Vecteur Magazine

MEGADETH - « On a avancé sans jamais se dire que c’était la fin »

Par Michael Schmitt

À la veille de la sortie de ce qui est désormais présenté comme le dernier album de MEGADETH, nous avons rencontré Dirk Verbeuren, son batteur pour une conversation passionnante . Loin des discours convenus, il revient sur une création menée sans nostalgie, sur la cohésion humaine du groupe, sur le retour à un son organique, mais aussi sur son parcours personnel, son rapport aux fans et son engagement au-delà de la musique. Une parole dense, posée, habitée.

Crédit photos : Ross Halfin

Vous publiez demain un nouvel album, annoncé comme le dernier de MEGADETH. Quand vous avez commencé à le composer, aviez-vous conscience que vous étiez peut-être en train d’écrire la dernière page de l’histoire du groupe ?

Non, absolument pas. Et c’est même quelque chose de fondamental à comprendre pour saisir l’esprit de cet album. Quand on a commencé à travailler dessus, personne ne parlait de fin, de bilan ou de conclusion. On ne s’est jamais réunis en se disant : « Bon, c’est le dernier, qu’est-ce qu’on laisse derrière nous ? ». On l’a abordé exactement comme n’importe quel autre disque de MEGADETH : avec beaucoup de rigueur, beaucoup d’exigence, mais aussi avec une forme de simplicité. On voulait écrire de bons morceaux, trouver les bonnes dynamiques, capturer une énergie sincère. La décision d’en faire le dernier est arrivée bien plus tard, quasiment une fois l’album terminé. Avec le recul, je pense que c’est ce qui fait sa force. Il n’est pas plombé par la nostalgie ou par l’idée de faire un « disque testament ». Il est honnête, direct, viscéral.

Cette absence de conscience d’un point final a-t-elle influencé l’atmosphère de travail en studio ?

Énormément, oui. Travailler sans savoir que c’est la dernière fois, c’est une forme de liberté incroyable. On ne se pose pas de questions inutiles. On ne cherche pas à cocher des cases symboliques ou à faire plaisir à l’histoire avec un grand H. On fait simplement de la musique. Et même si on avait su, je ne suis pas sûr que ça aurait changé notre manière de travailler. MEGADETH a toujours été un groupe très professionnel, très exigeant. On ne s’est jamais reposés sur le passé. Chaque album est un nouveau défi.

Humainement, comment avez-vous vécu cette période d’enregistrement, sachant que vous êtes arrivé relativement récemment dans le groupe ?

De manière très naturelle, presque évidente. Ça fait maintenant dix ans que je fais partie du groupe. Dix ans, c’est court et long à la fois. Court à l’échelle d’une carrière comme celle de MEGADETH, mais long quand on passe autant de temps ensemble ! On partage énormément de choses : le studio, la route, les hôtels, les discussions tard le soir. Des liens se créent forcément. On apprend à se connaître au-delà des instruments. Il y a une vraie proximité humaine, une forme de confiance. Même si MEGADETH s’arrête aujourd’hui, ça ne veut pas dire que tout s’arrête humainement. On ne disparaît pas les uns de la vie des autres. Et cette dimension-là est très présente sur l’album.

Le son de cet album se distingue par sa richesse : à la fois massif et puissant, tout en conservant une grande vitalité. On pourrait y percevoir un hommage aux albums de MEGADETH des années 80 et du début des années 90. Quelle a été votre approche pour concevoir ce son ? 

On voulait un son organique, presque brut. Tout a été enregistré dans mon studio pour mes parties de batterie , le Studio One, que j’ai construit précisément avec cette idée en tête : capter la musique telle qu’elle est, sans artifices inutiles. On a volontairement évité la surproduction. On voulait sentir les instruments respirer, sentir les dynamiques, les nuances. La batterie devait sonner comme une batterie, les guitares comme des guitares. Ce son correspond exactement à ce que nous sommes aujourd’hui.

Beaucoup de fans évoquent un retour à l’esprit des albums des années 80/90. Était-ce une référence consciente ? Oui, clairement. Pour moi, des albums comme ‘Countdown to Extinction’ ou ‘Rust in Peace’ représentent un moment d’équilibre parfait dans l’histoire de MEGADETH. À cette époque, le groupe avait trouvé une identité très forte, sans compromis, sans chercher à coller à quoi que ce soit d’autre. On ne voulait pas refaire le passé, mais retrouver cet état d’esprit : cette liberté créative, cette honnêteté musicale. Cette période où MEGADETH faisait simplement du MEGADETH.

La semaine dernière, vous avez organisé un événement exceptionnel intitulé « Let There Be Shred », une journée riche en activités dédiée aux fans…

C’était essentiel pour nous. On avait déjà fait ce genre de choses dans le passé, et on avait envie de renouer avec cette proximité , encore plus pour Dave . Sortir du cadre classique des concerts, proposer quelque chose de plus direct, de plus humain. Les fans sont la raison pour laquelle tout ça existe. Certains nous suivent depuis des décennies. Leur fidélité est impressionnante. Et avec l’annonce de la fin, ces moments prennent une dimension encore plus forte. On voulait leur rendre quelque chose de sincère.

On sent une cohésion très forte au sein du groupe, notamment dans la section rythmique. Comment décrirais-tu votre fonctionnement collectif ?

C’est une vraie force du groupe aujourd’hui. Il y a beaucoup de dialogue, beaucoup d’échanges. Rien n’est figé d’avance. On parle des arrangements, des structures, des détails. Chacun peut donner son avis. Musicalement, ça crée une vraie unité. Et humainement aussi. On fonctionne comme une équipe, pas comme une juxtaposition d’individualités.

Ton parcours est pourtant très ancré dans le death et le brutal death. Comment as-tu trouvé l’équilibre avec le thrash très particulier de MEGADETH ?

Je n’ai jamais cherché à imposer mon passé. MEGADETH possède une identité extrêmement forte, avec un thrash qui groove et qui swingue, évoquant presque le rock ou le jazz en raison de sa technicité. Mon rôle a consisté à écouter, comprendre et m’adapter. Mes influences sont très variées, englobant le metal extrême, le rock, le hip-hop et bien d’autres genres. L’ensemble de ces influences alimente mon jeu. Toutefois, l’objectif principal reste clair : servir la musique de MEGADETH sans chercher à la modifier. Bien que mon emploi du temps soit très chargé, je poursuis également d’autres projets, comme le réenregistrement d’un album de MORTUARY. Ce sont de véritables amis, et cet album que nous avions enregistré ensemble il y a de nombreuses années méritait vraiment une nouvelle production. 

Un documentaire, « MEGADETH– Behind the Mask » , vient de sortir. Quel regard portes-tu sur ce type de projet ?

Je trouve ça très pertinent. Aujourd’hui, sortir un album ne suffit plus. Le monde de la musique a changé. Les fans veulent comprendre, voir l’envers du décor, saisir les dynamiques humaines. Un documentaire permet de raconter autre chose, de montrer ce qu’on ne voit pas sur scène. Et dans un groupe avec une histoire aussi dense que MEGADETH, c’est forcément passionnant.

Y a-t-il un morceau qui t’a particulièrement marqué pendant l’enregistrement ?

Il y en a plusieurs, mais ce sont souvent ceux qui ont évolué en studio qui me touchent le plus. Parfois, une idée surgit à la dernière minute, change complètement l’énergie d’un morceau. Ces moments-là sont précieux. C’est là que la musique devient vivante.

Le Hellfest figure parmi les étapes importantes de votre tournée. Je vous avais déjà vu à cet événement en 2024. Que représente ce festival pour vous ? 

C’est un lieu à part. L’ambiance, l’intensité, le public… tout est décuplé. Jouer au Hellfest, c’est toujours spécial. Et si c’est l’un des derniers passages du groupe là-bas, l’émotion sera forcément encore plus forte.

Vous êtes également très impliqué dans les questions écologiques, notamment aux côtés de votre ami Sylvain (Demercastel) de SAVAGE LANDS que vous retrouverez au Hellfest. Comment cela s’intègre-t-il dans votre parcours en tant que musicien ? 

Participer au projet SAVAGE LANDS est un véritable honneur. Sylvain est un ami de longue date, ayant collaboré avec lui au sein d’ARTSONIC il y a plusieurs années. Notre collaboration sur ce projet va au-delà de notre amitié ; elle repose surtout sur des valeurs communes face à une problématique environnementale majeure qui nous préoccupe profondément. C’est quelque chose de très important pour moi. Je pense qu’on a tous une responsabilité, surtout quand on a une certaine visibilité. Il ne s’agit pas d’être extrême, mais d’être cohérent, conscient, attentif à ses choix. Si on peut utiliser notre voix pour envoyer un message positif, pour sensibiliser, alors il faut le faire. Même à petite échelle. 

Pour conclure, si tu devais résumer MEGADETH en un seul titre de sa discographie ?

Je dirais « Wake Up Dead ». C’est un morceau très symbolique, avec une énergie, une attitude, un message qui résument parfaitement l’esprit de MEGADETH. Pour moi, c’est un véritable emblème. 

Notre Avis : 

Pour leur dernier disque de carrière, le groupe de Dave Mustaine nous délivre encore une fois un album plein d’ingéniosité, de talent et de savoir-faire. Les titans du Thrash ont toujours proposé, au fil des décennies, des opus de grande qualité, une discographie absolument dantesque depuis le début des années 80, ainsi que des concerts dans le monde entier, leur conférant une place d’honneur dans le panthéon de notre musique. Mais qu’est-ce que cela vaut, cet épitaphe, réellement, me direz-vous ? Tout d’abord, une pochette sobre mais magnifique, où l’on voit la mascotte Vic en feu sur un fond blanc impeccable, très classe. Pas de titre, mais un disque éponyme, le nom du groupe parlant à tous. Musicalement, c’est d’abord le son qui marque, organique à souhait, mettant chaque instrument en avant, c’est un travail d’orfèvre au niveau de la production. Certains y verront une volonté de sonner comme dans les années 80, mais avec la modernité qu’il faut. Des titres Thrash dans l’esprit comme  « Tipping Point » ou « Let There Be Shred » , Teemu Mäntysaari est absolument impérial dans les solos, encore un guitariste d’exception parmi les rangs de MEGADETH ! Bien qu’il ne transcende ni le style ni sa carrière, ce dix-septième album, en plus de quarante années de carrière, reflète la volonté et la hargne de Dave. Comment ne pas saluer un tel artiste et se languir de le voir une dernière fois en concert, que ce soit pour la tournée promotionnelle de cet opus ou pour une tournée d’adieu qui sera sûrement très longue et pleine de surprises. Merci pour tout, MEGADETH !