Vecteur Magazine

DEAFHEAVEN Lonely People With Power

Notre avis :

**Lonely People With Power**, sorti ce 28 mars sur Roadrunner/Warner, marque un nouveau chapitre pour Deafheaven, le quintette de San Francisco, emblématique du black metal. Ce sixième album, plus lourd, plus équilibré et peut-être le plus abouti de leur carrière, ravive visiblement leur passion pour la musique. 

Un véritable coup de Cœur !

Parmi les tempêtes sonores qui traversent l’album, *Lonely People With Power* foisonne de moments d’une férocité saisissante. Le caractère distinctif de cet opus se manifeste nettement à travers les morceaux « Incidental » qui émaillent l’ensemble.

Le premier titre, et mon préféré de l’album, *Doberman*, ouvre le bal avec une agressivité aussi surprenante que majestueuse. Après une introduction atmosphérique, le morceau s’élance à une cadence implacable, condensant les multiples talents du groupe – des lignes de basse erratiques et un shredding effréné – dans une structure étonnamment cohérente.

Ensuite, sur *Magnolia*, le groupe déploie un riff glacial et percutant digne héritier du black métal progressif norvégien. Brut et authentique : quatre minutes intenses de cymbales écrasantes et de guitares palm-mutées, sans concession à la mélodie. 

Cependant, comme à l’accoutumée avec Deafheaven, il reste un océan de nuances à découvrir. Sur *The Garden Route*, une guitare plaisante et chatoyante s’entrelace avec la voix grondante de Clarke, créant une chanson d’amour poétique – probablement l’un des sujets les plus audacieux pour un groupe évoluant près du black métal.

*Heathen* s’aventure sur un terrain nouveau, tempérant des refrains lourds avec une essence pop sombre, atteignant un équilibre convaincant avant de plonger dans un groove pesant. La puissance de Clarke, à chaque mot, ajoute une texture à la musique, tout en étant portée par les vagues oniriques de guitare de Kerry McCoy et Shiv Mehra. Cela révèle une maîtrise nouvellement élargie de leur palette sonore.

L’explosion qui caractérise la seconde moitié de *Amethyst* est précédée d’une sérénité contemplative. Le producteur Justin Meldal-Johnsen offre un mixage alliant profondeur et clarté, permettant à chaque instrument de briller sans nuire à la densité sonore si chère à Deafheaven. Ce morceau commence avec des paroles et une guitare méditatives, telles des vagues ambiantes, pour culminer en un apogée puissant, soutenu par des couches d’instrumentation qui édifient un mur sonore impressionnant mais parfaitement maîtrisé.

*Incidental II*, se révèle peut-être le morceau le plus lourd jamais conçu par le groupe. Débutant par une intervention spoken word intime de Jae Matthews, du groupe darkwave Boy Harsher, il évolue rapidement vers une atmosphère abrasive, flirtant avec les genres du doom metal et du bruit industriel. La voix de Clarke, noyée dans une distorsion, se débat dans une mer de sonorités étouffées.

*Revelator* nous plonge dans notre époque politique via un prisme biblique, se montrant être le morceau le plus intense de l’album. Embrassant des éléments de black metal avec ferveur, il débute avec un trémolo féroce et des blast beats puissants, tout en gardant la clarté de production qui rend cet album captivant. La performance technique de la batterie de Tracy impressionne, combinant vitesse et précision, au service des intentions émotionnelles du morceau. Les guitares claires en milieu de piste ajoutent une tension dramatique avant de plonger de nouveau dans un tourbillon chaotique.

Le groupe s’aventure encore plus loin avec un travail de basse particulièrement expressif de Chris Johnson et *Body Behavior* met en avant la ligne de basse la plus entraînante de leur discographie. Avec une préoccupation manifeste autour de la construction de la masculinité, ce morceau se concentre sur une facette différente du son de Deafheaven, intégrant des rythmes et une énergie punk à leurs influences blackgaze. La voix de Clarke y est plus directe, s’harmonisant avec la structure relativement simple de la chanson. La seconde moitié, cependant, glisse vers des territoires plus familiers, avec des guitares superposées créant une profondeur texturale tandis que la section rythmique maintient une dynamique constante.

Deux morceaux de spoken word émergent : *Incidental III*, interprété par Paul Banks d’Interpol, se distingue par une tonalité contemplative et étonnamment tendre, créant un pont inattendu entre les influences post-punk et post-black métal. La voix distinctive de Banks, généralement froide et détachée dans Interpol, adopte ici une approche plus réfléchie, s’harmonisant avec un fond instrumental mélancolique. Ce moment de répit pave la voie vers la section culminante de l’album.

Les plus grandes réussites de Deafheaven ont toujours su transformer des émotions complexes en formes magnifiquement inattendues, et l’avant-dernier morceau, *Winona*, atteint cet objectif avec brio. S’étendant sur près de huit minutes, il sillonne entre des figures de guitare subtiles et un mur sonore immersif. Ce titre révèle une maturité et des nuances accrues, fruits d’années d’exploration sonore. Les cris de Clarke et l’interaction des guitares entre McCoy et Mehra créent des instants de véritable transcendance, avec des lignes mélodiques qui s’élèvent au-dessus des fondations rythmiques. 

De même, *The Marvelous Orange Tree* évoque des feux d’artifice en nuances de gris, mêlant chants authentiques, guitares étoilées et imprégnées. Ce morceau, proche de la fin, met en lumière le savoir-faire de Deafheaven. Débutant par une belle guitare aérienne, évoquant les pionniers du post-rock, il intègre progressivement des éléments de leur propre discographie. Le chant clair de Clarke apparaît à mi-parcours, avant que ses cris ne reviennent, créant un véritable dialogue entre les différentes facettes du groupe. Subtiles cordes en arrière-plan ajoutent une profondeur atmosphérique sans devenir envahissantes. Le morceau s’achève en douceur, laissant une impression d’achèvement plutôt qu’une fin abrupte.

Après avoir exploré des sonorités plus douces sur leurs deux derniers albums, il est excitant de constater le groupe revenir à une expression plus puissante. Clarke poursuit sa progression en tant que parolier, abordant des thèmes d’une actualité brûlante. Le titre même de l’album réussit un tour de force emblématique de Deafheaven : articuler une déclaration politique à travers une émotion profondément ressentie avec une approche artistique.

Chaque élément de cet album est agencé avec soin, chaque instrument jouant un rôle précis sans empiéter sur l’autre, tout en explorant brillamment les thèmes du pouvoir, de ses motivations et de ses conséquences. 

12 titres de moments intenses et à couper le souffle ! Cet album, Lonely People With Power, je ne l’ai écouté, je l’ai dévoré !

TRACK LIST :

1. Incidental I
2. Doberman
3. Magnolia

4. The Garden Route
5. Heathen
6. Amethyst

7. Incidental II (feat. Jae Matthews)
8. Revelator
9. Body Behavior10. Incidental III (feat. Paul Banks)
11. Winona
12. The Marvelous Orange Tree

Date de sortie : 28 mars 2025

LABEL : Roadrunner/Warner

 SITE : https://deafheaven.lnk.to/DHLPWP