Par Michael Schmitt
Crédit photos : D.R.
Mayhem vient de célébrer avec éclat ses quarante ans d’existence. En tant que pionniers, ils demeurent une référence incontournable dans le milieu du black metal. Attila Csihar, présent au micro sur l’emblématique premier album De Mysteriis Dom Sathanas sorti en 1993, fait partie intégrante de cette aventure. Aujourd’hui, ils reviennent avec un nouvel album intitulé Liturgy Of Death, qui succède à l’excellent Daemon. En cette soirée de solstice, quoi de plus inspirant que de discuter librement avec un artiste d’une telle envergure ?
Comme tu le sais, c’est le solstice d’hiver et j’aime déjà les bougies de toute façon, mais aujourd’hui c’est littéralement rempli de bougies allumées. C’est bien. C’est une bonne journée. Je suis encore dans cette ambiance, donc c’est une excellente journée. Faire cette interview le jour du solstice avec un journaliste et connaisseur du style est un bon signe , le soleil invincible, tu vois ?
Oui, tout à fait, j’adore cette idée également ! Tout d’abord, je tiens à te dire que votre nouvel album ‘Liturgy of Death’ est vraiment excellent !
Merci. C’est génial à entendre. Je suis vraiment content. Oui, il semble que les gens l’apprécient. C’est mon véritable premier retour , tu sais, venant de vous quand je fais des interviews, mais je crois que tout le monde en est content jusqu’à présent, ce qui est une sacrée réussite. Ce n’est pas facile. Ça prend du temps et énormément d’efforts. Donc entendre que les gens aiment l’album, c’est vraiment génial.
Pourrais-tu nous expliquer le processus de composition et d’enregistrement de votre nouvel album ? Chaque album de Mayhem possède une identité propre ; comment parvenez-vous à créer cette singularité ?
Oui. J’ai écrit toutes les paroles. En gros, voilà comment ça s’est passé : j’ai eu une idée de thème, quelque chose que l’album devait aborder. C’est venu à moi, comme sur une sorte de canal . Je ne l’ai pas planifié. Je me suis juste demandé : de quoi devrait parler le nouvel album ? Et quand cette idée est apparue, j’ai senti que c’était un énorme défi.
C’est un thème universel : tout le monde doit y faire face un jour. Et j’ai 55 ans maintenant. Peut-être que j’ai atteint l’âge où je peux en parler. Bien sûr, la mort a toujours été présente dans les chansons, et le black metal en parle beaucoup, mais je n’étais jamais allé aussi profondément dans le sujet.
Je voulais un vrai défi. Combien d’artistes, de poètes, de mythologies, de littératures, même d’architectures et bien sûr de religions ont traité ce sujet à travers les âges ? C’est quelque chose de très profond. Quand je me suis plongé dedans, c’était fascinant et très exigeant, mais j’aime les grands défis.
J’ai donc dit aux gars que ce serait le thème principal. Je l’ai dit à Teloch et à Charles « Ghul » Hedger , qui sont un peu le noyau créatif musical du groupe( les deux guitaristes ) . On en a discuté, puis on a commencé à faire des esquisses : moi pour les paroles, eux pour la musique, et on s’envoyait tout ça.
Aujourd’hui, on n’a plus besoin de répéter toutes les semaines comme avant. On tourne beaucoup et on vit dans des pays différents. Mais avec la technologie actuelle, même un téléphone peut devenir un studio. On a tous nos studios à la maison. On enregistre des démos, on se les envoie, on façonne progressivement les morceaux.
Ça prend du temps. Cet album a pris environ trois ans. Même en studio, on change encore de petits détails. Personne ne peut vraiment prévoir à quoi ça ressemblera à la fin. Même pour moi, c’est une surprise de découvrir le résultat final. Voilà comment on a travaillé cette fois-ci.
Les textes présentent une profondeur exceptionnelle, notamment en ce qui concerne la perception de la mort, qui n’est pas envisagée comme une finalité. L’aspect spirituel revêt une importance capitale pour toi , n’est-ce pas ?
Exactement ! Parce que personne ne peut dire si c’est vraiment la fin. Une chose que je sais, c’est que je ne me souviens pas de mon début. Je sais juste qu’à un moment, j’étais là.
J’étais présent à la naissance de mes enfants. Voir un enfant sortir du ventre de sa mère est un moment magnifique, presque indescriptible. Et j’ai aussi compris à quel point l’accouchement est douloureux. Nous devrions adorer toutes les mères. Nous venons tous d’une mère, et elles endurent une immense souffrance pour nous donner la vie.
On dit que la naissance est belle, mais c’est aussi un événement très dramatique. Quand mon premier fils est né, ça m’a frappé : ce n’était pas vraiment le début. Il était déjà là quelques minutes auparavant, dans le ventre. Il a simplement pris sa première respiration dans ce monde.
Alors, quand commence réellement la vie ? C’est très difficile à définir. Et quand on regarde l’autre extrémité, la mort, ce n’est pas toujours douloureux. Pour ceux qui restent, perdre quelqu’un est extrêmement douloureux, sans doute la partie la plus dramatique. Mais pour celui qui meurt, c’est aussi la fin de la souffrance, la fin de la douleur, la fin des mauvais souvenirs.
J’ai parlé avec beaucoup de gens et lu énormément à ce sujet. Un jour, même mon électricien m’a raconté son expérience de mort imminente. Il a reçu une décharge électrique, est tombé, et a été cliniquement mort. Il m’a décrit qu’il se voyait de l’extérieur, puis qu’il volait vers la lumière, comme vers le soleil. Il est arrivé dans un endroit paisible et magnifique, et il ne voulait pas revenir. Cette expérience a changé sa vie.
Il y a beaucoup de récits comme celui-là. Et puis il y a cette notion de “mort clinique”, ces quelques minutes où l’on peut encore revenir. Qu’est-ce que c’est, sinon un message ?
Peut-être que la mort est la fin totale. Personne ne le sait. On ne le saura que lorsque nous mourrons.
Et puis il y a le sommeil. Chaque nuit, nous “disparaissons” et chaque matin, nous revenons. C’est totalement naturel pour nous, mais si quelqu’un observait ça depuis une autre dimension, ce serait étrange. On entre dans un autre état, on rêve, on vit des choses mystérieuses, des déjà-vus. La transition entre l’éveil et le sommeil est floue, comme un passage.
Les civilisations anciennes , comme l’Inde ou l’Égypte avaient des connaissance incroyables . Les Védas, vieux de 5 000 ans, sont d’une intelligence remarquable. Ils parlent de réincarnation, de la vie comme préparation pour la suivante. Alors oui, on verra bien. Ces pensées m’ont clairement traversé l’esprit en écrivant les paroles. D’ailleurs, savoir que nous allons mourir ne signifie pas que nous devons être nihilistes. Au contraire, cela signifie que nous devons vivre intensément. Peut-être que nous n’emportons pas notre corps, mais quelque chose de notre expérience. Nous devons évoluer, devenir de meilleurs êtres.
Tes paroles m’ont véritablement apporté beaucoup de soutien lorsque ma mère est décédée il y a deux semaines. En lisant les textes de ton nouvel album, j’ai pensé à ma propre situation, mais aussi à d’autres personnes qui se trouvent dans des circonstances similaires et qui, à travers tes mots, trouveront une réflexion et sans doute du réconfort.
Je suis vraiment désolé. Mes condoléances, mon frère. C’est très lourd à porter.
Merci.
Je comprends. J’ai perdu mon père pendant l’enregistrement de l’album Daemon. C’était très difficile. Mais je sais qu’il est en paix. Je suis sûr que ta mère est dans un endroit paisible aussi. Je ne crois même pas à l’enfer. Pourquoi serions-nous punis ? Nous faisons tous de notre mieux. Personne ne prend volontairement de mauvaises décisions. Encore toutes mes condoléances.
Pourrais-tu me parler des différents styles de voix que tu possèdes ? Comment fais-tu le choix de les utiliser pour tel ou tel passage ? Est-ce que cela dépend de la musique ou du contenu de tes textes ?
Je fonctionne essentiellement à l’instinct. Je fais ça depuis presque 40 ans. J’ai développé beaucoup de techniques. Aujourd’hui, j’utilise ma voix comme une palette de couleurs. Je choisis ce qui sert le mieux la musique. Ce n’est pas pour montrer mes capacités, mais pour répondre à ce que la musique demande. Mon corps est mon instrument, et il change avec le temps. Je dois l’entretenir, le pousser un peu pour garder mes capacités. Tant que ça sert la musique, pourquoi ne pas l’utiliser ?
Tu vas bientôt partir en tournée européenne avec Marduk et Immolation. Qu’en attends-tu ?
Ça va être génial. Ce sont tous des amis et des grands groupes . Il y a un vrai intérêt, beaucoup de jeunes viennent à nos concerts aujourd’hui . C’est fascinant pour un groupe aussi ancien que Mayhem. Sur scène, je donne toujours tout. Je ne triche jamais avec l’énergie. J’essaie de la transmettre, d’élever les gens, pas de les écraser.
On se voit à Toulouse alors ?
Avec plaisir ! Je ne bois plus, mais on peut prendre un thé.
Tu reviens aussi au Hellfest cette année avec Mayhem ! Tu as également de nombreux autres projets dont un récent avec un Cavalera me semble t’il…
Oui, c’est probablement le plus grand festival metal au monde. C’est toujours un honneur d’y jouer. J’y ai joué de nombreuses fois, avec Mayhem et d’autres projets notamment Tormentor . C’est toujours incroyable. Mayhem exige indéniablement beaucoup de mon temps, mais en tant qu’artiste, j’éprouve un réel besoin d’expérimentation. Ce nouveau projet avec Igor Cavalera, que je connaissais principalement pour son jeu de batterie exceptionnel, représente une véritable rencontre humaine. Comme moi, il a une passion pour la musique expérimentale, et la fusion de nos deux univers s’avère particulièrement enrichissante. Void Ov Voices a déjà réalisé deux concerts récemment, qui ont été un franc succès. Nous avons l’intention d’en organiser d’autres, c’est certain !
Pourrais-tu partager ton avis sur la scène black metal française ? Aurais-tu quelques groupes à nous recommander ?
La scène française est excellente. Beaucoup de très bons groupes, une vraie richesse musicale. Je suis familier avec de nombreuses formations, en particulier ceux qui évoluent dans des genres que j’affectionne. Parmi mes préférés, on trouve Seth, Gorgon, Merrimack et Mutiilation. J’apprécie particulièrement l’énergie et l’authenticité qu’ils dégagent à travers leur musique. Et Season of Mist est un label formidable, avec des gens formidables. La France a une grande scène musicale .
Merci encore pour cette interview, je te laisse le mot de la fin …
Merci beaucoup. C’était véritablement un grand plaisir de pouvoir discuter et partager des idées avec toi. J’ai beaucoup apprécié notre conversation et la connexion que nous avons pu établir. J’espère te voir à Toulouse et au Hellfest. Force à toi dans cette période difficile. Je suis sûr que ta mère est en paix. Au revoir mon frère !
Notre avis
La sortie d’un nouvel album d’un des groupes les plus emblématiques du black metal, Mayhem, n’est jamais triviale. Formé en 1984, ce groupe norvégien a publié en 1986 sa première démo intitulée Pure Fucking Armageddon, suivie en 1987 par l’EP Death Crush, qui marquera déjà un tournant dans l’histoire du black metal. L’Inner Circle, les suicides, les meurtres et les églises incendiées… de nombreux événements ont marqué l’histoire du groupe à cette époque. Toutefois, c’est surtout par sa musique que Mayhem s’est distingué, ne se conformant jamais aux attentes, comme l’illustre son album Grand Declaration of War.
Qu’en est-il de leur nouvel opus, Liturgy of Death ? Musicalement, cet album s’inscrit dans la continuité de l’excellent Daemon sorti en 2019. Bien que plus élaboré, la complémentarité des deux guitaristes se révèle véritablement inspirante, avec des riffs incisifs et des ambiances sombres. Hellhammer, à la batterie, demeure impérial. Considéré comme le Dave Lombardo du black metal, il impressionne par sa rapidité et la précision de son exécution, offrant un son d’une intensité remarquablement puissante. Necrobutcher, co-fondateur du groupe, enrichit l’ensemble avec sa basse profonde, ajoutant une dimension de lourdeur à la musique.
Les paroles d’Attila Csihar explorent des thèmes liés à la mort comme jamais auparavant. Son style vocal, presque indéfinissable, rappelle par moments une schizophrénie créative. Présent sur le premier album de Mayhem, De Mysteriis Dom Sathanas, en 1993, et de retour en 2004 jusqu’à aujourd’hui, cet artiste offre une performance remarquable. Sa manière d’interpréter varie, utilisant parfois le latin ou sa langue maternelle, le hongrois.
Ce septième album témoigne, s’il en était encore besoin, de l’importance de Mayhem dans le black metal, principalement pour sa musique, qui reste l’élément central. Les maîtres sont de retour !