Vecteur Magazine

MANU LANVIN - Le diable frappe à nouveau

Interview de Christophe Pinheiro

Ambassadeur du blues rock français, Manu Lanvin est de retour avec un nouvel album nommé “Man On A Mission”. C’est entre Paris, Nashville, Montréal, Fort Lauderdale et Sheffield que cet album a été enregistré. Sur les traces des plus grands noms du blues ou du rock, le Diable, comme on le surnomme, nous offre avec beaucoup de générosité, tout son talent de compositeur et interprète. Rencontre avec un artiste en mission.

Photo : Eric Martin

Demain, le 10 octobre c’est le grand jour pour la sortie de ton huitième album. Il s’appelle “Man on a Mission”. Dans quel état d’esprit es-tu à la veille de cette sortie ? 

C’est toujours particulier parce qu’on y met tellement de choses dans un album, on y met tellement d’énergie, de temps, d’amour, de passion et de recherche aussi. Mais il y a un truc qui nous échappe. Est-ce que les gens vont capter le message ? Est-ce qu’ils vont aimer les ritournelles et les chansons que je leur propose ? Est-ce que ceux qui nous suivent ne vont pas être déçus ? On se pose forcément ces questions. Moi je suis plutôt quelqu’un qui doute souvent, donc tant que je ne l’ai pas défendu sur scène il y a toujours un petit stress quand même. J’ai l’impression de faire partie de ces derniers des Mohicans, à faire une musique qui est très inspirée des anciens. Aujourd’hui quand on allume notre écran de télé, on regarde ce que les grands médias proposent, c’est vrai que je suis très loin de cette musicalité-là. Il n’empêche qu’en France je sais qu’il y a un public parce qu’on joue énormément en France, c’est plus de 100 concerts par an, on remplit nos salles. Alors ce n’est pas des Zénith, mais c’est quand même des salles de 800, 1000 places. Il y a un public pour cette musique-là et d’ailleurs je parle au nom de tous les groupes qui font du rock, blues ou du blues rock, appelons ça comme on veut. En tout cas pas la musique que proposent les grands médias. Il y a une communauté qui existe, il y a des artistes fabuleux, mais on est quand même un peu tous sur un chemin de croix lorsqu’on fait ce genre de musique là aujourd’hui. 

Le titre de l’album l’annonce, tu es un homme en mission. Si la mission est de nous faire passer un agréable moment avec ta musique, je te le dis c’est totalement réussi. 

C’est cool merci. 

À moins qu’il y ait un autre sens à ce titre ?

Oui, il y en a plusieurs. C’est Craig Walker qui m’a écrit cette chanson d’ailleurs et qui m’a inspiré pour le nom de l’album. Il me connaît depuis longtemps. Craig Walker est l’ex chanteur du groupe ARCHIVE. On se connait depuis très très longtemps, à l’époque où il chantait dans ARCHIVE. Après on a collaboré un peu avec THE AVENER dans un tout autre registre. C’est lui qui a écrit “Fade Out Lines” et moi je faisais des guitares pour Tristan Casara et on s’est revu à ce moment-là. Il a toujours suivi l’évolution, entre guillemets de ma carrière, il me dit : mais c’est incroyable parce que tu ne lâches rien, j’ai l’impression de te voir envers et contre tous, à prendre la route. Ce qui est la vérité. J’ai été chercher mon public, on a pris le maquis. L’aventure du DEVIL BLUES commence véritablement dans une petite voiture. Jimmi (Montout), mon batteur et moi, on allait jouer absolument partout pour 50 euros. On jouait dans les campings, les centres naturistes. (rires) Ça crée des histoires incroyables parce qu’on se plaçait là où les gens ne nous attendaient pas, des salons de coiffure ou des bars. Là où les conditions d’accueil ne sont pas des conditions d’accueil d’une salle de spectacle. Ça a pris du temps, mais petit à petit on a construit quelque chose. Et du début à aujourd’hui c’est une très belle histoire. Les gens nous ont identifiés, on a un public qui nous suit, donc oui, je suis en mission depuis longtemps et je pense que c’est ma posture et mon chemin de vie qui a inspiré ce titre de chanson à Craig Walker.

Cet album est un voyage, autant dans l’imaginaire que dans sa composition. Quelle est la genèse de cet album ? Peux-tu nous parler de ces voyages ?

En fait, toutes les bases rythmiques des titres ont été faites comme on fait toujours. J’ai un studio qui s’appelle La Chocolaterie à Paris. Là, c’était un peu différent parce que j’ai travaillé sur deux autres projets, précédemment. J’ai du mal à travailler sur plusieurs projets à la fois, parce qu’un album c’est très chronophage et pour vraiment faire quelque chose de bien, il faut s’y adonner pleinement, entre le travail de composition, les premiers enregistrements, la production, le mixage et le mastering. Toutes les étapes pour faire un album prennent du temps. Je me suis engagé sur l’album que j’ai fait pour mon père “Ici-bas” pendant le Covid, qui a pris du temps. Après on a un peu tourné pour cet album. Puis après j’ai fait un album en hommage à Calvin Russell, parce que c’était un truc qui me tenait à cœur. J’ai fait un concert en hommage à Calvin qui a extrêmement bien fonctionné. Et à l’issue de ce concert, je me suis dit : c’est dingue comme la musique de cet artiste est encore inscrite dans le cœur des gens, donc il faut que je fasse un album hommage. Et comme il y a beaucoup d’invités sur cet album hommage, c’est sûr qu’il y a peu de place pour le prochain album, le nouvel album, mon nouvel album. Et c’est Nico Bonnière, qui est mon partenaire artistique dans tout ce que je fais, qui m’a trouvé une petite baraque à La Chaume en face des Sables-d’Olonne en plein hiver. Il m’a dit : ramènes ta guitare, ramènes ton dictaphone, je vais t’enfermer là-bas et tu n’en sortiras que lorsque tu auras les morceaux du prochain album. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai écrit l’album, beaucoup en Vendée et puis après on a enregistré toutes les bases rythmiques avec nos musiciens entre mon studio à Paris, on a aussi un pied à terre dans le Perche avec mes musicos. C’est un endroit où on aime bien enregistrer. Et après je suis parti avec ma petite lunch box. Une lunch box, c’est un studio portable. Il y a des formats 500 avec un micro, un ordinateur et une lunch box vous avez vraiment un studio professionnel. Et je suis allé enregistré toutes les autres parties un peu partout dans le monde. J’ai enregistré certaines chansons à Montréal, j’avais besoin de m’isoler là-bas. Je suis parti à Sheffield en Angleterre qui est la ville natale de Joe Cocker, parce que je voulais enregistrer les cuivres. Je voulais travailler avec une section de cuivre qui s’appelle THE HAGGIS HORNS et qui est une section de cuivre très réputée en Angleterre. Ils travaillent avec Mark Ronson, ont travaillé sur les albums d’Amy Winehouse ou de JAMIROQUAI. C’est vraiment du sérieux ces mecs. Et j’ai eu la chance de les avoir pour enregistrer les cuivres dans un studio. J’en ai profité pour enregistrer les voix. Dès que je me baladais pour aller travailler, collaborer avec d’autres musiciens aux 4 coins du monde, j’en profitais pour enregistrer mes voix. C’est ce que j’ai fait quand je suis allé rejoindre Craig Walker à Fort Lauderdale en Floride. J’ai loué une petite baraque, j’ai posé mon studio dans le salon, puis on a écrit et enregistré une chanson. Il y a eu plein de choses. J’avais envie de m’immerger dans des endroits qui respirent la musique. Il y a un endroit encore assez impressionnant pour ça je trouve. Je connais bien les États-Unis mais c’est vrai que Nashville est très impressionnante. Le nombre de jeunes musiciens, les clubs, les studios d’enregistrement et la dynamique de cette ville est vraiment faite pour produire de la musique. J’ai enregistré dans un studio qui s’appelle The House of David Briggs. Je l’ai trouvé sur Google Maps. Le studio m’inspirait bien, je le trouvais joli, avec un truc un peu old school. Elle inspire l’authenticité de ce studio. Je ne savais pas qui était David Briggs et figure-toi que c’était le pianiste d’Elvis Presley, autrefois. C’est un studio d’enregistrement dans une maison individuelle et puis au bout de 2 jours je posais des questions à un ingénieur du son qui m’a expliqué que c’était un grand pianiste qui a travaillé avec Elvis Presley et plein d’autres. J’ai demandé si ce monsieur était encore vivant et il me dit : carrément, il est encore vivant. Il n’est pas très en forme mais il vit au-dessus, au premier étage. S’il sait qu’il y a un petit frenchy qui travaille en ce moment dans son studio, tu peux être sûr qu’il va venir dans la semaine à ta rencontre. Et il est venu. Il s’est installé et on a parlé pendant 3 heures. La vie est incroyable parfois parce qu’il connaissait beaucoup d’artistes français. Le fameux Eddy Barclay lui a ramené Eddy Mitchell, Dick Rivers et même Johnny Hallyday. C’est dingue parce qu’il a une vraie attache et une vraie passion pour les Français. C’est incroyable d’être convié dans ce studio-là. Son premier client a été Joe Cocker, tous les bluesmen qui m’éclatent comme Bo Diddley, ont travaillé dans ce studio-là. Je ne sais pas, à mon avis, c’était ma destinée, il fallait que j’enregistre mes voix dans cet endroit-là. Alors bien évidemment, on pense à tous les gens, les grands noms qui ont travaillé dans ce studio-là et ça vous met dans des prédispositions, ça vous rend un peu plus fort. Vous essayez de choper les vibrations de cet endroit là pour que ça serve votre musique tout simplement. Il s’est passé des choses assez hallucinantes pendant ce voyage. J’ai un peu bougé partout pour aller enregistrer. Idem à Gand en Belgique. Je voulais que Beverly Jo Scott, qui est une grande chanteuse mais aussi une coach vocale très impressionnante, m’organise tous les cœurs, toutes les parties gospel qu’il y a sur l’album. J’adore voyager. De toute façon, je suis musicien parce que j’aime cette vie de nomade. Les voyages me donnent un truc très chouette, j’aime bien enregistrer les voix mais pas dans mon studio à Paris. J’ai besoin de sortir de ma zone de confort. Choper des vibrations nouvelles. 

L’album ouvre sur ce qui est probablement mon titre préféré de ce disque. C’est “Just Need Me”. Je crois que c’est Axel Bauer qui est derrière ce titre, c’est bien ça ?

Exactement, j’ai passé une soirée chez lui, on écoutait plein de choses dans son studio et par hasard il me fait écouter ça. J’ai trouvé ce titre super. Il avait le riff de guitare, mais il n’y avait pas le texte et tout ça. En plus, il avait mis une sorte de petite programmation désuète qu’on a d’ailleurs gardée. On a rajouté une batterie dessus et une basse un peu analogue. J’ai refait une guitare, mais j’ai gardé la sienne. C’est un morceau qui fonctionne avec deux guitares qui donne la réponse. J’ai eu un coup de foudre pour ce titre là et je suis très fier qu’il ait accepté de me le filer. C’est aussi une belle entrée en matière pour l’album je trouve. J’ai su très vite qu’il allait être en première position sur l’album. 

J’aimerais que tu me parles du titre “Did You See Judy ?”. Sans vouloir être péjoratif, je trouve que ce titre est assez mainstream. Il a un côté pop catchy avec en parallèle un chant et un son de guitare qui pousse vers le reggae. C’est terriblement efficace. C’est le genre de titre qui s’intègre parfaitement dans une setlist ? 

Alors moi, quand j’enregistre un album, c’est la règle que je me fixe. C’est un critère de choix parce que souvent quand tu commences à rentrer dans la préparation d’un album, tu fais plus de morceaux qu’il n’y en aura à la fin. Et mon critère de choix, c’est très souvent, est-ce que je suis capable de le défendre sur scène ? Est-ce que je vais vouloir le jouer sur scène ? C’est très important pour moi. J’enlève toujours les titres que je ne vais pas avoir envie de jouer sur scène. Je fais des albums pour que les gens voient mon univers, qu’ils s’accaparent les mélodies, les ritournelles… Pour moi la finalité, c’est d’aller défendre l’album après sur scène. Il faut que ça donne envie de jouer, il faut que ça m’inspire. Et “Did You See Judy ?” c’est marrant parce que dans la manière de le produire il a pris un nouveau visage. Tu sais, c’est juste 2 accords ce truc-là. Si je prends une guitare et que je joue le couplet refrain c’est les mêmes 2 accords. Alors on a détourné le truc mais on n’est pas loin du blues mine de rien. Après dans la manière de l’arranger on a une guitare qui peut faire penser à certaines prod de THE POLICE. Il ne faut rien s’interdire. Tu sais, j’ai fait beaucoup d’albums et  je n’ai jamais essayé de singer ni de plagier le Chicago blues parce que je ne suis pas du Chicago blues. Les gens m’ont mis une étiquette du bluesman français et tout ça. Mais j’ai toujours mélangé différentes choses dans ma musique, j’ai toujours essayé de casser un peu les codes de ce blues. On a toujours essayé de le moderniser et dans mes influences il y a de la soul, j’aime aussi la pop lorsqu’elle est efficace. J’ai écouté beaucoup d’artistes de reggae. Je suis un fan de Lee Scratch Perry et je pense qu’il ne faut rien s’interdire. C’est ma vision des choses et peut-être que je me trompe. Mais quand tu rentres en studio, tous tes préjugés, tu les mets à la porte et tu essayes parce qu’on ne sait pas où l’improvisation et l’inspiration vont te conduire et je pense qu’il faut se laisser guider. Tu gardes ou tu ne gardes pas mais il ne faut rien s’interdire. J’ai réalisé des albums pour d’autres artistes et souvent je vois des mecs qui veulent rester dans leur zone de confort. Ils te disent que ça doit sonner comme-ci, le rock ça doit sonner comme ça. D’après moi c’est une erreur parce que il faut innover, il faut essayer les choses. Et dans cet album-là, il y a plein de mélanges de genres. 

Cet album est aussi un voyage émotionnel. Il y a le sublime “Change my Ways”, le mélancolique “Savigny-sur-Orge” avec une histoire derrière ce titre ou encore le frissonnant “I Don’t Wanna Say Goodbye”. Tu joues avec les émotions et la sensibilité de l’auditeur. Lorsque tu commences à composer, est-ce que tu prends conscience de l’effet qu’un titre peut apporter à un auditeur ?

C’est une bonne question que tu me poses là. Ouais on essaye d’aller toucher la corde sensible des gens. Quand je raconte mes histoires et que je me mets à nu, j’essaye aussi dans les textes de ne pas être autobiographique, uniquement. Il y a toujours une partie qui est un peu romancée parce que j’ai envie que le plus grand nombre de personnes se retrouvent dans l’histoire que je raconte. “Change my Ways”, je pense que dans nos histoires de couple, il nous est parfois arrivé de foirer de belles histoires. Des histoires qui auraient pu être de belles histoires parce qu’on était peut-être un peu trop égoïste ou qu’on n’a pas donné assez de temps ou assez de chance à une histoire. Et souvent, on peut être animé de regrets et se dire : putain, allez je vais essayer de reconquérir le coeur de cet amour et je vais je vais lui dire que je vais essayer de changer les choses. Mais je pense que c’est un sentiment qu’on a déjà vécu. J’essaye de constituer une palette émotionnelle que des gens ont ressenti ou vécu une fois. C’est propre à des balades comme ça. Je me délivre beaucoup, et je me dit qu’il y a d’autres mecs qui vont écouter ça, et qui vont se reconnaître là-dedans. Car ils ont vécu la même histoire que moi. 

Il n’y a qu’un seul titre où tu chantes en français sur ce disque. C’est sur le titre “Une nuit” qui clôture l’album de la plus belle des manières. Il y a une phrase qui m’a interpellé c’est “Je ne suis qu’un homme de scène, en dehors je ne suis rien”. Ces paroles sont très pertinentes, comment toi, Manu Lanvin, tu gères ces deux facettes ?

C’est marrant parce qu’on est un peu dans la même histoire que “Change my Ways”. C’est l’histoire de ma vie. Je me suis tellement adonné à mon art, entre guillemets. J’ai ma guitare, mon camion, la route, mes musiciens… J’ai loupé plein d’histoires quoi et ça c’est le propre des bluesman. Ils n’ont jamais d’histoires amoureuses heureuses, parce qu’on n’a pas le temps de les fabriquer, on n’a pas le temps de s’y adonner. Alors, c’est vrai qu’il y a des moments de douceur avec l’autre parfois. Et c’est ce que dit “Une Nuit”. Mais la réalité c’est que le lendemain matin, bien souvent, j’ai mon van qui m’attend parce que je dois aller faire huit-cent kilomètres pour faire un concert à l’autre bout de l’Europe. Alors construire une vie de famille, même une relation amoureuse pour un zikos c’est pas simple. On ne sait pas le faire. Je suis très maladroit du coup. Je suis beaucoup plus adroit avec ma guitare à donner de l’amour aux gens, au public. C’est ma mission. Je sais monter sur une scène et je sais rendre les gens en face de moi heureux et les faire vibrer, leur donner de l’énergie positive. Et c’est vrai que j’ai complètement foiré des relations. Donc cette phrase-là résume bien qui je suis en dehors de la scène,  je ne suis rien. C’est dur mais c’est pas loin d’être vrai. 

Non, il ne faut pas se dévaloriser comme ça.

Non,  je ne me dévalorise pas, c’est vraiment un truc conscient. Je commence à avoir un peu de bouteille. Je fais de la musique depuis que je suis adolescent et ça ne m’a jamais quitté, je vis avec ma musique, je dors avec ma musique. Mon label et tout ce truc là, c’est toute ma vie. Donc je n’ai pas développé d’autres choses à côté et ce n’est pas grave, on ne peut pas tout faire. Non. Et puis tu sais, l’amour que tu retrouves sur scène, celui que tu donnes aux autres, c’est tellement un truc de barge, un truc énorme. Pour des auteurs ça peut être plus important qu’une relation amoureuse avec une personne. Effectivement on est souvent un peu déçu de se retrouver chez soi. C’est ce que disait le chanteur d’Aerosmith. Il disait : “Quand tu joues devant 70 000 personnes chaque soir, comme on fait avec mon groupe et d’un seul coup tu te retrouves à jouer au ping-pong avec ta femme à la maison, c’est pas le même délire.”.  Et je trouvais ça drôle. Ce que je te dis c’est pas un truc personnel. Je pense que toutes les grandes stars ont vécu exactement la même chose. Ils connaissent ce sentiment de rentrer à la maison. Mon père, lui, a trouvé la solution. Mon père est intelligent, plus intelligent que moi là-dessus. Parce qu’il a réussi à construire une vie avec une femme, ma mère, qui lui est indispensable. C’est un rocher avant d’aller au combat. Moi j’avoue que j’ai du mal à redescendre sur terre quand je rentre à la maison. J’ai du mal à être à ma place.

Je ne vais pas te dire que je sais ce que c’est. Je n’ai ni le talent, ni cette chance d’être monté sur scène face à un public. Mais je saisis l’opposé des deux situations, en effet…

Tu sais, mon premier concert, c’était mon premier groupe que j’avais monté avec une bande de copains qui s’appelait CAÏMAN. On était une bande de potes adolescents. On avait 14, 15 ans, on jouait des reprises. Et un jour on a eu l’opportunité de jouer à Cergy-Pontoise pour la fête de la musique. Imagine l’excitation du premier concert, quand tu es adolescent. C’était un truc de fou. La vérité c’est qu’on était très mauvais, mais on y croyait grave. (rires) On croyait qu’on était les ROLLING STONES. Par contre on avait vraiment envie de bien faire les choses et d’ailleurs ça s’est bien passé parce que le transfert d’énergie a fonctionné. Même si je n’avais pas la même aisance à la guitare par rapport à aujourd’hui. Et je me rappelle quand la lumière s’est allumée sur scène. C’est comme si c’était hier. J’ai fermé les yeux et je me suis dit : Waouh, ici c’est ma maison et personne ne m’en fera sortir. J’avais 15 ans, et je te jure que cette image-là ne m’a jamais quitté. Je me suis senti bien dans cette maison. J’ai eu des parents nomades qui ont beaucoup bougé. On ne restait jamais un an dans un même appartement. On a déménagé tout le temps. Je ne suis jamais resté dans la même école. J’étais toujours le nouveau qu’on montrait du doigt. Et avec la musique, j’ai trouvé une maison qui n’a jamais bougé. C’est toujours la même jusqu’à aujourd’hui. Et j’y suis bien dans cette planque. 

Alors justement, en parlant des concerts le 21 novembre prochain, tu vas jouer au Bataclan à Paris. C’est une date phare pour toi et ton groupe THE DEVIL BLUES. Vous allez jouer des titres du nouvel album et peut-être quelques surprises ?

On va jouer beaucoup de chansons du nouvel album, parce que le show qu’on joue encore date un peu. C’est d’ailleurs pour ça qu’il était important pour moi de faire un nouvel album. J’avais besoin de balles neuves pour me re-challenger et me nourrir. Avoir de l’excitation à proposer de nouveaux titres pour les gens. Donc ce concert a lieu un mois après la sortie de l’album, ce sera une bonne manière de le fêter tous ensemble. C’est une belle date parisienne, on avait fait une date sold out à la Cigale, la dernière fois. J’avais envie de me challenger avec une jauge de salle un peu plus grande. Le Bataclan est plus grand. C’est une salle où j’ai vu plein d’artistes qui m’ont donné envie de faire de la musique. J’y ai vu Paul Personne, Bernie Bonvoisin en solo. Et puis j’y ai joué parfois. J’ai joué avec Michel Delpech. J’ai été invité à jouer sur des titres qu’il a fait au Bataclan. Et j’ai joué aussi avec quelqu’un très important dans ma vie, c’est Calvin Russell. On y a joué une fois ensemble donc j’ai beaucoup d’envie d’y retourner. Je sais que quand on pense au Bataclan, on pense aux événements atroces qui s’y sont déroulés. Mais cette salle, il faut savoir qu’elle vit tous les jours. La musique qui y est jouée nettoie cette terrible soirée de concert abominable. Qui est pour moi l’image de la lâcheté et de la stupidité. Tu te rends compte nous, musiciens et public qui viennent  juste échanger des émotions positives ensemble. C’est le seul endroit qui ne divise pas. On s’en fiche de savoir la couleur du mec, de quelle confession religieuse il est. On en a rien à foutre. C’est la musique, elle unit et on a essayé de détruire ça. Bien évidemment, je vais avoir une pensée pour les gens qui sont partis ce soir-là. Parce que je pense qu’ils seraient contents que des mecs comme nous continuent à jouer de la musique et à faire de la résistance face à la bêtise humaine. 

On vous remercie d’ailleurs pour ça. Parce que c’est important pour nous, le public d’assister à des concerts. 

Merci de venir. On peut tous avoir une vie compliquée, des galères de coeur, des galères de factures, des galères de boulot, je ne sais pas quoi d’autre. C’est quand même l’entertainment. Je pense aussi au One Man Show, aux spectacles de magie ou n’importe quoi. On propose aux gens d’oublier un peu leur tracas du quotidien, c’est ça qu’on propose.

Tu as quelques dates avec ton père au mois de novembre, avant le Bataclan. Il y a des dates qui apparaissent. Une grande tournée est en prévision ? 

Alors, oui. On va tourner tout le temps en 2026. Il y a une grande tournée qui se construit. Nous n’avons pas encore annoncé les dates. Je crois qu’il y a quelques dates en Bretagne. Je me rends compte que c’est là où j’ai commencé la musique de manière un peu plus sérieuse, un peu semi professionnelle. J’ai joué à Guérande. Alors ce n’est pas la Bretagne, c’est la Loire Atlantique, mais on tournait partout, on jouait dans le Finistère, dans le Morbihan…  Mais maintenant avec mon groupe, je ne sais pas, on y joue trop rarement. Donc j’essaie d’y remédier. On va avoir des dates là-bas. Et je vais les chauffer pour qu’ils me mettent une date au Vauban à Brest. Je veux rejouer au Vauban. 

Je milite pour que tu viennes au Vauban aussi. 

Dans ton héritage musical, tu as une liste impressionnante de collaborations. Tu en as parlé tout à l’heure, tu as joué avec Calvin Russell, Paul Personne, parmi tant d’autres. Est-ce qu’il y a une collaboration qui t’a le plus marqué ? 

C’est vrai que j’ai travaillé avec pas mal de gens, je pense à Popa Chubby aussi. On apprend de tout le monde. Sur l’album hommage à Calvin Russell, j’ai eu plein d’invités, et j’adore être avec des bons, parce que tu leur piques des trucs (rires). Mais disons que celui qui m’a redonné confiance à un moment où j’étais un peu dans la merde. J’avoue que  j’étais un peu perdu, je ne trouvais pas mon chemin dans la musique. C’est une redite parce que tout le monde le sait mais c’est Calvin Russell. C’est une rencontre magique. C’est Paul Personne qui nous a présenté à la fin d’un concert qu’il faisait à la Cigale, à Paris. Il nous a assis côte à côte au catering, pour manger un morceau et à partir de là, on ne s’est plus jamais lâchés. Lui était un peu désillusionné des maisons de disques et tout ça. Il ne voulait plus rien faire. Il voulait rester au Texas avec sa femme et ses chiens et moi j’étais un peu dans la merde et personne ne me faisait vraiment confiance. Je n’arrivais pas à trouver une lumière là-dedans. Et ensemble, on a fait un bel album qui s’appelle “Dawg Eat Dawg”. Et ça nous a remis en selle. Le début de mon histoire commence avec Calvin Russell. L’histoire du Devil Blues commence avec Calvin Russell. D’ailleurs, avant de partir, il m’a dit : Manu, tu connais le chemin à suivre. Tu vois l’album qu’on a fait ensemble, ça aurait pu être le tien aussi. Tu l’as maintenant. N’écoute pas les maisons de disques, écoute ton coeur, fais tes morceaux. Tu as le feu, tu es un mec passionné. Ça va être dur comme ça l’a été pour nous tous, mais ne lâche pas l’histoire. Tu l’as trouvé ton chemin. Donc oui, effectivement je lui dois beaucoup. 

Justement, le blues, le rock ou d’autres styles musicaux comme le metal, sont des niches en France. Secrètement, je pense qu’on aimerait tous que ces styles bénéficient d’un peu plus de visibilité. Mais finalement, n’est-ce pas non plus le prix de la liberté pour les artistes ?

Peut-être, mais ça coûterait beaucoup aux Victoires de la musique de donner des prix pour ces catégories de musique ? Même si c’est hors passage télé. Comme aux États-Unis, avec les musiques awards. Une partie est diffusée, on va dire celle qui intéresse la masse populaire et après en off, ils continuent à remettre des prix à des styles musicaux qui sont, entre guillemets, des courants de niche. Ça leur coûterait beaucoup de le faire ça ? Parce que la vérité c’est que là, on parle de niches, mais des niches qui sont énormes. Je sais combien de billets vendus ça représente pour tous les groupes de blues rock en terme général. Tous les groupes en France, on se connaît. Ça représente une manne énorme. Le public, c’est un truc énorme. Tu vois le Cognac Blues Passion, c’est énorme. Les soirées Jazz à Vienne dédiées au blues, c’est 6000 personnes et là j’en oublie. Je connais pleins de festivals que je fais et qui sont plus orientés blues et rock. Et qui déplacent beaucoup de gens. Je ne sais pas pourquoi. Alors, oui, on aurait peut-être moins de liberté si on était dans le système. Alors je suis d’accord avec toi, mais je pense que ça ne ferait pas de mal non plus. Juste pour qu’on puisse gagner en poids. Juste un tout petit peu parce que je sais que ça galère beaucoup aussi. Alors il y a des groupes, qui,  d’un seul coup sortent du lot. Mais ça encouragerai aussi la nouvelle génération. Donc c’est vrai que si les jeunes voyaient des artistes un peu plus exposés dans les médias ou récompensés. Pas seulement des trucs avec un business plan. On prendrait les choses un peu plus au sérieux et peut-être que ça donnerait des ambitions chez des mômes. Aujourd’hui, je ne sais pas si je pourrais conseiller un môme qui veut faire du blues. Je lui dirais de suivre sa passion. Mais je lui dirais aussi : Bon courage mec. Parce que dans ce pays on n’est pas aidés. Et ça, c’est la vérité par contre. Aux États-Unis, il y a des John Mayer, des Jonny Lang… Et en France, tu vois dans les émissions TV, des artistes de variété. Donc, on est battus. J’étais tellement content que sur ces derniers J.O, il y ait ce volet avec le groupe GOJIRA, que je trouve super. Je trouve que ces mecs sont top. Vis-à-vis de leur public en France, il faut attendre qu’ils aillent récupérer des récompenses aux États-Unis pour que d’un seul coup, on se dise qu’ils existent.

Il ne faut pas non plus oublier que ces niches touchent un public de passionnés. Qui veulent s’y retrouver. Je fais cette interview mais je suis bénévole. On le fait par passion. Mais je comprends ce que tu veux dire.

Mais là où tu as raison, c’est vrai que nous sommes tous des artisans quelque part. Toi quand tu écris tes articles. Et effectivement, c’est vrai qu’on a beaucoup de liberté. C’est marrant car dans le clip vidéo que j’ai fait pour “Did You See Judy ?”, au milieu du clip j’ai un passage à l’acoustique. Je me rappelle que mon réalisateur m’a dit : Manu, c’est pas comme ça un clip. Il y a un format qu’il faut respecter. Mais qu’est-ce qu’on en a foutre. On fait ce qu’on veut. Les artistes de variétés françaises, eux, ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent, il faut qu’ils rentrent dans le forum. Mon clip sera péniblement diffusé à la télé. Mais je mets ça en ligne sur internet pour ceux qui veulent le voir sur ma chaîne YouTube.

Dans ton héritage musical, il y a beaucoup d’artistes mythiques. Est-ce que tu portes un regard sur la scène actuelle ? Il y a des artistes d’aujourd’hui qui t’inspirent ?

Il y a des trucs français que j’aime beaucoup. D’ailleurs j’étais voir concert des RED BEANS & PEPPER SAUCE l’autre jour. Et je trouve que ça joue “mortel”. Laurent Galichon est un sacré guitariste. Maintenant des artistes que j’écoute et qui me passionnent de la nouvelle génération, j’aime beaucoup aussi JD Mcpherson qui vient un peu du mouvement, on va dire… Rockabilly. Il chante, mais il chante… Il groove ce mec, c’est un truc de fou. Le dernier album est un peu plus moderne et je trouve ça mortel. Il y a un autre groupe que j’écoute beaucoup, car j’aime beaucoup les chanteurs. J’aime quand ça chante bien, quand tu as ce grain, quand tu as le groove, avec la voix un peu éraillée comme il le faut. Tout de suite ça m’emporte. C’est  JJ Grey and Mofro. J’adore parce que le chanteur chante comme un enfoiré. (rires) Il chante trop bien donc c’est du bonheur d’écouter ce groupe à chaque fois. Ça c’est vraiment des mecs de la nouvelle génération.

Le mot de la fin est pour toi.

Merci à vous de créer cette jolie famille. Une famille de gens passionnés par des musiques authentiques. Que ce soit le métal, le hard rock, le blues, le rock, comme on le disait, ces musiques de niche. Je rencontre des gens formidables qui aiment les musiques de niche parce que c’est une belle communauté, c’est une communauté de passionnés qui ne se font pas duper par les médias de masse. Ça fonctionne au coup de cœur et la musique c’est ce que ça doit susciter. Il n’y a pas de triche, donc merci à vous tous de ne pas être dans la tricherie. 

NOTRE AVIS : 

Il n’est pas courant de retrouver dans notre ligne éditoriale, une chronique d’un album de blues rock. Pourtant ce courant musical est un vivier d’albums d’exceptions avec des artistes incroyablement talentueux. Nous avons la chance, en France, d’avoir un artiste de cette trempe. Son nom, Manu Lanvin, son surnom, le Diable et ce nouvel album, “Man On A Mission” est un pur bonheur à écouter. C’est de la plus belle des manières que cet album débute avec “Just Need Me”. La voix rocailleuse de Manu Lanvin nous embarque immédiatement avec lui dans ce voyage émotionnel. Si un mot devait qualifier ce disque, je dirais que “diversité” est celui qui se démarque. Passer de l’énergie de “Did You See Judy ?” à la douceur mélancolique de “Savigny-sur-Orge” tout en gardant la même intensité, démontre que l’artiste maîtrise son sujet. Tout comme l’apport de modernité à un son “old school” dans un morceau comme “I Got The Blues”. Nul doute que pour tout amoureux de musique, la sincérité de Manu Lanvin saura vous séduire. L’œuvre est aboutie, pleine d’authenticité et révèle beaucoup de belles surprises. Le titre éponyme aux accents rock laisse place à une petite pépite en français en guise de cloture. “Une Nuit” vous ramène chez vous après ce voyage de 48 minutes pour 13 titres. Remercions le Diable pour ce road trip sonore. Il ne vous reste plus qu’à surveiller les dates de la prochaine tournée pour voir l’évolution de ces titres en live.