Vecteur Magazine

In Trance – Anatomie venimeuse d’un culte

Quand les Scorpions déposent le venin du rock allemand sur le monde entier

Il y a des albums qu’on n’écoute pas : on les traverse.
On y entre comme dans une cathédrale électrique, les sens à vif, l’esprit dilaté par la promesse d’un autre temps. In Trance — troisième album des Scorpions, sorti en 1975 — appartient à cette catégorie rare.
C’est ce voyage, à la fois charnel et mystique, que propose Xavier Lelièvre dans In Trance – Anatomie venimeuse d’un culte, un ouvrage aussi érudit que vibrant, publié au printemps 2025.

 

Un album, un monde

Dans les pages de ce livre (qui se comptent à 156), Xavier Lelièvre opère une autopsie pleine d’amour : celle d’un album qui fit basculer les Scorpions du simple hard rock psychédélique vers les territoires brûlants du heavy metal.
Sous la houlette du producteur Dieter Dierks, le groupe trouve enfin sa formule : les guitares d’Uli Jon Roth se transforment en lames lyriques, la voix de Klaus Meine s’impose comme un cri céleste, et la section rythmique pousse les murs du studio de Stommeln jusqu’à la transe.

In Trance, c’est la jeunesse allemande de l’après-68 qui découvre que la douleur peut rimer avec extase.
C’est un son qui transpire le bitume, la bière et la sueur des clubs de Düsseldorf.
C’est la naissance d’un culte.

 

L’anatomie du venin

Le livre de Lelièvre ne se contente pas d’exhumer des souvenirs : il dissèque avec précision le corps sonore du disque. Chaque morceau — de “Dark Lady” à “Living and Dying”, en passant par la ballade en apnée “In Trance” — devient sujet d’analyse, radiographié sous l’angle de la composition, du texte, et de la vibration.

L’auteur ne se cache pas derrière une neutralité feinte. Dès les premières lignes, il revendique :

“Les Scorpions sont le plus grand groupe de rock allemand de l’histoire, toutes catégories confondues.”

On pourrait croire à de la ferveur de fan. C’est surtout une profession de foi.
Une déclaration d’amour au pouvoir du riff, au souffle vital de cette décennie où tout semblait possible.

Les entretiens exclusifs qu’il livre — avec Uli Jon Roth, Rudy Lenners et Dieter Dierks — donnent à l’ensemble une chaleur humaine rare.
On y découvre les coulisses des sessions d’enregistrement, les tensions, les éclats de rire, la fameuse “tourista collective” qui ralentit les prises… et l’énergie d’un groupe qui, sans le savoir, posait les fondations du hard rock européen.

La pochette du scandale

Impossible d’évoquer In Trance sans parler de sa pochette — cette image culte, prise par Michael von Gimbut, représentant une jeune femme (Monique Froese) penchée sur une guitare, le sein dissimulé par l’ombre.
Provocante ? Oui.
Symbolique ? Totalement.

Lelièvre consacre un chapitre entier à cette photographie devenue totem et tabou : l’érotisme, la censure, le regard masculin, la frontière entre art et commerce… Il en tire une lecture passionnante sur l’identité visuelle du rock des années 70, quand le sexe et la liberté formaient encore un seul langage.

 

Un livre pour les initiés… et les autres

Si le texte s’adresse d’abord aux fans du groupe, sa richesse dépasse largement le cercle des nostalgiques.
Lelièvre écrit avec la précision du chercheur et la passion du mélomane : il cite, il raconte, il fait revivre.
Même un lecteur n’ayant jamais vraiment écouté les Scorpions peut se laisser happer — preuve qu’on tient là bien plus qu’une simple “monographie de disque”.

Ce livre est aussi une méditation sur la création : comment une bande de jeunes musiciens, sans autre ambition que de jouer plus fort que les autres, finit par accoucher d’une œuvre intemporelle.
Et comment, cinquante ans plus tard, cet album continue de résonner comme une prière électrique.

Pourquoi il faut le lire

Parce qu’il rappelle qu’avant le metal industriel, le black, le pagan ou le death, il y eut cette fièvre primitive : la promesse d’un son qui mord.
Parce qu’il rend hommage à la culture rock européenne, trop souvent éclipsée par les mythes anglo-saxons.
Et surtout parce qu’il parle du feu — ce feu qui brûle dans chaque riff, dans chaque scène, dans chaque festival où l’on célèbre encore le culte du bruit et de la beauté.

 

In Trance – Anatomie venimeuse d’un culte,

de Xavier Lelièvre (156 p., Deadly Sting, 2025).
Préface : Frédéric Leclercq (Kreator, DragonForce, Sinsaenum).
Disponible en librairie et sur les plateformes spécialisées.