupe joue en avant-première. Flo nous annonce qu’il s’agit d’un titre de leur EP sortant le 12 février : “Monsters Of Wilderness”. Sur fond de volcan et de lave, le groupe démarre dans l’obscurité avant une explosion instrumentale simultanée. Ce morceau traite de la confrontation avec l’inconnu et les peurs primales. Un pogo est enfin lancé, le chanteur se met dos à nous face à la batterie, et l’homme-cheval se fait porter par ses copains. Après “Demonborn” (évoquant la naissance de démons intérieurs) et des remerciements appuyés, le set s’achève sur “The Missing Link Theory”. Métaphore de la quête de compréhension ultime, ce titre voit Flo donner toute sa puissance vocale sous des strobes assaillants. Un dernier circle pit, une photo avec le public, et le groupe quitte la scène sur l’air décalé de Funky Town.
Groupe de metalcore moderne et mélodique, originaire de Nantes, actif depuis 2017. Ils puisent leur style dans le mélodique en y intégrant des éléments hardcore. Cela crée un son profond et percutant, qui parle à tous. Ayant commencé par des singles et des clips vidéos, ils ont très vite su attirer l’attention du public. Leur signature chez le label Seek & Strike a été une étape cruciale dans leur développement. Sur scène, le groupe se caractérise par un lien très intense avec l’audience, le thème abordé portant toujours un message qui fait résonner presque instantanément quelque chose en nous.
23h10 : L’ambiance change radicalement. Salle plongée dans le noir, logo affiché, atmosphère lugubre : C’est l’heure de Purge Of Sanity, groupe de metalcore nantais signé chez Seek & Strike, réputé pour son lien intense avec l’audience. Daken, le chanteur, arrive seul et entame “The Light You Won’t See” d’une voix claire et transcendante. Il est rejoint par Xvm (guitare), Fowear (basse) et Noar (batterie) pour une explosion sonore. Daken monte sur l’ampli, basculant dans un chant hurlé profond. Ce titre traite de l’absence de lumière, métaphore d’une vérité que les autres ne perçoivent pas. « Rambouillet ça dit quoi ? On est Purge Of Sanity faites du bruit ! ». La connexion est immédiate. Daken se baisse à hauteur du public, créant une osmose puissante. L’intro de “Candescent” retentit : « Rambouillet vous êtes chauds ou quoi ? ». Les gros blasts entraînent un pogo énergétique. Ce cri de rébellion contre le silence forcé parle de défier l’oppression pour exister avec authenticité. Dans la fosse, c’est le délire : le mec déguisé en cheval porte une amie sur son dos pour un vrai rodéo sonore ! Les spots oranges et rouges dansent, les gens se montent dessus, dansent, et courent en tous sens. Daken alterne voix claire et screams avec une maîtrise rappelant Will Ramos. Xvm présente “Psychosis” et demande à la foule de sauter. Tout le monde s’exécute sous les hurlements porcins de Daken. Le titre explore la dissociation mentale et la perte de repères. La batterie de Noar frappe avec violence et la fosse est déchaînée. C’est de loin le groupe qui met le plus d’ambiance, réveillant un public fatigué par une nouvelle force. Sur “CTTN”, Noar continue de nous matraquer. « Je veux voir tout le monde mains en l’air », ordonne Daken. Ce morceau met en scène la résilience face à l’adversité : briser les murs et affirmer que sa vie n’est pas vaine. Le guitariste introduit ensuite “Mediocre”, une critique de la norme et de la stagnation. Les riffs agressifs traduisent le rejet de la médiocrité imposée. Daken finit face à son batteur dans un moment de pure intensité. L’angoisse profonde est explorée avec “Phobia”, qui aborde la peur instinctive et l’isolement. La complicité entre les membres est totale, et le public répond par des improvisations de danse et des headbangs furieux. Daken nous lance un affectueux : « Faites du bruit pour vous merde ! ». La salle reste ensuite dans l’obscurité, éclairée seulement par des spots bleus pour “The Expense Of Striving To Heal”. Le public continue de sauter, infatigable. Ce titre explore la quête de guérison intérieure, où chaque cicatrice est une étape vers la renaissance. La batterie galopante et les déplacements violents du bassiste nous tiennent en haleine jusqu’au bout. Après une fausse sortie, le groupe revient pour l’apothéose : “Malignant Flowers”. Une chenille se lance dans le public! Les photographes s’agglutinent pour shooter Daken qui délivre des screams dévastateurs sur ce morceau évoquant les fleurs poussant dans le chaos. C’est une vision poétique où beauté et destruction coexistent. Après plusieurs « gruik » et un son qui s’achève dans le noir total, le groupe salue. « Applaudissez-vous une dernière fois ». Ils quittent la scène et les lumières se rallument. C’est le moment d’échanger sur nos ressentis sur le concert. Raphaël vient me voir en me disant qu’il en veut encore mais malheureusement c’est déjà la fin. Quelle claque ce dernier groupe ! J’adore ce genre de moment : échanger avec les personnes du public, savoir comment chacun a ressenti et vécu ce moment. Tous les points de vue divergent tellement en général ! Une soirée qui restera dans nos cœurs, les Yvelines étant bien peuplées de metalheads motivés et toujours en demande de découvertes musicales.
Cette soirée s’achève avec un public plus que satisfait. Les groupes ont su maintenir l’audience en tension du début à la fin du concert, nous offrant des performances aussi variées que travaillées, explorant tous les thèmes.
On peut dire que c’était un moment plein de surprises : j’ai été bluffé du début à la fin, ce que j’avais écouté chez moi en approche de la date n’était pas du tout représentatif de ce que j’ai pu entendre ce soir. Hypnosis m’a impressionné : avec un set au sonorité très death et core, adapté à la soirée et bien plus dans mes goûts musicaux pour le coup. Ogarya, que j’avais préféré en écoute studio, m’a dérouté. Avec ce visuel lourd et absorbant, que prenait presque toute la place sur scène et une ambiance faisant plus spectacle que l’on regarde que live où l’on a envie de finir avec un torticolis et sauter partout. Et quand à Purge Of Sanity, une révélation. Une prestance scénique incroyable et un énorme clin d’œil à Lorna Shore, avec une voix rappelant énormément la technique de screams de Will Ramos, que l’on ne présente plus. Je remercie Gwenaël Batista qui nous a permis à Raphaël et moi de travailler sur cette date. Ainsi que tous les salariés et bénévoles de l’usine, le public qui a assuré une ambiance tenace et a su soutenir chaque artiste tout du long, toute l’équipe technique pour son travail monstrueux et évidemment tous les groupes présents pour leur prestations et leur présence et le spectacle qu’ils nous ont fait vivre, le tout dans une intensité toujours plus destructrice à mesure de l’avancée des sets. Merci aussi à notre équipe chez Vecteur Magazine, qui permet de rendre tout cela possible!