Vecteur Magazine

Mô'ti tëi : un voyage intérieur entre blues, folk et souvenirs d'enfance

Interview par Rebecca Luxea & Christophe Pinheiro

Credit Photo : Marie LE MAUFF

Comment tu te sens là ? Parce que c’est demain le grand jour ! (L’album sort le 20 mars et l’interview a lieu le 19 mars).
Pour le moment, je ne réalise pas vraiment. Après, tu sais, c’est entre l’excitation et l’inquiétude. Les deux premiers morceaux sortis, on a plutôt eu des retours agréables… on est en train tout simplement de lâcher le bébé un peu, de lui donner sa propre vie.

Le nom Mô’ti tëi intrigue… Qu’est-ce qu’il raconte ?
Ça raconte une histoire de vie. En fait, quand j’étais gamin, c’était un petit garçon qui s’appelait Timothée qui ne savait pas bien prononcer son prénom.
L’idée, c’était de joindre un souvenir qui ramène à l’enfance et en même temps ce côté imaginaire, c’est hyper important dans l’activité artistique en général et ça me permet un peu de me raccrocher à ça. J’y repense super souvent, à ce gamin… et du coup est venue avec ce nom toute l’idée de lui mettre une esthétique assez marquante, d’où le tréma, l’accent circonflexe, l’apostrophe, qu’il y ait des choses qui se passent en l’air dans le mot. Je trouvais ça assez joli, et je me disais que peut-être un jour on pourrait aussi s’en servir pour faire quelque chose artistiquement, donc tu vois, c’était toute une réflexion là-dessus aussi.

Et ce nom d’album : Ant 1 : The Scam of Mystical Cicadas, assez mystérieux… Est-ce qu’il a une histoire particulière derrière ?
Quand on parle de fourmi, il y a des choses qui me viennent en tête comme le travail en groupe. C’est aussi quand tu vas dans tout ce qui est conte, tu arrives à la Cigale et la Fourmi. C’est l’arnaque du mythe de la cigale, en fait, je crois beaucoup au travail. C’est ceux qui travaillent le plus, qui sont les plus passionnés, les plus acharnés, qui finalement arrivent à tirer leur épingle du jeu un petit peu. Je crois pas beaucoup à la chance, si tu veux, ou au talent inné, comme ça. J’ai cru comprendre que pour cet album, il y avait un rêve d’enfant aussi, c’était d’être seul en studio pendant une semaine et de te consacrer qu’à la musique. Quand j’étais gamin, je lisais ces histoires de groupes mythiques qui s’étaient enfermés des fois des mois, voire même des années pour enregistrer un album. Et moi, quand je voyais ça, ça me faisait rêver. À faire ta passion et à être dans la remise en question, dans l’émotion totale, dans le partage, et je trouvais ça tellement beau et tellement fort. On était vraiment dans notre bulle. Moi, ça, c’était un vrai rêve de gamin de vivre ça un jour. C’est un petit truc que tu coches en plus et c’est une vraie chance, je trouve.

Qu’est-ce qui nourrit ta musique aujourd’hui… tes inspirations ou même ton regard sur le monde ?
Je suis très éclectique sur la musique, j’écoute beaucoup de choses différentes. J’aime bien tout style de musique, mais pas toutes les musiques. Ça va être de la musique classique à l’électro, en passant par la chanson française. J’ai écouté beaucoup de reggae à une époque. Certaines personnes disent que ça s’entend un peu dans les chœurs. Dans certaines rythmiques aussi, le contretemps peut être assez fort chez moi, assez présent dans mes compositions. J’ai écouté aussi beaucoup de soul et beaucoup de rock des années 60-70 dans ma vie. C’est encore une musique qui m’inspire beaucoup et qui me touche beaucoup. Ça doit être parmi les artistes qui me touchent le plus, cette période-là de la musique. Après, j’écoute aussi des choses beaucoup plus actuelles parce que forcément il faut aussi rester dans son temps, c’est important. Du coup, j’ai pas réellement de limites. Parfois, je m’amuse même à reprendre certains morceaux et les changer de style juste parce que j’ai un peu cette idée qu’un très bon morceau, normalement tu peux le changer de style, il reste bon s’il est vraiment bon. Je ne me mets pas vraiment de limites musicalement, je pense que ça s’entend un petit peu dans ce que je fais. J’écoute aussi du métal. Donc ma musique, je la considère comme étant sincère, totalement dénuée de faux principes. Je n’ai pas trop de compromis à faire finalement.

Il y a une diversité dans ta musique, sur ton premier album, par exemple, il y a un titre qui s’appelle A Brand New Start qui est très différent de ce que tu as fait sur le reste de l’album. Sur cet album, un morceau que j’adore, qui s’appelle The Best Songs I Write, où il y a un univers qui change, mais tu arrives à rester cohérent. C’est ça que je trouve intéressant, cohérent dans l’ensemble d’un album ou même des deux albums de ta discographie au final. C’est quelque chose que tu travailles toi, ou justement ça se fait tout naturellement ?
L’idée, c’est toujours de partir d’une improvisation qui va particulièrement me toucher, que je vais faire tourner. Après, quand je construis le morceau, c’est vraiment un peu du hasard, des accidents, de l’envie du moment. Je pense à des morceaux comme le premier morceau qu’on a présenté, “My Deaf Friend”. Quand je l’ai commencé, je le trouvais un peu sombre dans sa mélodie, il aurait pu être un peu mou. Ce que je voulais, c’était lui apporter une rythmique un peu plus dansante parce que c’était aussi une volonté sur tout le second album. J’ai mis une rythmique un peu soca, limite un peu dancehall même. J’avais cette idée du fameux rythme dancehall. Tout s’aligne au fur et à mesure, c’est des pièces que je rajoute. Si ça manque un peu d’émotion, j’ajoute des chœurs qui jouent très bien ce rôle d’apport d’émotion, comme un peu des violons. Si à un moment je trouve que ça manque d’assise, de groove, je vais mettre de la basse… J’ai beaucoup de réflexions sur ce que ressent l’auditeur, j’ai toujours peur que le public s’ennuie. Donc je me suis dit qu’il faut que je varie les techniques de chant, les techniques de guitare, du picking, je me suis mis un peu à faire du slap, etc.

J’ai beaucoup aimé “Holding Time”, qui est très émotionnelle et mélancolique, tu peux m’en dire plus sur ce morceau ?
Alors, Holding Time, c’est un peu comme une critique de ce qui se passe chez nous. Je parle beaucoup de manière environnementale bien sûr, mais aussi dans nos sociétés en général, qu’il y a un peu de temps pour changer les choses, que ça devient un peu compliqué. On est tous en train de se regarder pour voir qui fera le premier pas. Les acquis d’autrefois sont en train de bouger et aujourd’hui on ne résout plus grand-chose. Par nos actes, voire même, du coup, on abîme encore plus, finalement. Maintenant qu’on voit que le jeu est fait, c’est quoi la suite qui saura nous mener ?

Y a-t-il un titre dans cet album qui te touche plus particulièrement que les autres et pourquoi ?
« Our Rage » me touche particulièrement par les mélodies déjà, par le fait qu’il finisse de manière très positive, ce qui n’est pas forcément le cas pour tous les morceaux de l’album.
On m’a pas mal dit qu’il était plus sombre que le premier et je trouvais que ce morceau apportait une vraie touche positive et d’espoir. Je le vois vraiment comme une fin un peu épique d’un western et qui donne de l’espoir vers de nouvelles aventures.
Il parle en plus de quelque chose d’important : des fois on peut avoir l’impression de perdre cette petite rage qu’on a en nous et qui nous fait continuer à avancer, à nous battre, à ne pas accepter aussi. On sent dans ce nouvel album une intensité et une profondeur plus marquées, avec une palette d’instruments plus variée et un côté plus sauvage, tout en conservant une dimension intimiste. 

Comment décrirais-tu ton évolution artistique entre cet album et le précédent ?
Déjà, le premier album, ce sont des morceaux qui ont été composés sur une plus longue période. Un peu différent, peut-être plus diffus, je dirais. Et puis pas avec la même approche, le côté intimiste il est bien plus présent sur le premier, le projet à la base il a été fait pour être joué partout, et donc mes premiers morceaux je les ai vraiment composés dans l’idée de les jouer qu’en guitare-voix. Ma première idée sur le projet, c’était vraiment d’arriver à un endroit, n’importe où sur scène même, et de me poser avec une chaise, ma guitare, un micro et en avant. À cette époque-là, j’écoutais beaucoup de choses comme les premiers albums de Devendra Banhart, je sais pas si t’as déjà écouté ces albums, Niño Rojo et Rejoicing in the Hands. Qui sont des albums très acoustiques, t’as l’impression qu’ils enregistrent ça dans une pièce ou qu’ils te chantent à l’oreille les morceaux, ça me touchait vachement à l’époque. Et puis des guitaristes comme Jack Rose, qui sont des guitaristes de fingerpicking qui m’ont totalement inspiré et en plus révélé des techniques de guitare que je pensais pas pouvoir jouer personnellement. Pour le second, j’avais déjà envie de basse. Je voulais qu’il soit un peu plus rentre-dedans, un peu plus dansant clairement. Il est peut-être un peu plus virulent aussi. En effet, tu as des solos de guitare électrique un peu endiablés et tout. Et c’est des trucs que j’adore, j’étais trop content de le faire, parce que faire ça en studio quand t’es guitariste, c’est un gros kiff, vraiment.

Est-ce que vos morceaux se transforment sur scène, une fois qu’ils sont partagés avec le public ?
J’ai la chance d’être accompagné par deux super musiciens qui sont en plus devenus des amis depuis maintenant 4-5 ans. Sur scène, tu vas avoir une banjoïste qui m’accompagne, Léna Rongione. Et un bassiste qui s’appelle Benoît Macé, qui vont aussi faire les chœurs. Ils ne vont pas forcément être sur l’instrument de prédilection dont je viens de te parler, mais quand l’un est sur son instrument de prédilection, l’autre va être sur un ensemble de percussions qui est basé autour d’une grosse caisse qui est jouée à la main. Plein de percussions, plein de surprises. Je ne te révèle pas tout comme ça, ça te donnera envie de venir nous voir. Donc forcément, les morceaux, oui, ils sont réarrangés. Alors déjà, parce que je n’ai pas le choix techniquement, si tu écoutes les morceaux, parfois, il me faudrait pas loin, je pense, d’une dizaine de musiciens pour faire les morceaux comme ils sont sur l’album, mais aussi par vraie envie perso. Il ne faut pas que ce soit la même chose que sur CD. L’idée, c’est qu’on réorchestre les morceaux avec les moyens du bord, ça va rester dans la même énergie. C’est le même style, c’est les mêmes morceaux, mais on va rajouter des choses, des surprises, mettre des moments particuliers pour que les gens soient plus avec nous. On est beaucoup dans l’interaction avec les gens parce qu’on considère clairement, avec les deux personnes qui m’accompagnent, qu’un concert aujourd’hui ça doit être une vraie implication sur la culture de proximité. On a vraiment cette idée que la musique, et comme tous les arts qui sont joués en live, est censée être là pour fédérer et mettre les gens en relation. Pour créer ce qu’on appelle le vivre-ensemble, ce genre de choses, qui en fait est tout simplement être humain. Et sur scène, on se laisse des petits moments de liberté. Ce qu’il faut, c’est essayer de retrouver les mêmes émotions que tu as ressenties quand tu as composé le morceau. Pour pouvoir offrir, peut-être pas tout au long d’un concert parce que c’est pas forcément évident, mais à quelques moments, un peu de magie, que tu ne referas jamais plus dans un autre concert parce que c’était ce moment-là, c’était l’alignement qu’il fallait, l’ambiance, l’émotion, le temps, ton humeur du jour, ça doit forcément rentrer en compte pour moi en live et si ce n’est pas le cas c’est toujours un peu décevant.

Il semblerait que lorsque tu étais dans la phase de composition de cet album, tu as eu quelques déboires ?
Quand on a commencé l’enregistrement, le premier jour, on commence à enregistrer et on entend un marteau-piqueur au loin. Ce qui est toujours un peu embêtant quand tu fais des prises de son. Gros problème, c’est une entreprise qui travaille sur la chapelle d’à côté… Et finalement on s’est rendu compte, et d’ailleurs ils sont dans les remerciements, qu’ils ont décalé leur chantier. On a aussi eu la tempête, je finis la prise de son, tout se coupe.
C’est vrai que du coup tu te mets un petit coup de stress, mais… finalement, c’est génial parce que je trouve que la plupart des très très belles choses qui ont été faites, musicalement en tout cas, c’est souvent sous la contrainte.

Tu as un dernier mot pour la fin ou quelque chose à dire à quelqu’un qui écoute ta musique pour la première fois ?
Déjà quelqu’un qui écoute ma musique pour la première fois, je le remercierais.
Parce que c’est un vrai acte aujourd’hui d’aller écouter de la musique. La mienne n’est pas forcément diffusée dans les canaux les plus écoutés ou les plus suivis, donc forcément, quelqu’un qui va écouter ma musique, c’est quelqu’un qui a fait la démarche. Je le remercie profondément parce que c’est aujourd’hui les choses pour lesquelles je pense que tout le monde devrait s’engager, être curieux, aller voir les petits groupes qui passent à côté de chez soi, au risque d’être déçu, mais aussi au risque d’être surpris et agréablement surpris, et de voir des groupes pour la première fois avant qu’ils soient méga connus. Et forcément, j’espère qu’il va passer un très agréable moment, comme moi, j’ai pu le passer à composer mes morceaux et à les enregistrer.

 

PLUS D’INFORMATIONS :

Album : « ANT1: The Scam of the Mystical Cicadas »

DATE DE SORTIE :  20 Mars 2026

LABEL : (ZRP-Kuroneko & Quartier Général P&C MTT Production 2026)

 

Notre Avis :

Un mélange riche et maîtrisé de blues, folk et rock, à la fois lumineux et profondément envoûtant.
Dès les premières notes, on est happé par un univers où chaque détail compte. La voix, habitée et émotionnelle, évoque par moments l’intensité et la fragilité de Jeff Buckley, mais elle s’affirme aussi avec une personnalité unique qui lui est propre.
Chaque morceau se vit comme un voyage intérieur, sincère et inspirant. On y retrouve des éclats de lumière, des instants de douceur et parfois des passages plus intenses qui font vibrer. L’album nous transporte d’un morceau à l’autre avec fluidité, comme une promenade au fil d’un paysage sonore riche et nuancé.
La guitare occupe une place centrale, nous guidant dans cet univers singulier. Elle forme un duo fascinant avec la voix, tour à tour multiple, sensible et captivante. Certains passages rappellent subtilement Sting, apportant une touche de sophistication et de profondeur. Par moments, certains titres pourraient facilement figurer dans la bande originale d’un western moderne, entre grands espaces et émotions brutes.
Cet album est un véritable petit bijou à savourer. Il se révèle progressivement  : à chaque écoute, de nouvelles nuances apparaissent, des détails cachés émergent, et la richesse de ses sonorités devient encore plus évidente. On se surprend à y revenir, encore et encore, à se laisser transporter et émouvoir par ce monde musical unique.

Prochains CONCERTS
18 Avril : Paris @ Gibert Disc – showcase Disquaire Day
24 Avril : Brest @ La Carène
31 Mai : Laillé @ Laillé Douzemois

4 Juin : Paris @ La Dame de Canton

16 Juin : Terraces Picarrou, Cintegabelle

3 Juillet : Les vendredis de l’Orbières, Forcé
31 Juillet : Festilac, Jugon-les-Lacs
16 Aout : Château de la Roche-Jagu, Ploëzal
17 Octobre : Le Coquelicot, Fougères