Vecteur Magazine

Coroner revient d’entre les ruines avec *Dissonance Theory*

Interview par Cidàlia Païs

Crédit photo par GrzegorzGolebiowski

Quarante ans après ses débuts et plus de trois décennies sans nouvel album studio, Coroner revient avec *Dissonance Theory*, un disque dense, sombre et profondément réfléchi. Guidé par le guitariste et producteur Tommy Vetterli, le trio suisse y explore la dissonance cognitive, la fin d’un monde et la possibilité d’un renouveau, dans un métal à la fois technique, mature et farouchement non conformiste. Dans cet entretien, Vetterli dévoile la longue gestation de l’album, ses choix artistiques et philosophiques, ainsi que les coulisses d’un retour qui refuse la nostalgie facile pour mieux affronter notre époque.

Coroner fait partie de ces groupes que l’on croyait figés dans la légende. Fondé en 1985, séparé en 1996, reformé en 2011, le trio suisse s’apprête à publier en octobre son premier album studio en plusieurs décennies. Allons-y sur ce retour très attendu, construit loin des modes et des calculs commerciaux.

« Pourquoi sortir un album si ce n’est pas pour le faire à fond ? »

« Coroner s’est formé en 1985, il y a presque quarante ans », rappelle Tommy Vetterli d’emblée. Après cinq albums et une séparation en 1996, le groupe se reforme en 2011 pour quelques festivals, dont Hellfest, avant de signer en 2014 avec Sony Century Media. Mais il faudra encore des années pour que *Dissonance Theory* voie le jour.

La raison principale tient au métier que s’est choisi Vetterli : producteur à plein temps dans son New Sound Studio, près de Zurich. « Après une journée entière à travailler avec un groupe, je ne suis plus vraiment créatif le soir .

 D’un côté, j’ai pu explorer les sons avec plus de précision. De l’autre, ça rend les choses plus exigeantes : j’ai un idéal sonore en tête, mais ce n’est pas toujours évident de l’atteindre. Nous avons vraiment voulu que cet album soit exceptionnel. Aujourd’hui, il n’y a plus de raison de sortir un disque juste « pour exister » — il faut le faire pour soi, avec intégrité. C’est ce qu’on a fait. », explique-t-il. Trouver le bon état d’esprit pour composer pour Coroner s’est révélé long et exigeant. « Aujourd’hui, il n’y a presque plus d’argent dans les albums. Donc si tu en fais un, tu le fais pour toi. Nous avons écrit ce disque pour nous-mêmes, sans compromis. »

Un son moderne avec une âme old school

Si Coroner a toujours été associé à une forme de métal technique et avant-gardiste, *Dissonance Theory* se distingue par une maturité assumée. Vetterli, désormais producteur chevronné, a mis son expérience au service d’un son à la fois précis et organique.

L’album a été enregistré avec des outils modernes comme Pro Tools, mais dans une logique ancienne. « Beaucoup enregistrent quelques prises et éditent ensuite pendant des heures. Nous, on a préféré jouer jusqu’à ce que le feeling soit bon, et limiter au maximum l’édition. C’est ce qui donne ce côté old school. » Là où Coroner cherchait autrefois à être « technique pour être technique », Vetterli met désormais l’accent sur le poids émotionnel et la dynamique, bien plus que sur la démonstration.  

Pour le mixage, il a finalement choisi de ne pas s’en charger lui-même. Trop impliqué, trop proche des morceaux, il confie le projet à Jens Bogren. « Avec Dennis Ross, mon co-producteur, nous avions déjà 95% du son avant le mix. Jens a travaillé pour la musique, pas pour imposer sa signature. Il a hissé la production au niveau supérieur sans en dénaturer l’âme. »

De l’« Oxymoron » à la « Dissonance Theory »

Au départ, l’album devait s’appeler *Oxymoron*. Vetterli tenait à ce concept qui, pour lui, résume l’humanité : « L’oxymore, c’est l’alliance des contraires. Oxy, l’intelligence ; moron, la bêtise. L’être humain est brillant et stupide à la fois. » Le mot, mal perçu en anglais à cause de sa connotation insultante, sera finalement abandonné. 

Le groupe s’oriente alors vers *Dissonance Theory*, référence à la dissonance cognitive, ce conflit intérieur entre nos croyances et nos actes. Vetterli donne un exemple simple : aimer manger de la viande tout en refusant de faire souffrir les animaux. « Tu crées ta propre vérité pour supporter la contradiction. C’est au cœur de presque tout. » Sans être un album concept au sens strict, chaque morceau décline cette tension, qu’il s’agisse de destruction, de survie, de transformation ou de chaos.

Les paroles, saluées par le guitariste comme « les meilleures que nous ayons jamais eues », doivent beaucoup à Christine Ali Everett, autrice en charge de la biographie officielle du groupe. Elle a également participé à l’écriture de certains textes de *Dissonance Theory*, renforçant encore la cohérence de l’ensemble.

Un album-paysage : cycles, ruines et résilience

La structure du disque est pensée comme un cycle. Il s’ouvre et se referme sur « What Remains », une pièce instrumentale dont les motifs se répondent. « Pour moi, la tracklist fonctionne comme un seul grand morceau, avec un début et une fin », souligne Vetterli. L’intro, courte et synthétique, prépare l’oreille ; l’outro réapparaît avec des voix lointaines, presque incantatoires. « Elles symbolisent la fin du monde ou de l’humanité, des voix qui appellent à l’aide dans un univers qui s’effondre. »

Cette vision apocalyptique trouve un écho direct dans l’artwork de l’album. Confiée à l’illustrateur Stefan Tanner, la pochette représente un brin d’ADN constitué d’os, en train de se désagréger. « Nous avions déjà cette idée de l’ADN qui tombe et se défait, ainsi que le concept des os. La première version était très colorée, très “métal classique”, avec du feu. Nous avons préféré une approche noir et blanc, plus sobre et plus forte. Tout est dessiné à la main, et ça se sent. » 

Musicalement, le disque multiplie les détails de production qui renforcent ce climat crépusculaire. « Trinity » se clôt sur un piano accompagné d’un crépitement de vinyle, en clin d’œil au projet Manhattan et à Oppenheimer. D’autres morceaux laissent filtrer, sous la noirceur, une forme de lumière. « Transparent », porté par des riffs accrocheurs et un solo marquant, aborde par exemple la quête du bonheur dans les choses simples. Vetterli y injecte son propre cheminement : après des années à se plaindre, il dit avoir appris à savourer la nature et le silence des montagnes suisses. « C’est le titre le plus léger. Il parle du bonheur qu’on trouve dans les choses simples. J’ai dû apprendre ça moi-même : arrêter de me plaindre, profiter de la nature, des montagnes — ça change tout. »

 

Coffret spécial, héritage et futur

Pour les fans de la première heure, l’édition Media Book de *Dissonance Theory* constitue un objet incontournable. Elle contient un second CD : *Death Cult*, toute première démo de Coroner, avec Tom G. Warrior au chant, soigneusement restaurée à partir d’une cassette d’époque. « J’ai retrouvé une bande originale, nous l’avons numérisée sur une machine haut de gamme, puis envoyée en mastering. Le résultat surpasse tout ce qui circule déjà. » Un texte de Dennis Ross raconte en parallèle la genèse mouvementée de l’album et les raisons de ce long silence discographique.  

Côté scène, le groupe ne compte pas en rester là. Un nouveau management, de nouvelles agences de booking en Europe et en Amérique, et de nombreux concerts en préparation doivent accompagner la sortie du disque. Les répétitions débutent, et Vetterli se remet sérieusement au travail sur sa guitare. « Nous avons mis beaucoup de cœur et d’efforts dans cet album. Nous voulons le défendre sur scène autant que possible. »

« Ce n’est pas de la fast food music »

Tommy Vetterli sait que *Dissonance Theory* ne s’adresse pas à une écoute distraite. Il assume pleinement son exigence. « Cet album n’est pas pour tout le monde. Ce n’est pas de la musique fast food. Il faut s’asseoir, l’écouter plusieurs fois. Même à la dixième écoute, on peut encore découvrir des choses. »  

En guise de message final, il s’adresse aux auditeurs français avec une simplicité désarmante : « Soyez gentils. Même si quelqu’un a une opinion totalement différente de la vôtre, vous n’êtes pas obligés de le descendre pour ça. Un peu de respect ne ferait pas de mal. »

Avec *Dissonance Theory*, Coroner signe un retour qui refuse la nostalgie facile. Le groupe ne rejoue pas son passé : il le prolonge, en assumant les contradictions du présent. Une leçon de cohérence dans un monde saturé de dissonances.

 

       

        TRACK LIST :

       1.Oxymoron 

  1. Consequence
  2. Sacrificial Lamb
  3. Crisium Bound
  4. Symmetry 
  5. The Law 
  6. Transparent Eye
  7. Trinity
  8. Renewal 
  1. Prolonging

Notre Avis :

Coroner n’a jamais été un groupe figé dans une seule époque ni un seul son. Parti d’un thrash / speed néoclassique, le trio suisse a progressivement muté vers un thrash technique et progressif, avant d’explorer des territoires plus industriels, hypnotiques, toujours avec un souci maniaque du détail, des métriques complexes et de l’alourdissement des accordages. *Dissonance Theory* s’inscrit pleinement dans cette trajectoire : un album de vétérans qui refuse la redite confortable et préfère se confronter de front aux dissonances de notre temps.

Trente-deux ans après leur dernier album studio, Coroner ne revient pas pour capitaliser sur son statut culte, mais pour poser une nouvelle pierre à un édifice déjà singulier. La réunion du groupe, l’arrivée de Diego Rapacchietti à la batterie et le travail d’orfèvre de Tommy Vetterli ont abouti à un disque pensé comme un tout, où chaque morceau dialogue avec l’autre. On sent d’emblée la volonté de trouver un équilibre délicat : sonner comme Coroner *aujourd’hui*, sans renier ni singer le passé.  Ce tiraillement entre héritage et actualité est au cœur de *Dissonance Theory*. L’album est produit avec des outils modernes, très précis, mais sonne organique, humain, imparfait au bon sens du terme. Les tempos sont souvent vifs, les riffs acérés, mais la maturité transpire dans les choix : l’émotion et le poids des thèmes priment sur la seule démonstration technique.

Le titre de l’album est programmatique : la « théorie de la dissonance » qui le traverse ne relève pas que du vocabulaire psychologique, elle devient un prisme pour lire notre monde. Les chansons explorent la destruction, la survie, la résilience, la transformation, la manière dont le chaos et la violence déforment les êtres et les environnements, mais aussi la capacité humaine à reconstruire, à reprendre le pouvoir sur les ruines.

Cette tension entre désespoir et espoir structure tout le disque. Chaque morceau semble placer l’auditeur au milieu d’une zone sinistrée — sociale, technologique, spirituelle — et lui demander : qu’est-ce que tu fais maintenant, avec ce qui reste ?

Au-delà de la simple nouveauté discographique, *Dissonance Theory* s’inscrit dans une démarche plus large de mise en perspective du parcours de Coroner. L’inclusion de la démo « Death Cult » dans l’édition limitée agit comme un pont direct entre les débuts abrasifs du groupe et cette nouvelle ère plus conceptuelle. Entendre ces premières ébauches aux côtés d’un album aussi abouti mesure le chemin parcouru, mais aussi la cohérence d’une vision qui refusait déjà les carcans.

Dans un paysage métal où la Suisse reste souvent associée à quelques noms-clés, Coroner rappelle combien sa scène a pu et peut encore peser sur l’échiquier international. Le groupe a ouvert la voie à une approche plus cérébrale, plus audacieuse, sans jamais perdre le tranchant du riff. Avec *Dissonance Theory*, il prouve que son héritage n’est pas un musée, mais une matière vivante, prête à dialoguer avec les angoisses d’aujourd’hui.

*Dissonance Theory* n’est pas un album à consommer en fond sonore. Il demande du temps, de l’attention, plusieurs écoutes. Mais ceux qui accepteront de s’y abandonner découvriront un disque dense, riche, traversé de couches et de symboles, où chaque morceau ajoute une nuance à la grande question qui le hante : que faisons‑nous de nos contradictions, de nos destructions, de nos renaissances ?

Coroner signe ici un retour rare : pas un come‑back nostalgique, mais une véritable œuvre de maturité, lucide, dure, parfois cruelle, souvent poignante. Un album qui, à l’image de son titre, accepte la dissonance… et en fait une force.

PLUS D’INFOS :

Album : Dissonance Theory

Date de Sortie : 17 octobre 2025

Label : Century Media Records

Produit / Enregistré par Tommy Vetterli (New Sound Studios, Suisse).

Mixé/masterisé par Jens Bogren (Fascination Street Studios, Suède).

Artwork : Conçu par Stefan Thanneur.

    Lineup :

– Ron Broder (Ron Royce) – basse, chant 

– Tommy Vetterli (Tommy T. Baron) – guitare, chœurs 

– Diego Rapacchietti – batterie 

 

En live, ils sont rejoints par :  

– Daniel Stössel – claviers, samples, chœurs