Vecteur Magazine

Entretien avec Yann Le Baraillec, fondateur du Motocultor Festival

Créé en 2007, le Motocultor Festival est aujourd’hui l’un des piliers de la scène métal française. Son fondateur, Yann Le Baraillec, a su faire grandir l’événement sans en trahir l’âme. À l’approche d’une nouvelle édition qui s’annonce déjà intense, il nous reçoit pour revenir sur les débuts du festival, ses ambitions, ses obstacles, et l’équilibre fragile entre développement, éthique et passion musicale.

Par Raphaël Gellé 

** : Bienvenue chez Vecteur Magazine, je suis avec Monsieur Le Baraillec, fondateur du Motocultor. Qu’est-ce que le métal a apporté dans votre vie, à titre personnel ?

Yann** : Tous les jours, ma vie est un peu centrée autour du Motocultor Festival, donc ça m’apporte un rythme de vie un peu rude, mais intense et varié. Parfois, c’est difficile parce qu’il y a beaucoup de choses à gérer et qu’on est une toute petite équipe, mais en même temps, c’est ce qui rend ça passionnant.

** : Donc un quotidien bien animé.

Yann**: Oui, voilà.

** : Quel souvenir gardez-vous des premières éditions à Saint-Avé et Séné ? Imaginiez-vous déjà à l’époque, quand vous avez fondé ce festival, que le Motocultor allait atteindre une telle envergure ?

Yann** : Non, pas du tout.

Quand on avait choisi les dates de la première édition, j’avais plein de potes qui allaient au FuryFest. Je crois qu’il venait tout juste de se renommer Hellfest. Moi, j’avais uniquement le nom “FuryFest” en tête mais je n’y avais jamais mis les pieds. Je ne savais pas trop ce qu’ils faisaient, je ne me rendais pas compte que je faisais un truc qui appartenait à la même famille que le Hellfest.

À l’époque, avec des amis, on avait été bénévoles au festival de Saint-Nolff. On faisait les changements de plateau. Juste apres le set de Cali, et il y avait un changement de plateau pour un groupe « secret » qui était Billy Ze Kick et les Gamins en Folie. Bon, ce n’est pas des artistes que je connaissais bien, mais l’ambiance et le fait de voir l’envers du décor, c’était waouh !

C’est là que je me suis dit que les concerts en salle, c’est cool, mais les concerts en plein air, c’est encore mieux, et c’est ça que je veux faire. Et il y avait un terrain parfait pour ça, pas loin de chez moi.

Du coup, j’avais vu le festival de Saint-Nolff en tant que festivalier en 2002, mais je n’organisais pas encore de concerts. Il s’est arrêté pendant quatre ans, puis a repris en 2006. Et là, j’organisais déjà des concerts depuis quelque temps. C’est à partir de là que je me suis dit : tiens, on va organiser un festival de métal.

À ce moment-là, je ne faisais que des concerts métal. J’avais une bande de potes, c’était que des gens qui en  écoutaient beaucoup , dans les soirées il ne passait que ça. J’ai découvert plein de groupes à travers les répétitions d’un groupe de potes : Devin Townsend et Faith No More, sont les deux plus gros pour moi, mais ils faisaient aussi du Iron Maiden, Megadeth, Metallica, Sepultura, Pantera… Je les ai découverts grâce à des gens qui les jouaient super bien, ils reprenaient ces groupes à la perfection. Et puis après, ils voulaient faire des concerts, donc je me suis dit que j’allais essayer de leur trouver une ou deux dates. Puis je me suis rendu compte qu’il fallait que j’organise les choses moi-même si on voulait vraiment jouer quelque part. Et je me suis pris au jeu d’organiser des concerts pour eux. Le festival est venu plus tard.

En 2006, j’ai vu en concert des étudiants qui avaient un groupe de reprises métal, ils s’appelaient Motocultor. Ils m’ont proposé de venir jouer de la guitare, mais en fait, ils cherchaient un bassiste. Comme le courant passait bien, on se voyait souvent en soirée. Ils m’ont proposé de les rejoindre, malheureusement je n’avais pas le temps, mais ils étaient super sympas, et on a sympathisé. C’est devenu, pour tous les membres de ce groupe-là, quelques-uns de mes meilleurs potes. Je ne jouais pas forcément bien, mais on s’entendait tellement bien.

Après avoir été bénévole sur les premières éditions du festival à Saint-Nolff, je leur ai dit : tiens, on va réfléchir à faire un festival métal. Pour le nom, on a trouvé assez rapidement : « Il sonne bien, le nom du groupe, on va l’utiliser pour le nom du festival. »

** : Du coup, ça m’amène à une autre question : est-ce que le groupe Motocultor a déjà joué au Motocultor festival ?

Yann** : Oui, sur les deux premières éditions. Je disais clairement que c’était le festival du groupe Motocultor. Mais après… l’ensemble du groupe ne jouait pas extrêmement bien, on ne répétait pas beaucoup.

Comme c’étaient des étudiants à Vannes, après 2008, ils sont partis vivre ailleurs. Donc si tu ne répètes pas beaucoup, ça devient vite compliqué…

** : Qu’est-ce que vous aimeriez encore développer autour du festival ? Est-ce que vous avez des idées comme des expositions, des conférences ou des actions culturelles ?

Yann** : Avant, il n’y avait pas trop le temps pour ça, mais maintenant, on commence à avoir envie de s’y mettre.

Cette année, on a essayé de mettre en place une action culturelle d’initiation à la batterie pour les enfants de Carhaix, mais jusqu’à aujourd’hui, on n’a pas trouvé comment la financer. On n’a pas abandonné le projet, mais je ne sais pas si ça va se faire cette année.

** : Pour le moment, c’est en stand-by, et si ça ne se fait pas cette année, ce sera les prochaines ?

Yann** : Il faut qu’on trouve un moyen de le financer. Pour l’instant, les partenariats publics ne veulent pas. On est dans un contexte un peu compliqué. Il faut voir avec les partenaires privés si on peut faire quelque chose.

On doit revoir la personne qui nous aide à mettre ça en place. La partie batterie serait assurée par le batteur d’Helldebert, qui fait pas mal d’actions culturelles comme ça, des initiations à la batterie pour les enfants. Je me dis que ce serait vraiment cool.

L’idée, ce serait de le faire pendant l’été, pendant le festival. Ce serait fun. Mais ce n’est pas évident à mettre en place.

Et on va essayer de faire de plus en plus d’actions comme celle-ci. Je trouve ça bien, si on veut que ça contribue au développement de cet univers musical.

** : Pensez-vous que le succès du festival a été progressif ou y a-t-il eu un tournant décisif pour vous ?

Yann** : Non, c’est progressif. Chaque année, on fait un truc de plus que l’année d’avant. Et on essaye d’être à l’écoute de nos festivaliers, on corrige petit à petit ce qui pouvait gâcher l’expérience de certains.

** : Est-ce que vous pensez que le Covid, les deux années « blanches », ont freiné le développement du Motocultor ? Ou est-ce qu’au contraire, la réouverture des festivals a redonné un engouement ?

Yann** : Ça a freiné au moment de la réouverture.

Après, on était dans le contexte de la double édition du Hellfest, donc je pense que c’est surtout ça qui a freiné. Les gens avaient déjà dépensé leur argent plusieurs années avant. Pour le deuxième week-end, ils avaient mis les places en vente un an à l’avance. Donc les gens étaient déjà asséchés financièrement, et du coup, je pense que ça a un peu limité le retour des festivaliers, pour nous en tout cas.

Pour le Hellfest, c’était plein à craquer, mais pour nous, c’était plus limité. Pour les autres événements métal, je ne sais pas. Nous, on est géographiquement proches, donc dès que le Hellfest fait quelque chose, on en ressent l’impact et c’est comme ça.

Moi, j’étais content qu’il y ait eu deux week-ends super à Clisson. Après, que ça ait des conséquences sur le Motocultor, c’est autre chose…

Par contre, le vrai boost pour le Motocultor, c’est le déménagement à Carhaix. Il y a eu des gens qui râlaient parce qu’on déménageait, mais maintenant, on a plus de monde. On a eu de la chance que ça puisse se faire rapidement. Ça a permis au festival de continuer sur l’élan de 2022, qui était une reprise un peu dure. Mais en 2023, on a fait une meilleure année, en 2024, on a fait pareil et en 2025, on est à plus de 15 % de fréquentation pour le moment.

On verra à la fin si on reste à +15 %, si ça baisse ou si ça continue d’augmenter, je ne sais pas trop. On aura les chiffres pendant le festival, en tout cas, pour l’instant, c’est encourageant.

** : Y a-t-il un artiste ou un groupe que vous rêvez de faire venir au Motocultor et que vous n’avez pas encore pu programmer ?

Yann** : J’ai envie de dire Megadeth !

Et j’ai envie de rajouter, avec un peu de frustration, Gojira, c’était l’année ou jamais pour les faire passer au festival, mais on n’a pas réussi. C’est un peu cliché de ma part, mais là j’avoue que je suis dégoûté qu’on n’ait pas réussi à les programmer cette année.

** : Avez-vous une anecdote marquante avec un artiste ou un groupe invité ?

Yann** : À chaque fois je pense à Behemoth, quand leurs bagages ne sont pas arrivés à destination. Ni les bagages, ni les instruments. Il n’y avait que le groupe. C’était en 2014, je crois. On a dû se débrouiller pour leur trouver des instruments avec d’autres musiciens à la dernière minute. Et Behemoth n’étaient pas les seuls : il y a eu cinq groupes comme ça.

Ce n’était jamais arrivé avant, ce n’est jamais arrivé depuis, et ce tte année là, c’est arrivé cinq fois sur une seule édition.

Les membres de Behemoth ont donc joué sans leurs déguisements et sans leur maquillage.

** : Comment faites-vous pour garder une ambiance « taille humaine » malgré la croissance du festival ?

Yann** : On ne grandit pas tant que ça. Justement, on n’a pas trop agrandi la superficie, pour pouvoir garder cette ambiance. On garde le côté compact : le camping, les parkings, l’entrée du site… tout ça reste vraiment proche.

Et puis c’est le festival lui-même qui crée l’ambiance. On a de super groupes, de super festivaliers. Si on réunit tout ça, on a tout ce qu’il faut.

** : Avez-vous réfléchi à une dimension écologique pour le festival ? Comme certains festivals qui utilisent des tentes en carton biodégradables, ou rendent leur site non-fumeur pour éviter la pollution des sols, etc. ?

Yann** : On a de grosses équipes de tri. Il y a des gens qui passent leurs trois ou quatre jours à ramasser les mégots, etc.

Depuis 2011, on a ces équipes. En plus des équipes pro, il y a beaucoup de bénévoles qui font le nettoyage et le tri en permanence. Donc pour tout ce qui est déchets, je dirais qu’on est plutôt bons.

En ce qui concerne l’énergie, une partie du site est alimentée en électricité, donc c’est de l’énergie verte dans le sens où elle n’émet pas de CO2. Par contre, on a quand même des groupes électrogènes pour les scènes, parce qu’il faut plus de puissance.

Il y a aussi des artistes qui viennent en avion, en tourbus, en van… On essaie de mutualiser les déplacements avec d’autres festivals quand on peut.

Ce qu’on aimerait mettre en place à la prochaine étape, c’est l’évaluation de l’impact environnemental et le bilan carbone.

On a des gens qui viennent de toute la France, donc forcément, le transport, ce n’est pas top. Après, il y a quand même le train qui arrive jusqu’à Carhaix, mais peu de gens viennent en train. 

On a mis en place des navettes/bus avec « On Tour ». Il y a deux lignes actuellement, une depuis Nantes, l’autre depuis Paris, mais elles ne se remplissent pas beaucoup… C’est difficile de se dire qu’on va ouvrir d’autres lignes si celles-là ne se remplissent pas.

On essaie aussi de varier les bières, de travailler avec des brasseurs locaux, ça réduit l’impact logistique et c’est local.

Cette année, on réfléchit aussi, avec Breizh Cola à passer des bouteilles en plastique aux fûts, comme la bière, à la tireuse.

** : Le Motocultor et la Bretagne sont étroitement liés. Pour autant, verriez-vous exporter le festival à l’étranger comme d’autres festivals ont pu le faire ?

Yann** : Déjà, devoir passer d’un département à l’autre, c’était long et un boulot énorme… Et puis il y a plein d’autres festivals en Europe.

On ne ressent pas le besoin d’exporter, d’autant plus qu’on fait le Motocultor Across Europe, mais c’est plus des warm-ups pour faire connaître le festival. C’est plus de la communication que du vrai export à l’étranger.

Et puis, de toute façon, on est liés à la Bretagne.

** : Que diriez-vous à quelqu’un qui n’a jamais écouté de métal pour lui donner envie de venir au Motocultor ?

Yann** : L’ambiance ! En général, les gens accrochent direct à l’ambiance et à l’énergie.

Ça dépend des gens, mon père, par exemple, n’écoute pas de métal, mais il aime bien le thrash parfois. Une fois, il m’a dit : « Ah, ce groupe-là était bien », et c’était du thrash ! En fait, il est fan de thrash sans le savoir. Lors des premières éditions en plein air, c’était : « Ah, Sodom, c’était bien.» Après, c’était Testament, Kreator, etc, les groupes de thrash, quoi.

Comme quoi, parfois, certains styles de métal extrême peuvent plaire à des gens qui n’en écoutent pas du tout. Et puis maintenant, on programme aussi des choses plus « grand public », même si on essaye de garder une cohérence dans la programmation.

** : Comment imaginez-vous le Motocultor dans dix ans ? Est-ce que vous avez déjà une vision ?

Yann** : J’aimerais beaucoup qu’il y ait une cinquième scène avec encore plus de groupes émergents. C’est plus une idée à moyen terme qu’une vraie vision, mais ce serait bien.

Et aussi plus d’actions culturelles, ce serait vraiment intéressant.

 ** : Si vous deviez résumer le Motocultor en une phrase ?

Yann** : C’est carrément l’ambiance qui définit le festival, je pense. Avec l’éclectisme de l’affiche, l’ambiance que mettent les festivaliers, les bénévoles, tous les acteurs du projet. Je pense qu’il y a une alchimie.

** : Je vous remercie, Yann, pour cette interview, c’était super cool de discuter avec vous.

Est-ce que vous avez un dernier mot pour l’équipe de Vecteur ?

Yann** : Merci à Vecteur Magazine, et c’était cool de te rencontrer.

** : Pour moi aussi.