Vecteur Magazine

HRAFNGRIMR - APPEL À L'UNITÉ

Interview par Christophe Pinheiro

HRAFNGRIMR, dont la prononciation est RAVENGRIMAR, se traduit du vieux norrois par « Celui qui porte le masque du corbeau ». Le groupe nous propose, avec l’album ‘Niflheims Auga’, un voyage aux côtés des HRAFNGRIMR, de Niflheim vers Midgard. L’occasion pour moi de poser quelques questions à Christine Roche.

Votre premier album, « Niflheims Auga », est sorti le 13 mai dernier. Est-ce que vous avez déjà eu des retours de votre public ?

Alors, on va dire que les principaux retours qu’on a eus sont plutôt positifs. En un mois, on a déjà éclaté les scores au niveau des streaming par rapport à tous les autres singles qu’on avait sortis. Donc, on est plutôt contents. Globalement, on attend de voir encore un peu, pour voir vraiment l’impact, et on attend aussi de voir après le Hellfest.

À l’écoute de cet album, je suis frappé par l’ambiance qui y règne. Je le trouve assez sombre, bien plus que ce que vous avez composé auparavant. C’est une volonté de votre part ?

Complètement. C’est une volonté, parce qu’on est partis sur une autre dynamique. Cet album n’a pas été composé de la même manière que tous les autres singles et l’EP. Avant, c’était Matt (Mattjõ Haussy) qui composait principalement et on a décidé de travailler beaucoup plus ensemble. Ça s’est fait naturellement. On a fait une grosse pré-production d’album où on s’est enfermés, principalement Matt et moi, et avec Mus (Mostefa Elkamal) aussi par moment. On s’est enfermés pendant plusieurs semaines et plusieurs week-ends d’affilée pour composer des titres qui nous ressemblaient et qui étaient, en fin de compte, l’émanation même de nos influences respectives. Ce qu’il faut savoir, c’est que Matt est vraiment influencé par tout ce qui est pagan, folk et folklorique scandinave, contrairement aux autres membres du groupe. On voulait un peu mélanger nos influences et voir ce que ça pourrait donner sur un album de pagan avec la touche de chacun. Mais on se dit plus « nu nordic ». Ce que je dis régulièrement, c’est qu’on s’est tous découverts mutuellement en créant cet album. Et on s’est investis émotionnellement, parce que ça a été énormément de travail. C’est devenu un cocktail HRAFNGRIMR, où chaque individu, chaque membre du groupe est finalement un ingrédient essentiel à HRAFNGRIMR. Alors pourquoi cet album est-il plus sombre ? C’est parce qu’on est partis sur une image, une représentation, des personnages et un autre univers, celui de Niflheim. Dans le folklore scandinave, il y a les neuf mondes et Midgard est le monde des humains. Nous, on a décidé de ne pas faire partie de ce monde. Pourquoi ? Parce que maintenant on écrit nos propres textes alors qu’avant, ils étaient tirés de l’Edda Poétique comme la plupart des groupes de pagan qui existent. On a décidé d’écrire nos propres textes pour être des messagers par l’intermédiaire d’êtres venant de Niflheim qui finalement sont un prétexte pour aborder des sujets de société, faire des constats sur le monde, observer le fait que les hommes ont du mal et ne tirent aucune leçon du passé, et aussi pour traduire quelques fois des événements de vie qu’on a tous traversés et qu’on avait besoin de raconter. Donc cet album est beaucoup plus émotionnel.

De ce que j’ai compris dans la thématique, ce sont les Ravengrimar qui sont alertés et qui vont se rendre sur Midgard, c’est ça ?

Oui, on part de Niflheim et on va essayer de traverser plusieurs mondes pour se rendre à Midgard. On est en train de constater qu’il y a un désordre total, que c’est la dévastation partout. Dans les écrits du folklore scandinave, on retrouve énormément de textes décrivant Midgard, ce qu’il s’y passe, ce qui s’y fait… Mais il n’y a jamais rien eu d’écrit sur Niflheim. C’est donc un vrai terrain de jeu et ça nous permet de dire tout ce qu’est ce monde. Et à part le fait que ce soit un monde d’ombre et de brouillard qui n’est pas très loin de Helheim, le monde des morts, on a décidé de se dire que sur Niflheim, c’étaient des êtres qui étaient beaucoup plus sages, respectueux, et profondément attristés de voir ce qu’il se passe à Midgard. 

Donc on peut imaginer une suite à cette histoire dans plusieurs albums à venir. 

C’est tout à fait ça. 



Pour vos paroles, vous utilisez donc le vieux norrois, le langage scandinave pendant l’époque des Vikings. Pour cela vous êtes accompagnés de Jules Pied pour la traduction. Comment travaillez-vous avec lui ?

En fonction de l’émotion du morceau, je vais écrire un texte qui évoque une certaine émotion, une certaine thématique, comme on écrirait un texte de musique rock, metal ou autre, et je vais l’envoyer à Jules Pied, qui lui va le traduire en vieux norrois en intégrant la symbolique et les figures de style de l’ancien temps, comme les Kenningar, typiques du folklore scandinave et viking. Quand il traduit le texte, il va parfois proposer des figures de style, des métaphores spécifiques et nous fait un retour. Si on est d’accord avec ces métaphores, on les garde, sinon, on dit qu’on aimerait appuyer là-dessus ou plus sur cette émotion-là et c’est un processus d’allers-retours. Finalement, on s’entend tellement bien avec Jules que les choses se font naturellement et simplement. 

Sur cet album, tu partages le chant avec Mattjö. Je trouve que le mariage de vos voix est magnifique, mais j’aimerais mettre ta voix à l’honneur, car j’ai un gros coup de cœur pour le titre ”Yfir Tárin ». J’aimerais tout savoir sur ce morceau : comment l’avez-vous travaillé ? 

Alors, à la base, ce morceau était une ballade que Mus avait composée il y a dix ans. C’était donc un morceau rock, une ballade rock. Mus avait demandé à Matt de poser un chant sur cette ballade, chose qu’il avait faite en anglais. Le titre, c’est « Derrière les larmes ». Il y avait une première ébauche de Mus et Matt que l’on a refaite à la fin de l’année dernière, lors de la pré-production de l’album. J’y ai apposé mon chant. À l’origine, c’était censé être un duo vocal avec Mattjö. Mais lorsqu’on a enregistré, le réalisateur de notre album a décidé de mettre ma voix à l’honneur, en ne gardant Matt que pour les refrains. On est plutôt contents du résultat. On trouve que ça marche plutôt bien dans la façon dont j’aborde le chant sur cette chanson. Je voulais vraiment donner l’impression d’être tout près de la personne qui écoute.

Dans votre bio, je suis marqué par la phrase : « Laissons le passé inspirer le présent ». Vous pensez que nous ne tirons pas assez d’enseignements du passé ?

Oui, c’est exactement ça. C’est vraiment la dynamique dans laquelle on est avec cet album. On est extrêmement tristes et touchés par ce qui se passe dans le monde, par le comportement des hommes vis-à-vis d’autres hommes ou par rapport à la planète. On voulait vraiment traduire cela jusqu’à la personnification des êtres qu’on a décidé d’utiliser comme étant des êtres de Niflheim. On voulait vraiment personnifier cela… C’est assez complexe, mais on avait vraiment envie de parler de ça.

Alors, avec le nom du groupe et le fait de qualifier votre style musical de « nu nordic » comme tu le disais tout à l’heure, c’est vrai que tout laisse à croire que votre musique serait comme vos inspirations, froide. Pourtant, ça n’est pas du tout le cas. Sur certains titres de cet album, on retrouve clairement des influences orientales. J’imagine que Mus y est pour quelque chose. Est-ce qu’on peut imaginer que dans le futur, vous explorerez d’autres influences et d’autres cultures ?

On ne s’impose aucune limite et c’est aussi pour ça qu’on a décidé de se décrocher des clichés dans le pagan que l’on voit toujours. Ça nous permet d’avoir plus de liberté. On a des nouveaux costumes en lien avec l’album qui sont très modernes, tout en alliant les instruments traditionnels. On s’inspire des belles choses du passé pour en créer de nouvelles. Que ce soit dans nos textes, dans nos tenues vestimentaires ou pour les instruments qu’on utilise, on ne se donne aucune limite et on ne se pose aucune question. Il y a des petites touches d’électro et de guitare électrique dans certains morceaux. Dans le processus de création, on se dit juste : « On a envie de faire ça, alors on le fait. » Et comme on est tous d’univers différents, moi je viens de la scène punk, metal indus, rock, prog et électro. Pour moi, ce monde pagan, c’est vraiment l’inconnu, je l’ai découvert quand je suis arrivé dans le groupe il y a deux ans. C’est un nouveau « joujou » à découvrir. Ce qui est intéressant, c’est que je n’avais jamais gratté ce côté-là de la musique alors que j’ai des origines scandinaves. Ma grand-mère était estonienne et c’est ce que je disais à Mattjõ : c’est marrant car lui, il a tout ce folklore, toute cette culture viking et scandinave avec les recueils qu’il a déjà lus… Ma grand-mère faisait partie d’une lignée de Vikings et quand elle est décédée, elle m’a laissé une broche représentant un drakkar. Cette broche se transmet de mère en fille et de grand-mère en petite-fille. C’est marrant, parce qu’on se complète beaucoup, j’ai ça dans le sang mais je suis novice dans cette culture et lui m’apprend énormément de choses que je ne connaissais pas. C’est ça, le cocktail HRAFNGRIMR. 

C’est une très belle histoire. Un petit mot sur l’artwork de l’album : je le trouve très beau, l’esthétisme est soigné. C’est l’œuvre de qui ?

La photo de la couverture a été prise lors du tournage de notre futur clip, qui arrivera bientôt et qui sortira sous le titre “Skuggar”, la dernière chanson de l’album. On a pris plein de photos et on s’est dit que ça irait trop bien en couverture d’album. En plus, c’est avec nos nouveaux costumes. On sera habillés comme ça sur scène. À l’intérieur, on a la photo de Valentine Comin, la photographe officielle de HRAFNGRIMR, et on a travaillé avec Marc de Temple Noir qui a fait tout l’artwork à l’intérieur, l’arbre et les petits dessins.



Pour quelqu’un de novice dans la culture et la mythologie nordique, sur quels ouvrages pourrait-on se pencher ?

L’Edda poétique de Snorri Sturluson. C’est là où il y a vraiment toutes les explications des écrits anciens. C’est vraiment passionnant.

Ok, merci beaucoup pour l’information. Il y a d’autres dates de concerts qui vont être annoncées bientôt ?

On attend les confirmations. Ce qui est sûr, c’est qu’avant la fin de l’année on aura une date sur Paris. Après, on en a d’autres qui doivent arriver, suivies d’une tournée. Mais on n’a aucune confirmation. On attend que notre producteur nous donne l’aval pour en parler. Il faut regarder sur les réseaux sociaux. Dès qu’on a des dates, on les publie tout de suite.

Dans quelles conditions recommandez-vous l’écoute de votre album ?

Alors, je vais parler pour moi : je l’imagine toujours au casque. L’écoute au casque est, selon moi, plus immersive, elle permet vraiment d’être dans une bulle totale et de se laisser happer par la musique. Après, pour le contexte, ça dépend des titres, parce qu’on a des titres qui sont plutôt dynamiques comme “Allt Til Valhallar Dura”, mais pour d’autres dans la voiture, sur la route. Moi je sais que j’aime beaucoup l’écouter sur la route, en roulant parce que ça me motive, ça me permet de m’évader. Et aussi chez soi, à fond.

Alors que ce soit dans la composition, l’enregistrement ou les concerts, vous utilisez beaucoup d’instruments traditionnels. Est-ce que ça demande une préparation différente de ce qu’on peut voir en général ?

Je ne pense pas que cela demande plus de préparation, que ce soit Nicolas (Derolin), qui est aux percussions, c’est son « dada », il est plutôt calé dans les instruments de percussions qu’il utilise. Mais c’est vrai que son kit de percussions est assez atypique et n’a rien à voir avec une batterie. Il utilise certaines percussions qui peuvent être assimilées à des tomes de batterie, mais qui n’ont pas le même son car ce sont des peaux naturelles, des peaux de chèvre, des choses comme ça. Il a énormément de petites percussions du monde entier, il y a des percussions japonaises, espagnoles. C’est vraiment un métissage culturel au niveau des percussions. Au niveau des autres instruments, il y a le guembri que Mus utilise, qui est une sorte de grosse basse avec un archer, d’origine orientale. Ce sont des instruments qui sont de toute manière électro-acoustiques, donc amplifiés. Pour la lyre, on met des petites pastilles micro sur la lyre pour entendre l’instrument, mais je ne suis pas sûre que ça demande plus de préparation à mes camarades.

Le mot de la fin est pour toi.

Tout ce que j’ai envie de dire, c’est venez nous voir, écoutez notre album et surtout, surtout, surtout, prenez soin de vous et soyez bienveillants.



PLUS D'INFORMATIONS

  • Artiste : HRAFNGRIMR
  • Album : Nilheims Auga
  • Label : HEIÐRUN Production
  • Date de sortie : 13 mai 2024