Vecteur Magazine

LES DÉCIBELS DU VENDREDI

Chaque vendredi, on monte le volume. 

Dans cette rubrique, on passe des albums au crible : nouveautés immanquables, coups de cœur de la rédaction ou tout simplement une bande son pour accompagner votre week-end…

Un rendez-vous hebdomadaire pour faire exploser les décibels.

PUSCIFER – Normal Isn’t

Label : Puscifer Entertainment/Alchemy Recordings/BMG

Un peu plus de cinq ans après ‘Existential Reckoning’, PUSCIFER est de retour avec ‘Normal Isn’t’. Et une nouvelle fois le groupe affirme son art du contre-pied. Des éléments électroniques plus discrets qui laissent place à un goth-punk qui tend vers la tension de l’indus. Un retour aux origines comme le décrit Maynard James Keenan.

En témoigne l’incroyable “Public Stoning” qui rappelle l’œuvre du projet initial du génie. Toujours aussi habité, le leader navigue entre ironie et noirceur, accompagné des harmonies troublantes de Carina Round. L’approche plus directe de titres comme “Self Evident” ou “Mantastic” s’accorde parfaitement avec les ambiances sombres de “Thrust” ou “Pendulum”. C’est “Seven Ones” qui vient terminer l’album, avec à la narration, Ian Ross, père d’Atticus Ross, complice de longue date de Trent Reznor.

La dynamique est fluide et cohérente. ‘Normal Isn’t’ est un disque maîtrisé et intelligent, qui confirme la singularité du projet de Maynard James Keenan. Laissez-vous happer par l’atmosphère de cet album. L’enchainement des écoutes vous révèlera la richesse qu’il contient.

Par Christophe Pinheiro

KANONENFIEBER – Soldatenschicksale

Label : Century Media

Un de mes plus grands coups de cœur musicaux au niveau de mes découvertes de 2025, je suis aujourd’hui très honorée de pouvoir en parler. Projet musical de blackened death metal mélodique originaire de Bamberg et fondé par Noise en 2020, Kanonenfieber s’est imposé comme figure incontournable de la musique extrême, avec des thèmes forts et parlants, qui prennent aux tripes, et surtout une scénographie incroyable et impossible à oublier lors de leurs concerts. Bien que Noise soit seul en studio, il est accompagné de quatre membres sur scène : Gunnar à la basse, Hans à la batterie, Kreuzer à la guitare solo et Sickfried aux guitares rythmiques. Souhaitant garder leur identité secrète, ils jouent leurs lives masqués, ce qui ajoute une intensité encore plus marquante à leur concept : rejeter toute glorification de la guerre. Avec des paroles basées sur des faits réels, tirées d’archives et d’anciens journaux de soldats, le groupe aborde avec puissance les atrocités de la guerre et le quotidien des hommes sur le front. Avec Soldatenschicksale (“Destins de soldats”), le groupe propose une compilation rassemblant des morceaux de leurs EP récents, réenregistrés pour l’occasion ainsi que deux titres totalement inédits. On démarre avec “Z-Vor!” qui est LE titre le plus connu. Il raconte le naufrage du croiseur SMS Wiesbaden lors de la bataille du Jutland. On entend un discours de militaire allemand, tandis que batterie et guitares commencent à se suivre doucement. Puis le fameux “Z-Vor!!” répété plusieurs fois par Noise, qui n’est autre que le signal naval pour donner l’assaut. S’enchaînent des blasts beats effrénés ainsi que des riffs de guitares tranchants. Grâce à la voix assassine de Noise, accompagnée des chœurs de Gunnar, on plonge entièrement dans une atmosphère de violence et de désespoir hurlant. “Heizer Tenner” prend la relève, avec une magnifique introduction aux guitares accompagnée de bruits métalliques et du bruissement des vagues. On est dans une atmosphère pesante, presque étouffante. Le rythme s’accélère et Noise vient nous assaillir, de nouveau accompagné par Gunnar. Ce titre inédit évoque la survie impossible d’un chauffeur dans la salle des machines d’un navire qui est en feu. La tension est palpable et la double pédale de Hans vient nous marteler sans relâche. L’atmosphère est claustrophobique, il s’agit sans nul doute du titre le plus sombre de l’album. Des “AHOI” profonds accompagnent la composition, et on entend à nouveau le son des vagues et les coups portés sur le métal. Les instruments marquent une pause et la voix cinglante et désespérée de Noise vient à nouveau s’emparer de notre cœur, à vif. Les blasts puissants et les cordes reprennent de plus bel et continuent leur course jusqu’au bout du morceau qui s’achève par les voix claires de Noise et Gunnar répétant “Die Mannschaft unter Deck. Im Rumpf des Bugs versteckt. Mit Blut und Ruß bedeckt. Heizen, bis das Schiff verreckt”.“Ubootsperre” (‘Barrage Sous-Marin”) est une courte introduction composée d’une instrumentation ambiante laissant entendre des signaux sous- marins. Elle joue le rôle de respiration avant la reprise des hostilités avec “Kampf Und Sturm”, signifiant “Combat et Assaut” qui nous prend de court avec une montée violente de riffs acérés et une batterie assaillante. Le morceau évoque l’adrénaline et la terreur des charges d’infanterie sous le feu de l’artillerie. Noise et Gunnar font une nouvelle fois une merveilleuse équipe vocale, suivis par des riffs lourds et une parfaite maîtrise globale. Au niveau de l’atmosphère, on ressent le chaos total, on est sur de l’adrénaline pure. Un déluge de blasts beats s’abat sur nous et les touches de black metal brutes se font clairement entendre dans cette composition, qui est de loin ma préférée. Elle est rapide et abrasive, et en live, c’est vraiment une claque visuelle! “Die Havarie”, “l’Avarie”, est un récit qui nous conte le désastre maritime dans lequel l’Homme se retrouve piégé par sa propre technologie. Ce titre est introduit par des guitares lentes faisant penser à celles de “Heizer Tenner” et suivies ensuite d’une batterie au rythme strict et précis. Des cassures rythmiques volontaires permettent de symboliser les pannes techniques évoquées dans l’histoire. Les voix de Noise et Gunnar suivent aussi la ligne des guitares avec des vocalises hurlantes d’une précision chirurgicale. Une voix de commandant allemand accompagné de la voix hurlante de Noise vient apporter une densité particulière au reste de la composition. Tandis que les riffs s’enchaînent accompagnés avec force par la batterie toujours aussi dévastatrice et remarquable de Hanz, Noise et Gunnar viennent chanter ce refrain mélodieux : Wir steigen hinab. Ins eigene Grab. Wir schließen die Luke.Des eisernen Sargs. Die Mannschaft seekrank. Sehnt sich nach Land. Als das Boot wieder gen Tiefe versank”. “Der Fusilier I” est l’histoire poignante d’un soldat sur le front de l’Est, luttant contre le froid et la solitude. L’atmosphère posée est sombre, mélancolique, glaciale. Travaillé en mid-tempo, il s’agit du titre le plus mélodique de l’album. Guitares et batterie travaillent ensemble pour poser un cadre très lent et suffocant. La tristesse lancinante des guitares ajoute encore plus de densité à cette composition déjà très profonde. L’intention ici est claire : Humaniser le plus possible le soldat, en faire un individu à part entière avec des angoisses, des peurs et toute une palette émotionnelle, et non un simple matricule. L’ensemble instrumental s’accélère ensuite avec les voix de Noise et Gunnar qui nous transportent dans une tempête de sensations brutes, extrêmes. Pour moi, il est impossible de rester insensible à ces notes, où chaque instrument et chaque mot vient toucher l’âme. “Der Fusilier II” raconte la suite direct du morceau précédent, comme l’évoque son nom, On perçoit très clairement une profonde mélancolie dans ce morceau. L’atmosphère continue de nous faire sombrer avec une rythmique plus saccadée, illustrant parfaitement la marche forcée dans la neige et l’épuisement. La double pédale de Hanz impose avec rage ce qui semblait une évidence déjà dans la première partie du récit : la fin tragique et malheureusement inévitable du soldat. “The Yankee Division March” évoque l’arrivée des troupes américaines sur le front Ouest en 1917. Contrairement aux titres précédents qui eux sont centrés sur la perspective allemande, celui-ci explore plutôt le choc culturel et militaire. Les changements permanents de rythmes dans le morceaux apportent une force et une épaisseur notable à l’ensemble. Les riffs en tierces et la batterie en polyrythmique marquent le rythme des troupes qui avancent. Cette course vers la mort est marquée par une atmosphère obscure, teintée par des bruits de tirs et d’orage. Dans les paroles, allemand et anglais se mélangent, soulignant cette confrontation des nations. Noise dénonce ici la propagande américaine confrontée à la réalité avec puissance. Il montre là l’ironie tragique d’une marche se voulant victorieuse qui finit dans l’atrocité du “no man’s land”. Les tirs créent une transition vers “Die Fastnacht Der Holle”, nous permettant de rester plongés dans la dynamique imposée. Traduit par “Le Carnaval Des Enfers”, il s’agit d’une métaphore pour évoquer le chaos, la violence et le désespoir présents dans les tranchées. C’est l’apothéose nihiliste de l’album. La mort y devient une fête macabre qui attend patiemment ses prochaines victimes. Une voix de commandant lance “Kompanie, stillgestanden! Rechts um, im Gleichschritt Marsch!” permettant aux instruments de rejoindre proprement la compo accompagnés des voix de Noise et Gunnar venant répéter avec acharnement “Links. Links. Links 2 3 4. Links”. Les paroles marquent le rythme de marche des soldats qui n’avancent désormais plus pour défendre leur patrie mais pour leur survie. On est submergé par une violence poétique rare, décrivant de manière extrême les corps disloqués comme des masques de carnaval. Le but de cette clôture n’est pas de montrer une victoire, mais l’effondrement de tout espoir, l’épuisement mental, physique, ainsi que la fin d’une civilisation. Des blasts beats effrénés nous mettent en tension. Sous le poids insupportable des voix hurlantes et rocailleuses, les guitares continuent de hurler avec mélancolie tandis que la batterie change de rythme, semblant nous faire passer par toutes les phases que vivent les soldats, pour arriver enfin à l’épuisement total. L’atmosphère est démente, apocalyptique. Les guitares utilisent un gain massif qui permet de créer un mur de son engloutissant tout sur son passage jusqu’aux dernières mesures nous laissant dans un silence total, brut et angoissant. J’en ai encore de grands frissons ! En quelques mots : si tu cherches à être atteint émotionnellement à tout niveau, une instrumentation extrêmement travaillée et à être touché en plein cœur par des faits réels qui ont marqué l’histoire de l’humanité, je ne peux que te recommander cet album. Soldatenschicksale n’est pas simplement un album de réenregistrement, c’est un édifice créé de toute pièce pour rendre hommage à tous ceux qui ont vécu la violence de la guerre. Pour que leur histoire continue d’exister, et ce même à travers le son. Kanonenfieber ne se contente pas de revisiter le black métal pour en faire des œuvres jamais entendues auparavant, Noise déterre le passé pour nous rappeler que derrière chaque uniforme, chaque casque à pointe, se cachait un homme dont le destin était voué au néant. Il s’agit d’un véritable appel à l’empathie qui nous laisse dans un silence de plomb. Avec une identité sonore désormais inimitable, mélangeant death mélodique et black viscéral, le groupe marque un tournant magistral avec cette sortie. 

Par Mélissa Bussière