Vecteur Magazine

BLOOMING DISCORD

09.04.2024

Par Christophe Pinheiro

Depuis bon nombre d’années, Marseille regorge d’artistes à la renommée sans équivoque. Et si pour beaucoup, la scène hip-hop est celle qui représente le mieux la cité phocéenne, loin des « grands médias », une scène metal très riche et active nous offre d’excellentes réalisations « Made In Massilia ». Et parmi tous ces groupes géniaux, un combo du nom de BLOOMING DISCORD vient nous présenter son premier album. Un metal alternatif qui avance contre mistral et marées depuis 2015. Après un passage à Lille*, Karim en promo sur Paris, se pose quelques minutes au téléphone, pour nous présenter ‘Memories From The Future’.

 

Pourrais-tu te présenter, ainsi que le groupe, à nos lecteurs ?

Nous sommes BLOOMING DISCORD, un groupe marseillais fondé en 2015. On fait un rock, metal alternatif un peu difficile à décrire. Inclassable, car il y a des influences très disparates, correspondant aux cinq membres du groupe, qui sont très différents et aux époques d’inspirations différentes. Mais pour résumer avec quelques références, cet album, ‘Memories From The Future’, a des éléments tirés de SYSTEM OF A DOWN, STONE SOUR, BEARTOOTH, AVENGED SEVENFOLD, TRIVIUM, saupoudré de ELECTRIC CALLBOY sur deux ou trois couplets. C’est assez éclectique. Et puis aussi, quelques influences de type NIRVANA qui trainent au milieu de tout ça. Pour cet album, on a voulu faire quelque chose qui nous ressemble et qui rappelle nos premiers amours musicaux.

 

C’est vrai que je trouve le côté STONE SOUR assez présent, notamment dans ton chant sur certains passages.

C’est marrant car à la base, ce n’était pas une influence « consciente ». Et à mesure qu’on  composait et qu’on enregistrait des pré-prod, sur la version « brouillon » de l’album, avant d’aller en studio, on avait du mal à qualifier notre musique. Et j’ai dit au groupe, qu’avec du recul, en écoutant ce qu’on venait de faire, un groupe me venait en tête, c’est STONE SOUR. Et pourtant, ce n’est pas un groupe qu’ils écoutaient tant que ça. Et à posteriori, on s’est dit qu’en effet, ça sonnait un peu comme STONE SOUR. Les hasards sont marrants.

 

Après deux EP, vous sortez votre premier album. J’ai vu que vous l’avez composé pendant les deux années de crise sanitaire. Comment avez-vous travaillé sur cet album ?

Oui, on a pris beaucoup de temps pour cet album. On est parti de zéro, on a appris à travailler en collectif, car on est très différents avec des caractères très différents. Donc, ça peut paraître long, mais ce temps qu’on a pris est très précieux, car ça nous a permis d’avoir une cohésion de groupe. On est devenus cinq locomotives qui portent le groupe et pas juste un line-up stable. Ce sont cinq personnes hyper impliquées qui vont dans la même direction. Et on ne le dit pas assez souvent, mais c’est la base, et ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Donc, cette période de crise sanitaire a été pour nous, comme pour beaucoup de monde, une période d’introspection, voire de remise en question, et pas que sur le point musical. On a vécu des moments compliqués, individuellement mais aussi collectivement. Mais ça nous a permis de mûrir. Et c’est à partir de là qu’on s’est dit qu’on allait exploiter ce qu’on avait appris pour faire ce « fucking » premier album. Au fil de la composition, on s’est vite rendu compte qu’on avait là, l’expression de la combinaison de nos sensibilités. Variées mais cohérentes, avec une approche plus directe, efficace et taillée pour le live. Car lors de nos concerts, voir des gens qui hochent la tête, c’est plutôt bon signe. Mais on a envie que les gens se foutent sur la gueule, de la bagarre. Et là, on le voit sur nos récents live, que les gens bougent. Donc on a réussi à combiner ça, en conservant les éléments créatifs d’avant et en y ajoutant des éléments de surprise. On a envie qu’il se passe des choses dans notre musique, tant pour nous que pour les gens qui nous écoutent. Et la surprise peut passer par plein de choses différentes. Ce n’est pas un style particulier ou une recette particulière. On aime qu’il se passe un truc efficace, mais pas téléphoné. C’est ce qu’on essaye de faire passer dans cet album.

 

A l’écoute de cet album, j’ai été frappé par le cap que vous avez franchi. C’est une musique qui garde son esprit « catchy », mais je sens que vous poussez plus loin le côté mélodique. En toute subjectivité, est-on en droit de dire que cet album est né sous le signe de la maturité ?

Effectivement, c’est vraiment l’expression d’une certaine maturité, car on a encore beaucoup d’expériences à engranger. Ce n’est que le début pour nous. Alors, je ne veux pas faire le « peuchère » comme on dit en marseillais, le « Gavroche », mais on ne nous a jamais rien servi sur un plateau en argent. On a tout fait à la force de nos petits bras, on a fait les erreurs que plein de groupes font, on est passés par toutes les étapes. Et c’est quelque chose qui nous a renforcés, nous a unis. Et tout ça combiné à l’expérience de la vie, aux problèmes personnels, sentimentaux, émotionnels ou financiers, c’est l’expression qui entraîne une constante travaillée pour cet album. Avoir ce produit fini, c’est un réel accomplissement pour nous. Ensuite, le résultat, on ne peut pas le connaître. Même si on y travaille pour que ce soit une réussite. Mais déjà, le simple fait d’avoir travaillé sur le processus créatif et d’enregistrement nous rend fiers. Et ça marque une étape de nos vies.

 

 

C’est toi qui écris les paroles ? Et quels sont les thèmes abordés dans cet album ?

Oui, c’est moi qui écris les paroles et j’y attache une importance capitale. Je fais partie de ces gens qui ont toujours lu les paroles des groupes, sur les livrets… C’est hyper important pour moi. Il y a des groupes qui sont hyper efficaces en live, mais qui peuvent avoir des paroles un peu bateau. Ça ne veut pas dire que c’est mauvais. Et puis, il y des groupes qui ont une musique énorme, et en plus des textes complètement ouf. Et pour moi, c’est quelque chose d’immense. Et c’est pour ça que je suis assez exigeant avec mes textes. Évidemment, chacun les reçoit comme il l’entend et je ne vais pas m’auto-féliciter, mais parfois je passe des semaines, voire des mois à écrire un morceau. Je n’aime pas écrire des choses que j’ai déjà vues quelque part. Et tomber dans des mots ou des images clichés.

Pour cet album, on a choisi de s’orienter sur des sujets très personnels, intimes, c’est un album très tourné vers l’introspection, du fait de la période de composition de cet album. Et c’est quelque chose qui contribue à incarner l’effort qu’on a fait et c’est d’autant plus facile à habiter lorsqu’on est sur scène. Ça contribue énormément au lien qu’on crée avec les gens. Ça m’a beaucoup aidé dans la vie, étant jeune et même aujourd’hui, de me connecter avec un artiste à travers ses paroles. De sentir que lorsqu’on ne va pas bien, on n’est pas seul, car d’autres peuvent ressentir la même chose en l’exprimant et en le sublimant par l’art. Je peux dire que des artistes m’ont sauvé. Et aujourd’hui, continuer à recevoir de la part de ces artistes, mais aussi que je puisse le proposer à d’autres gens, c’est quelque chose que je n’aurais jamais imaginé, mais à la fois que j’ai eu comme obsession depuis mon adolescence. Et de plus en plus, on reçoit ou je reçois des messages de gens qui me disent qu’ils ont été particulièrement touchés par tel ou tel texte, par telle image, par tel passage, et c’est quelque chose d’hyper précieux pour un artiste, quel que soit son mode d’expression artistique. Sentir une émotion qui s’établit, c’est indescriptible. Le partage est central dans ce qu’on a envie de transporter. On a reçu un commentaire public au sujet du titre “Latch”, disant : « En tant que survivante d’agression sexuelle, je me reconnais dans ce texte. Et merci pour ça. » Un témoignage aussi poignant de quelqu’un qui se met à nu et en public pour partager ce lien, ça m’a mis les larmes aux yeux.

 

Un mot sur la pochette de l’album. On y voit un jeune garçon qui regarde un tableau d’une femme tatouée. Quelle en est la signification ?

C’est un mélange de pas mal de choses et on a pu voir que c’était sujet à diverses interprétations. À l’origine, l’élément de base était autour de ce garçon qui est dans un monde sombre, ce qui est comparable à nous, qui étions dans cette phase difficile pendant la composition de l’album. Et ce garçon observe dans un musée qu’on devine, ce tableau qui a des couleurs vives, un peu hypnotisant, et dans lequel on a envie d’entrer, et dont le dessin sort aussi du cadre. Il a ce côté fascinant avec ce personnage féminin qui intrigue. C’est l’image que l’on voulait faire ressortir dans le groupe. L’image de quelqu’un qui veut sortir de ce monde terne vers un échappatoire lumineux qui est la musique, les concerts… Et à la fois, ça peut avoir une autre signification qui est dans les textes qui sont moins festifs que la musique, ce qui est assez fréquent dans le metal. C’est un élément de rappel de difficultés relationnelles ou sentimentales que nous avons pu éprouver, que j’ai éprouvées, dans cette figure féminine qui est à la fois attirante mais dangereuse. Qui peut pétrifier, qui peut être douloureuse et face à qui on peut se retrouver un peu démuni, tel un enfant qui observe sans savoir comment réagir. Et pour les tatouages, c’est plus un rappel de l’esthétique qui arbore certains membres du groupe dans leurs tatouages ou ceux qui aiment les éléments graphiques skate ou comics. D’ailleurs, elle a sur la pommette gauche un petit quignon de pomme qui rappelle la pomme du logo originel du groupe qu’on retrouve en filigrane sur le deuxième EP. Mais même entre nous, on n’a pas la même signification de cet artwork. Ce travail a été réalisé par Kevin Cavigioli, qui a d’ailleurs réalisé notre clip en animation de “Inner Evil”. Et il travaille sur d’autres choses pour nous, qui sortiront cette année. Je tiens à saluer son travail, car c’est quelqu’un de très talentueux.

 

Vous avez sorti le clip du premier single “Latch”. Le tournage a eu lieu au Molotov, avec la participation de plusieurs représentants de la scène marseillaise. Bien que les paroles soient marquantes, que ce soit la musique ou l’image, c’est une vidéo qui transmet de la bonne humeur. Je sens une volonté de votre part à rassembler. C’est un besoin pour vous ?

On a voulu faire quelque chose qui nous ressemble. Et cette vidéo est l’expression de ce qu’on est dans la vie. On aime rencontrer des gens, faire la fête avec eux. Pour certains d’entre nous, on vit en colocation, on aime accueillir plein de gens, faire des soirées. Et des gens de tous milieux, car déjà entre nous cinq, on ne vient pas des mêmes milieux sociaux, éducatifs… Mais on aime croiser toutes les influences. La semaine dernière, on était à un anniversaire de copains qui sont dans un collectif techno, mais qui viennent à nos concerts metal. Et nous, on va à leurs événements techno. C’est très ouvert. Et dans ce clip, c’est ce qu’on veut transmettre dans nos concerts. On sait que le concert, c’est le nerf de la guerre pour un artiste, et pour faire en sorte que les gens se déplacent, on a l’impression qu’il faut proposer aux gens que c’est une soirée où ils vont faire la fête, qu’ils vont s’amuser. Il y a plein de façons de faire la fête, bien sûr, mais ils vont s’amuser, il va y avoir de l’échange d’énergie, ils vont rencontrer des gens, ils vont bouger… Et combiné au fait que dans la scène metal, il y a beaucoup de gens passionnés qui ne font pas ça pour l’argent. On a rencontré, sur la route, beaucoup de groupes avec qui on a partagé la scène, d’autres avec qui on va partager la scène, aussi avec des organisateurs de concerts, des médias, je citerai Fred Landercy de Metal II Mars qui fait un super boulot pour couvrir la scène du 13 avec son fanzine. Il y a tout un microcosme qui se bouge le cul pour faire avancer les choses. Et on a toujours voulu pousser dans ce sens-là. On a tous la même passion, on l’exprime différemment et il y a toujours des gens qui ont des affinités différentes. Mais dans le fond, on est tous des mélomanes, on aime la musique, aller aux concerts, alors rassemblons nous et allons de l’avant tous ensemble. Et lorsqu’on a fait ce clip, on a pensé à ça et on a envoyé un appel à tous les groupes du sud de la France. Mais il y a même Arthur Alternatif qui est venu depuis Lille pour apparaître dans le clip. Même si tout le monde n’a pas pu venir, on est hyper touchés de voir que du monde se ramène, je peux citer SCARLEAN, A.C.O.D, ETHS, DIGITAL NOVA et j’en passe… Et à ces gens-là, on n’a pas dit grand-chose sur la préparation, juste venez face à la caméra et soyez vous-mêmes, faites n’importe quoi. Et ça a permis à chacun d’exprimer sa propre personnalité sur la vidéo. Et d’avoir ce moment de partage, c’est hyper épanouissant pour nous. On va se souvenir longtemps de ce tournage. On veut incarner cette scène qui se bouge le cul et qui a beaucoup d’énergie positive à partager.

 

On partage la même philosophie chez Vecteur. On travaille tous en tant que bénévoles, que ce soit pour le magazine ou pour la production de concerts. Le but est de rassembler les gens autour de notre passion et permettre à des artistes d’exprimer leur art.

A titre personnel, j’ai un coup de cœur pour le titre “Memories From The Future”. C’est, selon moi, une bombe émotionnelle. Un petit mot sur ce titre ?

Ça me touche que ce soit ton coup de cœur, car c’est mon morceau préféré de l’album. Pour la petite histoire, sur ce titre, j’ai la voix post-COVID. J’avais eu la COVID, trois semaines avant et je me connais, il y a deux, trois moments où je l’entends. Mais on est hyper contents du résultat. C’est un défi à enregistrer, mais on aime ça. Il a été enregistré avant les autres, car on a été sollicités par quelqu’un qui aimait ce qu’on faisait, un réalisateur qui montait un docu-fiction sur une vieille imprimerie de Marseille qui est devenue un lieu culturel. Et le riff d’introduction évoque l’image de la machinerie d’imprimerie, qui produisait aussi des cartes de tarot. Et le côté machines avec le côté tarot, donc divination, surnaturel. On était en contact avec un petit groupe dont tu as sûrement entendu parler qui s’appelle LANDMVRKS (rires), qui ont un studio et on a sollicité Flo, le chanteur, pour enregistrer ce titre. Et comme ça s’est bien passé, on a pris rendez-vous pour l’été suivant pour enregistrer le reste de l’album. Mention spéciale à Flo qui fait un travail monstrueux, au-delà du talent qu’il a en tant que leader de LANDMVRKS, qui est devenu un groupe international et dont le succès est amplement mérité. En studio, c’est un super ingé-son, un super driver de groupes, car il arrive à cerner très rapidement où tu veux en venir. C’est quelqu’un qui travaille très intelligemment, avec beaucoup d’humilité et d’écoute de l’artiste. Et en une semaine, on a bouclé tout l’album et on est hyper contents de comment il sonne, car il a très bien identifié ce qu’on voulait, comment on devait sonner. Et ça donne cet album dont on est hyper fiers de la prod.

 

 

Je ne déroge pas à la règle des interviews que je fais. Dans quelles conditions recommandes-tu l’écoute de votre album ?

Franchement, c’est une excellente question. Alors en voiture, ça marche très bien. Mais j’ai eu des retours de gens qui m’ont dit : « Lorsque je fais du sport, ça défonce. » Et c’est marrant, parce que j’ai eu cet effet avec le dernier album de LANDMVRKS. Donc, je dirais en voiture ou au sport. Mais je pense que mon guitariste te dirait, en soirée.

 

Ok, il y a plus de chances que je l’écoute en soirée qu’en faisant du sport, mais…

(rires) Il en faut pour tout le monde.

 

Des dates de concerts à venir ?

Oui, un certain nombre qui sont en négociation, c’est compliqué d’en parler. On sera le 23 mars à Avignon, au Metal Crew Fest pour la première édition. On jouera également à Jas’Rod à Marseille. On y joue car la semaine dernière on a joué pour le Release Party dans une salle de 300 places. On a eu la bonne surprise de faire sold out en pré-vente. C’était une soirée incroyable, les gens étaient hyper chauds. L’intro du concert, c’était “Latch”, on arrive, scène noire, et il y a juste le guitariste et moi en acoustique. On commence les premières notes qui sont assez calmes, j’ai lancé deux mots et toute la salle chantait à ma place, j’ai failli lâcher le micro. C’était ouf. Mais comme on a pas mal de personnes qui sont restées sur le carreau, dont des proches, on a saisi l’occasion de proposer une date bonus, un mois et demi après. C’est pour les gens qui ne sont pas venus. Mais il y a quand même des gens qui étaient déjà là et qui vont revenir. Et ce sera le 29 mars. Et ensuite, on aura nos premières dates à l’international, en Italie, début mai. Et le 31 mai, on a la chance d’avoir été retenus par Keuf Metal pour le warm up du festival Metaldays à La Rochelle.

 

Un dernier mot pour les lecteurs de Vecteur ?

Merci beaucoup d’avoir pris ce temps, et d’accorder ce temps à notre projet. D’avoir des gens, des médias qui font ce travail de relais, de vecteur (rires). C’est absolument crucial pour nous. Et puis, je voudrais saluer votre travail et la communauté des passionnés qui se rendent aux concerts. Car c’est ça qui fait vivre le spectacle vivant. On partage tous la même passion. Et de la même façon que les gens soutiennent les groupes de musique, il est important qu’ils soutiennent les médias. Continuez à lire, à partager Vecteur. Car c’est un travail de qualité qui permet à la musique d’accéder à des gens, c’est précieux. Donc merci pour tout ce que vous faites.

 

Merci beaucoup.

 

* L’avant veille de cette interview, le groupe BLOOMING DISCORD était invité à l’avant première des Triomphes du Metal Français, à Lille. Le groupe avait déjà gagné un prix, l’année dernière pour le clip “Inner Evil”. Et cette année, le groupe a de nouveau été récompensé pour le premier single “Latch”.