Par Christophe Pinheiro
Quatorze musiciens, des guitares électriques, des bombardes, des cornemuses, du violon, des chants en breton, en français ou en anglais et une furieuse envie de faire vivre la culture bretonne autrement. Depuis 2020, B.R.E.T.O.N.S. transforme le patrimoine celtique en matière rock, sans jamais chercher à choisir entre tradition et modernité. Avec ‘D.A.O.U’, son deuxième album, le collectif franchit un nouveau cap : le son se durcit, les guitares prennent davantage de place et les textes continuent de faire dialoguer mémoire collective, identité et préoccupations contemporaines. Un disque pensé pour être vécu autant qu’écouté.
Entretien avec Jessica Delot (violoniste/chanteuse).
Crédit photos : Adrien Painchaud
Pour commencer, comment présenteriez-vous B.R.E.T.O.N.S. à quelqu’un qui découvre votre univers aujourd’hui ? Est-ce un groupe, un collectif, une aventure humaine… ou un peu tout ça à la fois ?
C’est un peu tout ça à la fois ! Ça a commencé comme un groupe, puis ça s’est transformé en collectif (nous sommes 14 sur scène) mais c’est surtout une aventure humaine qui continue de grandir, avec l’envie de défendre une Bretagne vivante, moderne et ouverte.
Votre nouvel album ‘D.A.O.U’ est sorti le 3 avril. Avec un peu de recul, quel regard portez-vous sur ce disque ? Quels sont les retours ?
Avec un peu de recul, on est vraiment très fiers de ce disque. On avait envie d’aller plus loin que le premier, avec un son plus rock, plus puissant, tout en gardant notre identité bretonne. Les premiers retours sont très positifs, aussi bien de la presse que du public, notamment sur l’énergie et le côté très live de l’album. Ça nous conforte vraiment dans la direction qu’on a prise.
‘D.A.O.U’ signifie « deux » en breton. Au-delà du simple fait qu’il s’agisse de votre deuxième album, que représente ce titre pour vous ? Est-ce qu’il symbolise autre chose ?
« D.A.O.U » représente beaucoup pour nous : le lien, la rencontre, le dialogue entre les générations, les styles et les cultures. C’est vraiment l’idée de réunir des univers différents pour créer quelque chose de commun. Et puis, après un premier album, ce « deux » marque aussi une nouvelle étape dans l’histoire de B.R.E.T.O.N.S.
En écoutant l’album, on ressent une identité très forte, à la fois ancrée dans vos racines et tournée vers quelque chose de très actuel. Comment trouvez-vous cet équilibre entre tradition et modernité ?
Je pense que l’équilibre vient surtout du fait qu’on ne cherche pas à opposer les deux. Nos racines sont notre matière première, mais on les fait vivre avec nos influences actuelles : le rock, le punk, l’électro… L’idée, c’est de respecter cette culture populaire tout en la faisant évoluer, pour créer quelque chose qui nous ressemble aujourd’hui.
Derrière chaque morceau, il y a souvent une histoire, une émotion ou une rencontre. « Penn Sardin » revient sur la grève des sardinières de Douarnenez en 1924. Pourquoi cette histoire vous semblait-elle importante à raconter ? Et qu’est-ce qu’elle vous évoque personnellement ?
Cette histoire nous semblait importante parce qu’elle fait partie de notre mémoire collective bretonne. Les sardinières de Douarnenez se sont battues pour leur dignité et de meilleures conditions de vie, et leur grève reste un symbole fort de solidarité et de courage. Personnellement, « Penn Sardin » me touche parce qu’elle raconte des femmes qui se sont levées, qui ont fait entendre leur voix et qui ont obtenu des avancées. C’est une histoire ancienne, mais le message reste très actuel.
Vous reprenez des artistes aussi différents que Miossec, DROPKICK MURPHYS, THE POGUES ou encore LES RAMONEURS DE MENHIRS. Qu’est-ce qui guide le choix d’une reprise ? Est-ce avant tout un coup de cœur, un hommage ou une façon de faire découvrir ces morceaux à un nouveau public ?
C’est avant tout une histoire de coup de cœur. On choisit des morceaux qui nous parlent, qui ont une vraie énergie ou une histoire, et qu’on a envie de partager. Ensuite, on les réinterprète avec notre identité et notre énergie collective. C’est aussi une belle façon de faire découvrir certains artistes ou certains morceaux à un public qui ne les connaît pas forcément.
L’album navigue entre le breton, le français et l’anglais. Est-ce que chaque langue possède une couleur ou une émotion particulière selon les morceaux ?
Oui, je pense que chaque langue apporte une couleur différente. Le breton est forcément très lié à nos racines et à notre identité, le français permet parfois d’aller plus directement dans le texte, et l’anglais apporte une autre musicalité, notamment sur les morceaux plus rock. On ne choisit pas vraiment une langue par calcul : elle vient naturellement en fonction du morceau, de son histoire et de ce qu’on veut transmettre.
B.R.E.T.O.N.S est-il avant tout un groupe de rock qui puise dans la culture bretonne, ou un groupe breton qui s’exprime à travers le rock ?
Je dirais qu’on est avant tout un groupe breton qui s’exprime à travers le rock. Notre culture et nos racines sont au cœur du projet, mais le rock est notre façon de les faire vivre aujourd’hui. On ne cherche pas à choisir entre les deux : c’est justement ce mélange qui fait l’identité de B.R.E.T.O.N.S.
À l’écoute de ‘D.A.O.U’, on imagine facilement ces morceaux sur scène. Lorsque vous composez, pensez-vous déjà au public et à l’énergie du live, ou cherchez-vous d’abord à construire un album cohérent avant tout ? Et surtout, en deux ou trois mots, c’est quoi B.R.E.T.O.N.S sur scène ?
Le live est vraiment au cœur de B.R.E.T.O.N.S. Quand on compose, on pense forcément à l’énergie que le morceau pourra dégager sur scène et au partage avec le public. L’album doit être cohérent, mais il doit surtout donner envie de venir nous voir en concert ! En trois mots : énergie, partage, fête !
En dehors de la musique, qu’est-ce qui rassemble les membres de B.R.E.T.O.N.S. ? Les grandes tablées ? Les répétitions sans fin ? Ou tout autre chose ?
Je dirais surtout le plaisir d’être ensemble. On partage évidemment beaucoup autour de la musique, mais aussi les moments simples : les repas, les discussions, les fous rires… Avec quatorze personnes, il y a toujours de quoi raconter ! C’est aussi cette complicité humaine qui fait la force de ce collectif.
Difficile de renier votre amour pour la Bretagne. Pour un road trip breton, pourriez-vous me donner cinq titres qui collent parfaitement aux paysages de notre belle région ?
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux lecteurs de Vecteur Magazine et à toutes celles et ceux qui ont découvert ou vont découvrir ‘D.A.O.U’ ?
Un grand merci à toutes celles et ceux qui vont prendre le temps d’écouter « D.A.O.U ». On espère que cet album vous donnera autant d’énergie et de plaisir qu’on en a eu à le faire. Et surtout, venez nous voir sur scène : c’est là que B.R.E.T.O.N.S. prend vraiment toute sa dimension !
Notre Avis
Il faut avoir une certaine ambition pour réunir quatorze musiciens sur un même album sans transformer l’ensemble en joyeux chaos. Avec B.R.E.T.O.N.S., cette démesure est pourtant précisément ce qui fait la force du projet. Sur ‘D.A.O.U’, le collectif assume pleinement son format XXL et fait de cette profusion une véritable identité sonore.
Dès les premières notes, le ton est donné. C’est sur une excellente reprise des DROPKICK MURPHYS que le collectif lance l’assaut. Les rythmiques rock répondent aux mélodies celtiques et les voix viennent fédérer le tout. B.R.E.T.O.N.S. ne cherche pas à reproduire une musique traditionnelle. Il la fait vivre selon sa sensibilité. Les arrangements donnent aux titres une dimension collective qui correspond parfaitement à la philosophie du groupe.
‘Penn Sardin’, consacré aux sardinières de Douarnenez, rappelle que la culture bretonne est aussi faite d’histoires sociales, de luttes et de mémoire populaire. À l’inverse, ‘Dañs Gwadek’ reprise des RAMONEURS DE MENHIRS montre que la Bretagne porte le flambeau de région festive. Sans oublier le mélancolique “Brest”, reprise de Miossec qui nous rappelle à quel point la grisaille peut être belle. Un bien bel hommage rendu à cette région et sa culture.
Pour autant, tout ne se résume pas à la Bretagne. Lorsque B.R.E.T.O.N.S s’aventure dans le répertoire de THE POGUES avec “Sally McLennane”, difficile de ne pas taper du pied. Et tout ça dans la cohérence. Celle de transformer des héritages multiples en musique commune. C’est finalement là que ‘D.A.O.U’ trouve son équilibre. L’album peut être festif, puissant et immédiatement fédérateur sans abandonner ce qui se trouve derrière les chansons. On peut lever le verre, chanter à pleins poumons et sauter dans une salle de concert tout en parlant d’histoire, d’héritage ou de société.
‘D.A.O.U’ est un album qui s’écoute, mais surtout un album qui appelle la scène. Alors jetez une oreille attentive à cet album, si ce n’est pas déjà fait. Et surtout allez les voir s’ils passent près de chez vous.