Article par Annabelle Piery – La fille en rouge
Le point de départ du groupe pour la création de ce nouveau disque est le sentiment d’incapacité à changer le cours des événements, d’impuissance notamment face aux catastrophes climatiques à venir pourtant annoncées de longue date. Reprenant là où s’arrêtait Laniakea en 2016, Celestial est donc un conte philosophique sur la solitude de l’Homme face à l’effondrement de la civilisation.
Tout au long des quatre saisons qui composent Celestial, Mantra construit un récit à la fois mystique et terriblement pragmatique où d’autres mondes sont possibles. Le sort de notre espèce, déchirée entre conquête et sobriété, est encapsulé dans un mystérieux disque tombé du ciel. Sa conclusion tournée vers les étoiles est également une mise en abîme sur le rôle de l’art dans un monde insignifiant.
Ce quatrième disque de Mantra est résolument le plus ambitieux du groupe. Comme à leur habitude, ses quatre membres ont composé la musique de manière entièrement collaborative au cours de neuf sessions d’isolement d’une durée d’une semaine, réparties sur deux ans et demi. Un travail titanesque mais nécessaire au vu du perfectionnisme dont fait preuve le groupe à l’égard de ses compositions.
Après Medium, troisième disque jusqu’au-boutiste paru en 2019 qui avait nécessité une certaine sobriété dans les arrangements de par son concept de superposition, Celestial est un album sur lequel le groupe ne s’est fixé aucune limite, si ce n’est celle du support physique, qui limite la longueur d’un morceau à 17 minutes : chorales, piano, oud, ou encore percussions sont ainsi venus étoffer l’univers divinatoire et apocalyptique de Celestial.
Le principal défi de ce quatrième album en matière d’écriture a donc consisté à allier la complexité, la modernité et l’exigence de la musique de Mantra – polyrythmie, mouvements mathématiques, arrangements millimétrés – à l’émotion et l’intensité d’un récit universel. Loin de la démonstration technique et de la violence gratuite, Mantra met chaque note au service du voyage musical qu’est Celestial : un équilibre subtil qui ne peut être atteint qu’en mettant de côté toute velléité d’impressionner l’auditeur, et en cherchant au contraire à tout prix à préserver son immersion.
Le second défi de cet album aura été de penser l’album comme un spectacle dès sa genèse : l’album est construit en 4 saisons, 4 actes, 4 lieux, 4 décors. Le disque est ainsi pensé comme une œuvre totale qui prendra sur scène une nouvelle dimension qui viendra étayer la musique, et sera enrichie sur scène avec des passages improvisés. Le danseur Melvin Coppalle, avec qui le groupe travaille depuis 2019, jouera un rôle clé dans la mise en scène de la musique.
Un message venu du ciel, un autel au nom du soleil et une inexorable destinée vouée aux étoiles…
Un seul titre de 16 minutes, du piano, du oud, des percussions chamaniques et un chœur mystérieux : cette “maison” que construit Mantra n’a plus rien à voir avec l’univers dans lequel “Celestial” a débuté il y a maintenant six mois. Après la déferlante de metal progressif de “Winter” paru au solstice de décembre, place désormais à une forme de sérénité, de retour aux sources et d’exploration à la fois. En effet, le groupe renoue avec des thèmes qui lui sont chers : le retour à la terre, la sobriété et la spiritualité.
“Ce titre raconte la tentative de création d’un monde nouveau” explique Pierre Junod, chanteur du groupe. “On y parle de la manière de mieux vivre ensemble, et d’éviter de refaire les erreurs du passé. Un peu comme s’il nous était donné une seconde chance.” Une thématique lourde et pourtant l’ambiance se fait moins pesante, du moins sur les premières minutes. L’équilibre entre fraîcheur des idées et gravité du propos semble fragile.
Les sonorités de cette nouvelle saison diffèrent de ce que le groupe pouvait proposer jusqu’ici. “Nous avons voulu explorer de nouveaux instruments, et les utiliser comme une contrainte supplémentaire pour nous amener sur des chemins inconnus et retrouver la spontanéité qu’on peut avoir lorsqu’on débute sur un instrument” explique Simon Saint-Georges, guitariste. “Ce qui nous a vraiment plu, c’est de redécouvrir des éléments caractéristiques de la musique de Mantra avec des textures nouvelles, de reprendre des thèmes des saisons précédentes au piano ou au oud… on a vraiment pu se faire plaisir.”
On retrouve sur ce troisième chapitre plusieurs invités : Niqolah Seeva au oud et Juliette et Matthis Lemonnier (déjà présents sur Fall ainsi que sur l’album précédent de Mantra, “Medium”) pour des parties de chœur.
A propos de Mantra
Électron libre de la scène metal française, Mantra explore depuis 2010 les limites de la musique progressive. Concept-albums chamaniques ou métaphysiques, atmosphères scéniques aux allures de rituel : le groupe s’affranchit peu à peu de ses origines pour donner vie à de véritables spectacles, allant jusqu’à incorporer de la danse contemporaine dans ses apparitions sur scène.
Avec plus d’une centaine de dates à son actif dont deux apparitions au Hellfest, Mantra est devenu en quelques années une formation respectée pour sa capacité à construire son propre univers et à se renouveler continuellement. Son album LANIAKEA paru en 2016, avait marqué les esprits en mêlant violence et douceur autour d’un récit préhistorique aux origines de la civilisation. En 2019, désormais dispersé entre la Creuse, Paris et la Bretagne, le quatuor dévoilait MEDIUM, pour lequel il avait une fois de plus repoussé ses limites. Ce disque explore la dualité corps-esprit tout au long de deux titres épiques de 17 minutes, indépendants mais complémentaires : joués simultanément, ces deux morceaux donnent naissance à un troisième, l’harmonie du corps et de l’esprit.
À la croisée du rock progressif (Pink Floyd, King Crimson) et du metal (Gojira, Tool, The Ocean), le groupe s’adresse à un large public, amateur de voyages immersifs, mais également de spectacle vivant. Composé de 2 frères franco-suisses (Gabriel et Pierre, respectivement batteur et chanteur), d’un guitariste breton (Simon) et rejoints récemment par un bassiste également ingénieur du son ayant réalisé leurs 3 derniers albums (Arthur), le groupe est également lié à la Creuse, où il se réunit pour composer depuis ses début. Depuis quelques années, il invite également régulièrement Melvin Coppalle, danseur contemporain s’inspirant du Butō, à interpréter avec lui ses morceaux sur scène, pour des concerts toujours plus envoûtants où la musique prend une dimension quasi rituelle.
Annabelle
Quelle a été l’inspiration première pour composer cet album ?
Pierre
Notre deuxième album, Laniakea, était déjà un album concept complet. Ensuite, notre troisième album, Medium, était également conceptuel mais plus court, avec seulement deux morceaux qui se superposent. Cette fois, nous voulions revenir à une épopée immersive, comme Laniakea, mais avec plus de maturité et une vision plus aboutie.
Le point de départ était un échange entre nous sur des questionnements profonds : notre place dans le monde, l’accélération de la société, la consommation énergétique… De là est née l’idée de Celestial, qui a évolué vers quelque chose de plus onirique.
Annabelle
L’album est structuré en plusieurs saisons. Comment avez-vous intégré cette thématique dans la composition ?
Arthur
L’idée des saisons s’est imposée naturellement. Dès qu’on l’a adoptée, il est devenu évident que chaque saison devait avoir son propre son, ses instruments et son ambiance. Fall est marqué par des chœurs spécifiques qu’on ne retrouve qu’à la fin de l’album. Spring est acoustique, chaleureux, en adéquation avec le renouveau. Winter est plus froid, avec des guitares agressives et peu de reverb. L’identité sonore de chaque saison s’est imposée en même temps que la composition.
Gabriel
Ce format nous permet aussi de faire vivre l’album sur une année entière, en entretenant une actualité constante avec le public. Cela impacte aussi les résidences scéniques, le mixage, les clips… Cela nous donne le temps d’affiner chaque élément.
Pierre
Les saisons apportent aussi un cycle, une continuité à l’album, ce qui fait totalement sens dans notre démarche.
Annabelle
Comment s’est déroulé le processus de composition et d’enregistrement ? Était-il différent de vos précédents projets ?
Gabriel
Déjà, il y a eu le Covid !
Pierre
Oui, ça a changé pas mal de choses.
Simon
Nous avons gardé la même méthode que pour Laniakea et Medium : des sessions en groupe d’une semaine pour maquetter en temps réel. Mais la pandémie nous a obligés à faire quelques sessions à distance. De plus, la composition s’est étalée sur trois ans, ce qui a complexifié le suivi et la cohérence de l’ensemble. L’ampleur du projet était sans commune mesure avec Medium.
Annabelle
Y a-t-il un morceau qui vous tient particulièrement à cœur ?
Gabriel
Moi, Fall 3.
Arthur
Pareil, direct. Il y a des interactions inédites entre la basse et la guitare, et la batterie joue sur plusieurs polyrythmies en même temps. C’est un vrai tour de force.
Simon
Moi, c’est Summer 1, sans hésitation.
Pierre
Oui, c’est aussi mon préféré. Il n’est pas encore sorti, mais il est marquant. Ce morceau est incroyable. La partie vocale de la fin me bouleverse à chaque écoute. Je me souviens de la première fois où Simon l’a esquissée en studio, j’ai senti immédiatement qu’on tenait un moment puissant.
Simon
Ce qui est génial avec cet album, c’est qu’il offre un vrai sentiment d’aboutissement. Quand on arrive à Summer, on ressent cette impression d’avoir achevé un long voyage. Pour nous, c’est aussi la fin de plusieurs années de travail.
Annabelle
Avez-vous expérimenté avec de nouveaux instruments ou techniques dans cet album ?
Gabriel
Oui. Au départ, on a exploré l’idée d’un album joué uniquement avec des instruments acoustiques. Finalement, une face du vinyle utilise des instruments acoustiques, mais pas uniquement. Ça nous a forcés à composer différemment.
Arthur
L’idée de base était de changer nos rôles habituels. Moi, je suis passé au piano, Simon a utilisé un oud, et Gab a pris un frame drum. Au début, on pensait faire 15 minutes avec uniquement ces instruments, mais on a vite vu qu’on pouvait en apporter davantage.
Simon
En fait, ça reste cohérent avec notre univers global. On a toujours eu cette cohérence de thèmes depuis notre premier album. Le piano et le oud, on les cultive depuis longtemps, et on n’a pas changé de direction fondamentale.
Pierre
Oui, nos gammes et nos choix de percussions restent similaires, mais avec des explorations plus poussées. C’est une extension naturelle de notre son.
Arthur
On se met souvent en difficulté avec des instruments qu’on ne maîtrise pas totalement. C’est comme ça qu’on crée de nouvelles compositions. On reste fidèles à notre approche, mais on a osé des instruments différents, comme le piano.
Pierre
Exactement, et c’est possible grâce à notre méthode de composition collaborative. On compose tous ensemble, sans horaires fixes. C’est un vrai magma créatif.
Annabelle
Après la composition, comment se passe la création du show, ce que vous êtes en train de mettre en place ?
Pierre
C’est un défi énorme, franchement. L’enregistrement a déjà été difficile, avec beaucoup de parts à enregistrer et plusieurs mixes différents. En live, il faut non seulement assumer le son, mais aussi créer un spectacle cohérent avec des lumières, des décors, et des saisons qui se suivent. On a une semaine pour créer chaque saison du show, c’est intense, mais très satisfaisant.
Arthur
C’est un gros travail, mais chaque saison créée est une victoire en soi. On a vraiment l’impression de réussir quelque chose à la fin de chaque période de création.
Annabelle
Quelles sont les références qui ont façonné l’univers de Celestial ?
Pierre
Il est inévitable de citer Tool, c’est une référence centrale pour nous. Leur approche et leur son sont indéniablement une inspiration.
Arthur
Tool est une référence commune pour nous tous. Mais j’ai aussi beaucoup écouté Riverside, ce qui m’a inspiré à utiliser le piano. Leprous fait aussi partie de nos influences.
Simon
Il y a beaucoup d’auto-référencements dans notre travail. Parfois, on réutilise des idées qu’on a laissées de côté dans un précédent album. On cherche à développer notre propre univers, sans forcément s’inspirer de nouvelles influences extérieures.
Pierre
Les références ne sont pas figées. C’est un mélange de ce qu’on a construit au fil du temps, et la direction qu’on suit continue d’évoluer.
Gabriel
Pour Célestial, en batterie, je me suis concentré sur des rythmes asymétriques, en jouant sur des superpositions de mesures en 3, 4, et 5. C’est un principe qu’on a exploré tout au long de l’album.
Simon
Ce mélange de rythmes traverse tout l’album. Il s’est imposé naturellement, comme un fil conducteur.
Pierre
Oui, il y a une recherche de cycles dans notre musique. Même le premier album de Mantra avait cette idée sous-jacente du cercle, c’est quelque chose qui nous anime depuis le début.
Annabelle
Si vous deviez décrire l’essence de Célestial en une seule phrase, ce serait quoi ?
Arthur
C’est une fable écologique en polyrythmie.
Pierre
C’est plutôt un conte philosophique.
Arthur
L’effondrement de l’humanité en polyrythmie.
Simon
J’aurais dit « un éternel recommencement ».
Arthur
En polyrythmie.
Simon
Non, t’es pas obligé de dire ça, la polyrythmie elle-même est un éternel recommencement, un décalage. C’est un peu comme les astres, des choses qui se construisent et se déconstruisent, qui se synchronisent et se désynchronisent. C’est ça l’album.
Arthur
Éternel recommencement, c’est pas mal. Ça résume bien les riffs.
Annabelle
Dernière question : un conseil pour les musiciens qui débutent ?
Gabriel
Fuyez !
Pierre
Fuyez, pauvres fous !
Arthur
Vas-y, fais-le et ne te pose pas de questions.
Gabriel
Ça demande plus de travail que ce que ça en a l’air, mais ça vaut le coup. Ça peut prendre dix ans, mais si ça doit se faire, ça se fera.
Pierre
Fais-le, c’est quelque chose qui est en toi et doit sortir. Que ce soit ta priorité absolue ! Et sois à l’heure…
Arthur
Oublie que t’as aucune chance, tout devrait bien se passer.
Annabelle
Vous voulez ajouter quelque chose sur l’album ?
Gabriel
On travaille avec une super équipe. C’est vraiment un plaisir de se retrouver ensemble, de partager ces moments, de créer. Ce sont des moments précieux.
Arthur
On a la chance de pouvoir partager nos visions musicales et conceptuelles avec des gens prêts à y consacrer du temps et de l’énergie. C’est vraiment cool, et on est très chanceux.
Simon
Merci à eux.
Annabelle
Super, merci les gars !
Musicien autodidacte et passionné de composition, Simon Saint-Georges est l’un des piliers du groupe Mantra, formation française à la croisée du metal moderne et du rock progressif. À travers un jeu rythmique complexe et une recherche sonore conceptuelle, il contribue à façonner un univers musical exigeant, tant sur disque que sur scène. Rencontre avec un guitariste discret, exigeant, et viscéralement créatif.
Un accident fondateur
Simon commence la guitare à 15 ans, contraint de laisser le skateboard de côté suite à une entorse au genou. Il se tourne alors vers l’instrument de sa mère. « C’est comme ça que j’ai commencé, un peu par hasard. » Rapidement influencé par un ami guitariste, il découvre Nirvana, Led Zeppelin, Rage Against the Machine, puis Metallica, qu’il cite comme un point de bascule. Sans professeur, mais armé d’une curiosité inépuisable et des ressources d’internet, il apprend seul, multipliant les tablatures et les cours en vidéo.
Un style personnel, entre rythmique et harmonie
« Je joue avec les mains, en général. » Le ton est modeste, l’humour discret. Simon privilégie les rythmiques élaborées et les accords bien choisis. Il se définit comme un guitariste autodidacte, un peu lent à progresser, mais rigoureux. « J’aime les structures simples en apparence, mais qui réservent des subtilités. » Gaucher jouant en droitier, il voit aussi dans cette contrainte une explication à son style particulier.
La composition comme terrain de jeu collectif
Au sein de Mantra, Simon occupe une place centrale dans les phases de composition, pilotant les sessions de travail et veillant à une répartition équitable de la parole. Sur le plan sonore, il insiste sur le caractère collectif du groupe, où chacun construit son propre son pour former un tout cohérent.
Complexité et concept : l’ADN Mantra
Selon lui, Mantra se distingue par un mélange entre metal moderne et rock progressif à l’ancienne, enrichi de structures rythmiques complexes. Mesures impaires, découpages mathématiques ou références à des constantes comme le nombre pi nourrissent une écriture exigeante, toujours au service d’un propos artistique. « On essaie que ce soit à la fois conceptuel et musicalement riche. »
Un morceau coup de cœur : Spring
Simon évoque avec enthousiasme Spring, un morceau encore inédit au moment de l’entretien. « C’est le plus original, on explore des sonorités qu’on n’avait jamais approchées. Il y a des instruments nouveaux, une ambiance très différente. » Ce titre représente pour lui un tournant créatif, avec un concept fort et une impatience palpable à le défendre sur scène.
Le défi technique : Winter
L’un des riffs les plus ardus de l’album se trouve dans Winter, une séquence rapide en groupes de 9 notes sur un tempo de 150 BPM. « J’ai mis trois ans à le maîtriser. J’ai même changé de technique en cours de route. » Aujourd’hui, il s’en dit satisfait, même si ce fut un long processus de recherche et de perfectionnement.
Studio vs. scène : la création avant tout
S’il apprécie la scène, Simon reste plus attiré par le studio et le travail de composition. « C’est magique de partir de rien et de finir une semaine avec un morceau presque fini. » La scène, bien que gratifiante, reste pour lui plus stressante, parasitée par les imprévus et la peur de l’erreur.
Avant de monter sur scène ?
Pas de rituel, sinon un stress latent. « Je tourne en rond, je pense à tout ce qui pourrait foirer. » Les minutes précédant un concert lui semblent interminables, mais ne l’empêchent pas d’aller à la rencontre du public.
Un album tourné vers demain
Avec Celestial, Mantra aborde des thèmes liés à l’écologie, à l’avenir, et à la nécessité de repenser nos modes de vie. « On ne parle pas directement d’écologie, mais c’est en filigrane. Ce sont des sujets qui nous préoccupent profondément. »
Gabriel est le batteur et concepteur sonore de Mantra. Formé en grande partie de manière autodidacte, il développe une approche singulière et exigeante de la batterie, qu’il conçoit comme un véritable terrain d’exploration rythmique et émotionnelle. Passionné de polyrythmie, de textures sonores et de spiritualité, il contribue à donner au groupe une profondeur artistique unique.
Melvin est danseur et performeur, intervenant au sein de Mantra depuis plusieurs années. Sa collaboration avec le groupe est née d’une proposition insolite : intégrer de la danse contemporaine dans un concert de metal. Ne venant pas du métal, il y a trouvé un terrain d’exploration inédit : « Ce qui m’a intéressé, c’est justement que je ne connaissais pas du tout ce monde-là. Je suis arrivé en terre inconnue. » Cette absence de prérequis lui permet de proposer une autre approche de la scène metal, décalée et sensible.
Sur scène, Melvin privilégie une approche de performeur plutôt que de chorégraphe classique. Pour lui, l’enjeu n’est pas la virtuosité technique, mais la qualité de présence, l’énergie et l’impact émotionnel. « C’est beaucoup plus un travail d’énergie que de chorégraphie. Je travaille énormément sur la respiration, la sincérité de l’intention, la façon dont je vais impacter le public par mon corps. »
Son positionnement évolue selon les morceaux et les intentions du spectacle : « Parfois je suis très présent, parfois beaucoup plus en soutien. C’est toujours une question de dosage et de dynamique. »
Même si sa danse se veut déjà très visuelle, Melvin utilise ponctuellement des éléments scénographiques pour renforcer l’impact et capter l’attention d’un public peu familier de la danse contemporaine. « Avec le temps, je me suis rendu compte que, pour des gens peu habitués à la danse, il faut parfois leur donner de la fascination. »
Parmi ses signatures visuelles, il évoque : « Les encens allumés dans les cheveux, c’est devenu une marque de fabrique. Si ça ne sert pas le propos, je le détourne — ça peut devenir des fleurs, autre chose — mais l’idée reste là. »
Il défend une vision du spectacle qui assume l’importance du spectaculaire, sans sombrer dans le divertissement vide de sens : « Présenter un spectacle, c’est présenter du spectaculaire. Il faut que le spectateur sorte de son quotidien, mais pas pour l’abrutir ; au contraire, pour ouvrir des imaginaires. »
Melvin retrace avec précision l’évolution des créations scéniques du groupe. Le premier projet, Laniakea, n’était pas pensé au départ pour être un spectacle : « Ce sont des tracks séparés, sans liant. On était encore dans une logique de concert pur, même si on commençait à y intégrer quelques éléments visuels. »
Avec Medium, le groupe franchit un cap : « Medium, c’est vraiment le moment où on a commencé à penser spectacle. On a même commencé à démarcher des théâtres, des lieux de spectacle vivant, pas seulement des salles de concert. »
Aujourd’hui, avec Celestial, musique et performance sont conçues de façon totalement intégrée : « Dès le départ, on savait que ce serait un spectacle. Aujourd’hui, il n’y a plus cette logique de ‘le spectacle sert la musique’ ou l’inverse : les deux ne font plus qu’un. »
Melvin garde une posture d’outsider, fidèle à son parcours artistique atypique. Il cite cette remarque qui l’a profondément marqué : « On m’a dit un jour : tu n’as pas ta place dans des lieux faits pour la danse, mais dans des endroits où la danse surgit comme un imprévu. Je suis complètement d’accord avec ça. » Cette capacité à surgir là où on ne l’attend pas reste une constante, que ce soit dans la rue, les bars, les cabarets drag ou la scène metal. Avec Mantra, il s’inscrit désormais dans une dynamique collective très exigeante : « Très concrètement, on n’a pas envie d’être vus faire de la merde sur scène. On est très vigilants aux détails. »
Pour lui, c’est avant tout une œuvre de groupe : « C’est une œuvre collective. Le but, c’est de faire un spectacle de qualité, où chacun amène le meilleur. »
Et aujourd’hui, le pari semble réussi : « Je crois que de moins en moins de spectateurs se posent la question de la danse. On a vraiment appris à l’intégrer à la musique.»
19 juin, 18h – L’Étage, Rennes : Celestial en clair-obscur
Mantra présentait pour la première fois Celestial dans son intégralité, à l’occasion d’une sortie de résidence à L’Étage. Loin du tumulte d’un concert classique, la salle était plongée dans une semi-obscurité enveloppante, à l’image de l’album : sobre, planante, habitée.
Le groupe a joué l’album d’un seul tenant, sans interruption, dans l’ordre. Fall pose les bases : tension contenue, motifs répétitifs, progression lente. D’entrée, le son est équilibré, les textures prennent de l’ampleur. Les musiciens sont concentrés et ancrés. Pas d’adresse au public : c’est la musique qui mène.
L’enchaînement avec Winter est particulièrement marquant : la montée en puissance est nette. On sent le groupe dans une logique de cycle, où les transitions sont aussi importantes que les climax.
Après Spring, dévoilé en mars à l’Antipode, Summer clôt la soirée dans une ambiance suspendue. Pas de rappel, pas de discours, juste une sortie de scène tranquille, dans la continuité de ce qui a précédé. L’impression générale : un concert pensé comme un tout, sans esbroufe, avec une cohérence rare. Une mise en condition avant la grande messe du lendemain.
20 juin, 17h – Hellfest, Hellstage : À ciel ouvert
Changement de décor, 24 heures plus tard, sur la Hellstage : public debout, soleil brutal, va-et-vient festivalier. Mantra joue en terrain moins favorable mais le groupe impose son ambiance et son énergie. La tension est différente, plus frontale. L’écoute est moins attentive que la veille, mais les curieux s’arrêtent rapidement, happés par la construction du set.
Le groupe ne joue pas Celestial en entier cette fois, mais en extrait une large partie : Fall, Winter et Summer. Le son, malgré le contexte open air, reste clair. La voix est en avant, sans couvrir les arrangements. Les passages instrumentaux plus aérés tiennent bien en plein jour – un signe que la matière du disque fonctionne aussi hors du studio.
Melvin Coppalle qui danse avec le groupe amène du visuel avec des fumigènes et toujours ses costumes marquants. Pierre Junod, chanteur et lead, ressort son énergie bestiale pour ce show en plein air dans le plus grand festival de musiques extrêmes. Un beau moment la veille de la sortie publique de l’album.
Deux concerts, deux contextes très différents, et pourtant une même cohérence. À L’Étage, Mantra a offert une version intimiste et resserrée de Celestial, pensée comme un tout. À Clisson, le groupe a tenu sa ligne face à un public mouvant, sans renier la densité ni la lenteur du disque. Ce diptyque scénique confirme que Celestial n’est pas qu’un album concept, mais un langage en soi – adaptable, mais toujours singulier.
Par Christophe Descouzères
Avec Celestial, les français de Mantra nous invitent à un voyage introspectif au travers de paysages sonores vertigineux. Plus ambitieux et nuancé que ses prédécesseurs, ce nouvel album mêle subtilement metal progressif, post-rock et touches psychédéliques au sein de ces huit titres qui forment un tout vivant et sensible, une entité organique, vibrante.
Cette incantation spatiale et spirituelle, construite sur des acmés hypnotiques fissurées de déflagrations émotionnelles est psalmodiée par les guitares de Simon Saint-Georges, tantôt vaporeuses, tantôt abrasives, dessinant dans des volutes de chœurs cotonneux des atmosphères suspendues entre ombre et lumière. Constellé de piano et même de oud, Celestial s’appuie sur une rythmique solide et volubile, tenue par Gabriel Junod et Arthur Lauth. La voix de Pierre Junod, quant à elle, à la fois fragile et déchirée, nous entraîne dans cette fantastique traversée onirique, relevé par la main de Brown Bear recording (enregistrement et mixage).
Celestial se révèle être un album aussi immersif qu’exigeant, qui impose Mantra comme un artisan du vertige sonore, capable d’aligner les étoiles avec justesse et sensibilité. À découvrir absolument !
Crédit photos : Jefferson Rosier, Gwendal Le Flem, Mathéo Orgé et Youenn Hautbois – Visuel de l’album : Pierre Junod