Interview par Annabelle Piery – La fille en rouge
À Saint-Brieuc, le festival Carnavalorock résiste et continue d’écrire son histoire, entre passion, engagement et découvertes musicales. Relancé en 2017 après une première vie dans les années 90, il s’est imposé comme un rendez-vous incontournable de l’automne breton. Rencontre avec Samuel, l’un des piliers de l’organisation, qui revient sur l’histoire du festival, ses choix artistiques et les défis qui l’attendent.
Annabelle
Le festival Carnavalorock existe depuis plusieurs années à Saint-Brieuc. On sent qu’il a trouvé sa place dans le paysage local, alors que d’autres événements rock ou metal ont parfois eu du mal à durer.
Samuel
Oui. On a relancé le festival en 2017. Donc cette année, ça fera huit ans. Mais en réalité, la toute première édition de Carnavalorock remonte à 1990.
Annabelle
Ah oui, j’ai vu ça en cherchant un peu, et je me suis dit : “Mais quoi ? C’est vrai ?!” C’est assez surprenant de découvrir que l’histoire du festival remonte à plus de trente ans.
Samuel
Exactement. La première édition a eu lieu en 1990, à Saint-Brieuc, avec des copains. Et le festival a duré jusqu’en 1997.
Annabelle
Et donc, après cette première aventure dans les années 90, le festival a fait une longue pause ?
Samuel
Oui, on a mis un terme à l’aventure à cause des parcours professionnels et de la vie qui avançait… Et puis, en 2016, j’ai croisé mon ancien patron, Christophe (de l’agence 3C), sur un concert des Ludwig von 88, ainsi qu’Olivier, de l’association Diogène, qui organisait ce concert à Rennes. On a eu une vraie connexion ce soir-là, et de là est née l’envie de recréer le festival. On s’est revus en décembre 2016, et en octobre 2017 on relançait Carnavalorock. Avec une nouvelle association, beaucoup d’anciens et aussi des nouveaux venus.
Annabelle
Donc en quelque sorte, Carnavalorock a deux vies : celle des années 90, puis cette relance depuis 2017. Selon toi, qu’est-ce qui vous a permis de tenir dans la durée et de maintenir l’événement toutes ces années, malgré les difficultés auxquelles se heurtent beaucoup de festivals ?
Samuel
Ça marche, mais c’est compliqué. On est arrivé à un point de tension. La jauge est limitée à 2000 personnes, et les coûts augmentent d’année en année. Le problème, c’est qu’avec ce format, on ne peut plus s’offrir de grosses têtes d’affiche : les cachets sont devenus trop chers. On a peut-être atteint un point de rupture, et on doit réfléchir à une autre façon de faire. Cette année, par exemple, on a décidé de ne pas miser sur une grosse tête d’affiche, contrairement à 2023 où on avait programmé Ultra Vomit. En 2024, on a volontairement choisi un budget artistique plus modeste. L’an dernier, on avait fait environ 1800 entrées le vendredi et 1500 le samedi, soit 3380 au total, mais avec malgré tout un déficit d’environ 4000 à 4500 euros.
Annabelle
Oui, j’ai lu dans l’édito que vous aviez dû absorber un déficit. Ce n’est pas simple à gérer.
Samuel
Voilà. Donc on est obligés de réduire certains coûts, notamment les coûts artistiques. Mais la question, c’est : sans tête d’affiche, est-ce qu’on arrivera à remplir ? Derrière, l’équilibre repose aussi sur les subventions publiques, qui diminuent, et sur un territoire comme Saint-Brieuc, qui est plutôt pauvre, donc difficile pour le mécénat privé. Pour donner un exemple concret : le budget du festival en 2023 était de 235 000 euros. Les aides publiques représentaient 15 %, les aides privées 4 %, la billetterie 60 %, et le bar/restauration 20 %. Les équilibres sont fragiles : on marche en permanence au bord du précipice.
Annabelle
Donc finalement, vous êtes très dépendants de votre public : près de 80 % de votre budget vient de l’autofinancement via la billetterie et le bar. C’est une force, mais aussi un risque énorme…
Samuel
C’est vrai, mais c’est le cas de beaucoup de festivals. Et c’est aussi très risqué : il suffit d’un plantage sur la billetterie, et tout s’effondre.
Annabelle
Je comprends. Et justement, cette année, comment ça se présente en termes de préventes ? Est-ce que vous sentez que le public suit toujours ?
Samuel
C’est toujours difficile. J’ai l’impression que d’année en année, c’est de plus en plus dur. Peut-être que c’est lié au style : dans le rock et le metal, beaucoup de gens attendent la dernière minute pour prendre leurs places. Et puis il faut dire que l’été en Bretagne est ultra chargé : il y a énormément de festivals et de concerts. Des amis qui habitent ailleurs en France n’en reviennent pas de voir autant d’événements concentrés ici. Je prends l’exemple de mon pote Laurent, qui organise le festival Zone 51 à Sélestat : chez lui, en été, il n’y a quasiment rien. Alors qu’en Bretagne, on peut avoir 5 ou 6 festivals par week-end, parfois même en semaine !
Annabelle
Ah oui, je ne m’en rendais pas compte… Donc la concurrence est énorme : l’été, la Bretagne est déjà saturée en concerts et en festivals.
Samuel
Ah oui, c’est impressionnant. Il y a les très gros comme les Vieilles Charrues, le Motocultor, le Fête du Bruit à Landerneau, et une multitude de plus petits événements. La Bretagne est une terre de musique et de concerts, à l’été comme à l’année.
Annabelle
Dans ce contexte, vos choix artistiques doivent être encore plus stratégiques. Comment vous avez pensé la programmation cette année ?
Samuel
On a déjà bien exploré la scène locale et nationale au fil des ans, donc on fait aussi des choix en fonction de nos affinités et de l’éthique des groupes. On aime programmer des artistes qui ont un vrai discours, parfois politique, et qu’on apprécie humainement. On essaie aussi de varier les soirées : en général, le vendredi est plus rock, punk, metal ; et le samedi, plus éclectique, plus grand public. Cette année, c’est pareil : le vendredi, on aura par exemple Poésie Zéro, Krav Boca ou Lofofora ; et le samedi, Didier Super et The Liminanas, entre autres. Ça peut surprendre, mais ça fait partie de l’ADN du festival. Déjà dans les années 90, on avait ce mélange.
Annabelle
Concrètement, comment vous construisez la programmation chaque année ? Vous partez plutôt de vos contacts, des opportunités de tournée, ou vous allez directement démarcher certains groupes que vous aimeriez voir au festival ?
Samuel
Un peu tout ça. Parfois, ce sont les contacts qui jouent : par exemple avec Krav Boca ou les Undertones cette année, je les ai sollicités et ça s’est avéré possible de les faire tourner à Saint-Brieuc. Souvent, c’est aussi une question de calendrier : quand une tournée européenne ou française coïncide pile avec nos dates, c’est parfait. Et puis il y a les cas où je vais directement vers les groupes pour savoir s’ils sont disponibles. Depuis 2017, on a déjà beaucoup programmé, français comme étrangers, donc on essaie d’éviter de tourner en rond avec toujours les mêmes noms. On veut surprendre, proposer des choses originales, mais aussi miser sur des groupes en devenir que le public ne connaît pas encore. C’est ça aussi l’esprit du festival.
Annabelle
Justement, à propos de cette volonté de découverte : vous avez programmé des groupes et des musiciens peu connus qui sont ensuite devenus des références. Est-ce que cette démarche de mettre en avant des artistes émergents fait toujours partie de l’ADN du festival ?
Samuel
Ah oui, complètement. C’est même un des piliers du festival : le développement, les découvertes, et aussi le soutien au local, au département et à la région. On fait un gros travail là-dessus. Dès 2018, on a mis en place des résidences : les groupes jouent dans de petites salles comme Bonjour Minuit, travaillent leur set avec des techniciens, et se produisent ensuite sur scène au festival. En 2023, par exemple, on a accompagné deux groupes régionaux, Increase et Recouvrance, en résidence au Grand Pré à Langueux. Ils ont bossé deux jours avec du management et des techniciens, donné un concert gratuit le jeudi, puis assuré l’ouverture du festival. Cette année, c’est Drama King qui bénéficie de ce dispositif.
Et puis il y a aussi les découvertes qui explosent ensuite. Ayron Jones, c’était tout nouveau quand on l’a fait jouer, et derrière il a pris une autre dimension. Pareil pour des groupes comme Pogo Car Crash Control, Johnny Mafia, ou encore les Ramoneurs de Menhirs. On a aussi accueilli Celeste au tout début, aujourd’hui ils jouent dans des grosses salles. C’est toujours compliqué de savoir si un groupe va “percer” ou pas, mais on aime donner cette chance. On a eu Tagada Jones et Ultra Vomit en 2017 : depuis, leur notoriété a explosé.
Annabelle
Donc vous jouez vraiment un rôle de tremplin : même quand il n’y a pas de grosses têtes d’affiche, les jeunes groupes se retrouvent aux côtés de formations déjà reconnues. Ça leur donne une vraie visibilité.
Samuel
Exactement. Par exemple cette année, on a Poésie Zéro et Krav Boca, qui sont des valeurs sûres, mais aussi les Undertones, un groupe mythique. C’est une autre génération, un autre public. Les Undertones ont très peu joué en Bretagne, donc c’est une date rare. Évidemment, c’est de plus en plus compliqué de construire une programmation qui attire, car les têtes d’affiche coûtent très cher et techniquement, on n’est pas équipés pour accueillir certains gros groupes de metal. La salle Robien est une salle de 2000 places, pas faite pour les grosses productions qui arrivent avec une artillerie énorme. Pour ça, il y a des festivals plus adaptés comme le Motocultor, qui peut accueillir 20 à 30 000 personnes par soir.
Annabelle
Oui, ce n’est pas le même gabarit : c’est un autre type de festival, une autre ambiance, et finalement c’est bien que les deux coexistent. Ce n’est pas le même public non plus, j’imagine ?
Samuel
Non, pas du tout. Et puis dans l’année, il y a aussi d’autres événements proches, comme le Kreiz Y Fest en mai. C’est un peu le même esprit que nous, avec une jauge comparable, mais en plein air.
Annabelle
J’aimerais maintenant revenir sur l’esprit du festival : au-delà de la programmation, il y a aussi les bénévoles qui font vivre l’événement. Combien de personnes participent chaque année ?
Samuel
Environ 105 bénévoles. C’est à peu près la même équipe qui revient chaque année, avec quelques changements, mais le noyau reste très fidèle.
Annabelle
C’est une belle équipe ! Comment ça fonctionne, la dynamique entre vous ?
Samuel
Chacun a une vraie autonomie. Il y a un responsable par secteur — bars, montage, logistique, etc. — et chaque responsable gère son équipe de A à Z. Ça va du montage au démontage, en passant par la coordination sur le terrain. Ça fait maintenant depuis 2017 qu’on fonctionne comme ça, donc l’équipe est bien rodée. 105 bénévoles, c’est déjà beaucoup pour un festival de cette taille. On a même un peu réduit par rapport à certaines années. Comme on n’est pas en plein air mais en salle, l’espace est plus confiné. Mais autour, on monte tout de même un village : sur le parking, on installe restauration, bars, merchandising, stands associatifs… Ça devient une vraie petite ville le temps du festival.
Annabelle
Dans vos communications et dans l’édito, vous insistez sur un festival sûr et inclusif, avec des actions de prévention contre les discriminations et les violences sexistes et sexuelles. Comment ça se traduit concrètement sur place ?
Samuel
C’est quelque chose qu’on a mis en place dès 2017. Au départ, on travaillait avec l’association L’Orange Bleue de Rennes, qui intervenait sur la prévention autour de l’alcool et des violences sexistes. Puis en 2019, on a monté notre propre équipe locale, en partenariat avec Le Carrouge et d’autres structures du territoire. Elle est pilotée par Philippe, avec des éducateurs de rue et des bénévoles formés. Ils assurent des maraudes sur le site, accompagnent et informent le public. Aujourd’hui, c’est devenu une vraie équipe structurée, presque professionnelle. Beaucoup de festivals s’y mettent seulement depuis quelques années, mais nous, ça fait partie de l’ADN du projet depuis la relance.
Annabelle
Côté du développement durable, vous mettez aussi en avant le local, le bio, la réduction des déchets… Comment ça s’applique concrètement ?
Samuel
On a commencé à réfléchir à ces questions dès les débuts. Depuis 2018, par exemple, on ne fait plus produire de gobelets. On travaille avec Écoplanète, à Rennes, qui fournit des gobelets réutilisés venant d’autres festivals, lavés et remis en circulation. Ça nous paraît plus cohérent que de produire sans cesse des gobelets à l’effigie du festival, qui finissent par être des déchets. Côté alimentation, on travaille avec des traiteurs et producteurs locaux, et pour la technique aussi : son, lumière, régisseurs… On privilégie toujours les prestataires du coin, pour limiter les déplacements et rester en circuit court.
Annabelle
Dans ton édito, tu expliques que vous devez remplir la billetterie à 92 % pour atteindre l’équilibre. Au-delà de la vente des billets, de quoi avez-vous besoin pour sécuriser l’avenir du festival ?
Samuel
Le nerf de la guerre, ça reste le public. Les aides publiques diminuent et ne vont clairement pas augmenter dans les années à venir. Donc si on veut que le festival dure, il faut que les gens se mobilisent, achètent leurs places, et se sentent investis. Sinon, il ne restera que les très gros festivals. L’autre levier, c’est le soutien privé, les sponsors. Mais là aussi, c’est compliqué : la plupart des entreprises locales privilégient le sport ou soutiennent les grands festivals très visibles. Donc il faut réfléchir à d’autres modèles pour que des festivals comme le nôtre, de taille moyenne, puissent se pérenniser. Ce n’est pas un problème propre à Carnavalorock, c’est une question qui touche tous les festivals de notre envergure en France.
Annabelle
Et si on se projette un peu… Dans un monde idéal, comment tu imagines Carnavalorock dans cinq ou dix ans ?
Samuel
(Rires) Honnêtement, je ne rêve pas d’un festival plus gros. Je fais ça bénévolement, par passion, à côté de mon métier. L’objectif n’est pas de grandir à tout prix, ni de passer en plein air. Au contraire, je trouve que la salle et la jauge nous conviennent bien. Mon souhait, c’est surtout que le festival se maintienne, année après année, qu’il reste un rendez-vous attendu et qu’on continue à faire plaisir au public. Peut-être, à la limite, ajouter un petit concert en cours d’année, mais pas plus.
Annabelle
Je comprends. Est-ce qu’il y a un point important dont on n’a pas parlé et que tu aimerais ajouter ?
Samuel
Oui, je voudrais souligner l’équilibre sur lequel repose le festival. On fonctionne grâce à une tripartite assez originale : l’association de bénévoles d’un côté, et deux structures professionnelles de l’autre. L’agence 3C, de Christophe Bosq, avec qui j’ai travaillé pendant près de dix ans, et Diogène, qui est producteur de spectacles sur l’Ouest. Cet équilibre entre bénévolat et professionnels, c’est rare, et c’est ce qui nous permet de tenir depuis 2017.
Annabelle
Très clair. Merci beaucoup pour cet échange !
Entre fidélité des bénévoles, exigence artistique et engagement citoyen, Carnavalorock illustre la vitalité des “petits” festivals qui font vivre la musique toute l’année. Si l’équilibre économique reste fragile, l’envie demeure intacte : surprendre, transmettre et offrir au public une expérience collective qui dépasse le simple concert. Une belle leçon de persévérance dans un paysage culturel en constante mutation.
Le festival Carnavalorock se tiendra les vendredi 17 et samedi 18 octobre 2025 à la salle de Robien, à Saint-Brieuc (22).
Pour visionner l’aftermovie du festival 2024, c’est par ici : Carnavalorock 2024
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Instagram : Carnavalorock
Site officiel : www.carnavalorock.com