Interview par Cidàlia Païs
Crédit Photo par Matthieu Gill
J’ai eu le plaisir d’échanger avec Brady Deeprose, guitariste et cofondateur de Conjurer, à l’occasion de la sortie prochaine de leur troisième album *Unself* chez Nuclear Blast (24 octobre 2026). Lors de cet interview, Brody retrace l’histoire DIY du groupe, née en 2014 des cendres du metalcore, et dévoile les coulisses d’un disque plus aéré et organique que *Pathos*. De la signature chez Nuclear Blast aux collaborations spontanées (*Kirsty’s Metal Hands*, splits), en passant par les prises de position engagées – comme le sample émouvant de Carla Antonelli sur *A Plea* –, cet échange explore l’identité fluide, la quête de connexion authentique et l’avenir radieux d’un quatuor uni comme une famille.
Formé en 2014 par Brady et Dani, deux anciens du metalcore lassés du « paraître », *Conjurer* puise d’abord chez *Trivium* ou *Bullet for My Valentine*. Très vite, l’envie d’extrême les pousse vers *Gojira* et *The Black Dahlia Murder*. « Dani et moi avons formé *Conjurer* début 2014. Nous venions tous deux de groupes metalcore, influencés par *Bullet for My Valentine* et *Trivium*. Mais à un moment, on s’est lassés de l’attitude de cette scène – trop tournée vers le paraître, pas assez vers la musique. En parallèle, on a commencé à explorer des sons plus extrêmes, avec des groupes comme *Gojira* et *The Black Dahlia Murder*. On voulait simplement créer un projet dont nous serions fiers, sans objectif précis, » raconte Brady. Les premières années se passent en mode DIY acharné : boulot le jour, concerts le soir dans des voitures surchargées, à travers tout le Royaume-Uni. « On a commencé à jouer partout au Royaume-Uni, en mode total DIY : finir le travail, partir en voiture à trois voitures différentes, jouer, rentrer, travailler le lendemain, puis recommencer. On a appris à fonctionner de manière très ‘old school’, » ajoute-t-il. Plusieurs line-up plus tard, Connor (des origines du groupe) et Noah, batteur virtuose, solidifient cette « famille musicale ». « Nous venons tous de milieux différents, mais *Conjurer* est devenu une vraie petite famille. Ma femme dit souvent qu’elle n’a pas seulement épousé moi, mais le groupe tout entier ! »
*Unself* réagit directement à la densité oppressante de *Pathos* (2023). « Ce nouvel opus est un peu une réaction au précédent. *Pathos* était très dense, presque claustrophobique : tant de couches et de complexité qu’en live, c’était difficile de respirer. On se concentrait tellement sur la technique qu’on en oubliait le plaisir de jouer. On voulait donc plus de *respiration*, plus d’organique, » explique Brady. Après quatre mois en studio sans urgence, le quatuor opte pour l’espace, l’organique, le ressenti pur. « On a passé quatre mois en studio, sans pression. Cette fois, les morceaux sont plus fluides, conçus autour du ressenti plutôt que de la complexité. On s’est sentis libres. Et franchement, c’est mon album préféré de notre discographie. »
La production de Joe Clayton, guitariste de *Pijn* et complice historique (de *Kirsty’s Metal Hands* au split *Palm Reader*), joue les chefs d’orchestre. « Joe est un ami proche, guitariste du groupe *Pijn*. Il fait partie de notre aventure depuis presque le début ; c’est avec lui qu’on a enregistré plusieurs projets (*Kirsty’s Metal Hands*, le split *Palm Reader*…). Travailler avec lui à Manchester, c’était naturel. Il nous connaît par cœur, comprend nos dynamiques internes, nos ambitions, notre évolution. En studio, il crée une atmosphère calme et bienveillante. On lui a enfin donné le temps et les moyens de peaufiner le son, sans se presser. Le résultat, c’est le premier album qui, selon moi, *sonne vraiment comme nous*, » souligne Brady. « Avant, on entendait souvent ‘l’album est bon, mais en live, c’est mieux’. Je ne veux plus de ça. Je veux un disque qui capture pleinement notre essence. »
La signature Nuclear Blast, après la faillite de leur ancien label, n’a pas altéré cette spontanéité. « On devait d’abord sortir notre album via notre ancien label pour le Royaume-Uni, et *Nuclear Blast* devait le publier à l’international. Quand notre précédent label a fait faillite, *Nuclear Blast* a immédiatement repris le flambeau. Pour nous, c’était un rêve, » se remémore Brady. *Conjurer* cultive les collaborations UK – splits, sessions live – et rêve d’en multiplier. « J’adore cette spontanéité et cet esprit de collaboration. C’est quelque chose qu’on veut continuer à cultiver. […] On est impatients de sortir cet album en octobre et de le défendre en live. On veut aussi revenir à plus de collaborations spontanées avec nos amis musiciens, comme une nouvelle piste *Kirsty’s Metal Hands* qu’on a déjà à moitié enregistrée. » Loin de la « logique du contenu streaming », « la musique doit rester un art pur, pas un produit d’algorithmes, » martèle Brady. Prochaines dates en octobre pour défendre *Unself*, plus de projets avec amis musiciens : l’élan créatif prime. « Dani et moi travaillons ensemble depuis dix ans, on se comprend presque instinctivement. C’est une relation musicale très forte. […] On fait la musique qu’on rêverait d’entendre. »
L’engagement frappe au cœur. Sur *A Plea*, un sample du discours de Carla Antonelli, pionnière trans espagnole, résonne comme un cri contre la haine anti-LGBTQ+. « Danny a découvert une vidéo d’un discours de Carla Antonelli, première sénatrice trans en Espagne. Sans même comprendre les mots, on sentait la force émotionnelle de sa voix. Quand on a lu la traduction, son message collait exactement avec celui de *Let Us Live*. On l’a contactée, et elle a accepté qu’on utilise un extrait de son discours. Elle est même venue à notre concert à Bilbao, avec d’autres élus et membres d’organisations trans. Ce moment était extrêmement fort pour nous, » confie Brody. Le titre *Unself* cristallise cette introspection : perte de soi face à la société, autisme et non-binarité de Danny, quête de connexions vraies. « C’est Dani qui l’a proposé tôt dans le processus. *Unself* a plusieurs sens : s’éloigner du ‘soi’, se détacher de l’égo, ou encore se débarrasser de son égoïsme. Ces idées reflètent tout le thème du disque : comment la société altère notre identité et notre rapport aux autres. Dani a aussi été diagnostiqué autiste et s’est découvert non-binaire, ce qui a nourri la réflexion. L’album parle de perte, de recherche d’identité, mais aussi de connexion. C’est notre disque le plus ouvert, le plus honnête. »
L’avenir ? Tournée, collaborations UK, fidélité à l’art : « On est impatients de sortir cet album en octobre et de le défendre en live. On veut aussi revenir à plus de collaborations spontanées avec nos amis musiciens, comme une nouvelle piste *Kirsty’s Metal Hands* qu’on a déjà à moitié enregistrée. […] Dani et moi travaillons ensemble depuis dix ans, on se comprend presque instinctivement. C’est une relation musicale très forte. […] On fait la musique qu’on rêverait d’entendre. »
« Quand j’écoute nos anciens albums, je vois surtout les choses que j’aurais voulu changer. Mais celui-ci, je l’aime pour ce qu’il est : honnête, cohérent, le reflet exact de qui nous sommes aujourd’hui. »
Un grand merci à Brady pour ce bel échange.
TRACK LIST :
*Unself* : Une explosion d’authenticité brute
Conjurer frappe fort avec *Unself*, leur troisième album chez Nuclear Blast, attendu en octobre 2026. Successeur de *Pathos* (2022), ce disque marque un tournant audacieux : fini la densité claustrophobique des précédents efforts, place à un son plus aéré, organique et viscéralement humain. Comme l’explique Brody Deeprose dans notre interview exclusive, quatre mois en studio sans pression ont permis de prioriser le ressenti sur la complexité technique – un choix payant qui libère les guitares massives et les vocaux déchirants.
Dès l’ouverture acoustique de *Themselves*, l’album pose ses bases : vagues émotionnelles rollercoaster, passages doux explosant en distorsion hurlante. *A Plea*, interlude essentiel inspiré par Baroness et Gojira, sample le discours poignant de Carla Antonelli, première sénatrice trans espagnole – un clin d’œil vibrant à *Let Us Live*, hymne rageur contre la transphobie et la haine sociétale. Le titre *Unself* cristallize le concept : se dépouiller de l’ego face à un monde toxique, explorer l’autisme et l’identité non-binaire de Danny, et chercher la connexion au-delà de l’isolement. Les lyrics, plus directs qu’auparavant, mêlent métaphores archaïques à une franchise brute, portés par une production magistrale de Joe Clayton (Pijn).
Musicalement, *Unself* est une cathédrale sonore : riffs addictifs, batterie fluide de Noah, basse grondante, et une intensité live enfin capturée sur disque. Moins “oblitérante” que le promettait la hype, elle gagne en souffle et en émotion, évoquant un mastodonte heavy mêlé à l’introspection post-metal. Conjurer n’imite personne ; ils forgent leur son unique, comme Brody l’affirme : “C’est la musique qu’on rêve d’entendre.”
*Unself* touche au cœur. Un album familial, collaboratif et engagé, reflet d’un quatuor soudé qui refuse le format streaming pour l’art pur. 9.5/10. À défendre en live dès que possible.
PLUS D’INFOS :
Album : *Unself*
| Label | Nuclear Blast Records |
| Date de sortie | 24 octobre 2025 |
| Producteur | Joe Clayton (Pijn) |
| Styles | Sludge metal, post-metal, doom, hardcore |
| Pochette | Peinte par Joost van den Broek |
Lineup :
| Brady Deeprose (chant, guitare),
Dani Nightingale (chant, guitare),
Conor Marshall (basse),
Noah See (batterie) |