Il y a des groupes qu’on suit par fidélité, et d’autres qu’on suit parce qu’ils ne vous ont jamais laissés tomber. Vomitory appartient à la seconde catégorie.
Trente-sept ans de carrière, une séparation en 2013, une reformation en 2018, un album de retour acclamé en 2023 — et toujours ce death metal suédois qui avance comme un rouleau compresseur : sans détour, sans excuse, sans une note de trop. En 2026, les Suédois de Karlstad ont sorti leur dixième album, In Death Throes, via Metal Blade Records, et j’ai eu la chance de le vivre avec eux deux fois : d’abord à la veille de sa sortie, en avril ; puis cinq mois plus tard, en septembre, dans les coulisses du festival de métal extrême, au cœur du vignoble nantais, le MUSCADEATH, à quelques heures de leur montée sur scène. Tobias Gustafsson assure que le rouleau continuera de nous compresser.
Interview par Cidàlia Païs
Credit Photo : Marcus Svensson
Deux entretiens, deux ambiances, un seul fil rouge : un homme d’un calme déconcertant en coulisses, qui se transforme en machine de guerre dès que les fûts résonnent. Voici l’histoire, avec les réponses intégrales de Tobias Gustafsson qui portent le récit, et mes questions qui tracent le chemin.
Brut, vrai, implacable.
(vous pouvez retrouver l’interview précédente ici https://vecteur-magazine.com/vomitory-in-death-throes-dans-les-affres-de-la-mort/ )
Cinq mois ont passé. L’album a fait son chemin, la tournée européenne est passée par Paris et La Machine, et me voilà en Loire-Atlantique, au milieu des vendanges, dans ce village du muscadet qui accueille depuis plus de vingt ans l’un des temples français du métal extrême. Ici, le Champilambart se remplit d’un public qui ne vient pas voir un spectacle : il vient se jeter dedans. Ce soir, le samedi death metal du festival, Vomitory est attendu comme les vieux cousins suédois qu’on est heureux de revoir — eux qui avaient déjà joué ici en 2019.
Je retrouve Tobias Gustafsson à quelques heures du show, détendu, souriant, aussi loin du cliché du musicien hargneux que possible. Le contraste avec ce qui l’attend derrière les fûts n’en sera que plus savoureux.
Notre dernière interview remontait à la sortie de l’album ; je les avais ensuite revus à La Machine, pendant la tournée Hypocrisy/Abbath/Vreid/Vomitory.
*Comment ça s’est passé depuis ? Comment le public a accueilli le nouvel album ?
Tobias : Eh bien, on a hâte de jouer. Ça devrait être fun ce soir.
Pour l’instant, l’ambiance a l’air géniale ici.
*Les retours ont été absolument formidables, des chroniques élogieuses.
Tobias : Ouais, c’était génial.
*Est-ce que quelque chose vous a surpris depuis la sortie de l’album ? — une chanson qui ressort plus que les autres sur scène, par exemple ?
Tobias : Pas que je sache, mais il semble que les deux singles, les chansons pour lesquelles on a sorti des vidéos — For Gore and Country et Wrath Unbound — soient toutes deux assez populaires chez les fans.
*Mais la vraie nouveauté de la soirée, c’est ailleurs : sur la photo de groupe, un visage a changé. Ici aujourd’hui, y a-t-il quelque chose de différent par rapport à ces derniers mois, ou allez-vous nous surprendre ?
Tobias : On n’a pas de vraies surprises. Peut-être le fait qu’on ait désormais Jonas Kjellgren à la guitare solo, à la suite du départ de Christian. Il a quitté le groupe, malheureusement, il y a quelques mois. Donc maintenant on a Jonas à bord. C’est un joueur incroyable et un type génial.
Un changement de dernière minute, quelques semaines avant la tournée d’été — le genre d’imprévu qui met à terre bien des groupes.
*Mais pas vous. Vous êtes des vieux de la vieille, habitués à ce genre de situation, donc tout va bien se passer, n’est-ce pas ?
Tobias : Ouais on gère.
*J’ai la chance que ce soit ma troisième interview avec toi. Je me souviens qu’on avait parlé de l’aide que la pression t’apporte à l’écriture. La pression ne réussit pas à tout le monde, mais chez toi elle fait sortir des choses incroyables..
Tobias : Ouais, j’ai besoin de pression pour être créatif, sinon je n’écris qu’un petit bout de temps en temps et rien n’avance vraiment. Je pense que ça vaut pour tout le groupe : on a besoin d’un peu de pression pour que ça bouge. C’est une bonne méthode. Au début, ça m’énervait un peu et ça me stressait, et bien sûr ça me stresse encore aujourd’hui, mais maintenant je sais comment on fonctionne et je sais que c’est quelque chose dont on a besoin pour créer.
Donc pour un nouvel album, par exemple, on fixe une date. On parle avec le label de la date possible de sortie, parce qu’ils planifient un an à l’avance, voire plus, donc on a ces dates de sortie possibles. On en choisit une, puis on remonte le fil : pour quelle date doit-on livrer le master au label ? Pour quand doit-on commencer l’enregistrement ? Ça nous laisse X mois pour écrire.
Une machine bien réglée, donc, qui n’a jamais autant tourné. Depuis les deux derniers albums, on vous revoit après deux, trois ans, et c’est une chance pour nous. Quand on a appris le retour de Vomitory avec un nouvel album, j’étais aux anges. Vous êtes plus actifs, entre les familles et tout ce que vous faites à côté. Comment ça se passe ?
Tobias : C’est génial. Quand on a sorti l’album précédent, l’album du retour, All Heads Are Gonna Roll, il y a trois ans, je pense qu’on a été un peu dépassés par la réponse du public. C’était une très belle surprise. Depuis, on a beaucoup joué live, ce qu’on voulait faire depuis toujours. On a fait quelques tournées européennes avec de très bons groupes, on a joué de superbes festivals, en Amérique du Sud aussi. Et on a encore de bons plans devant nous.
*Reste un mystère que je voulais percer depuis longtemps. Toi qui es un monstre derrière les fûts, comment entretiens-tu ta machine pour tenir la cadence ?
Tobias : Je ne pense pas prendre assez soin de moi. Je ne travaille pas la batterie, c’est dommage. Je devrais m’exercer davantage. Je répète rarement tout seul ; j’ai toujours détesté ça, c’est vraiment ennuyeux. Peut-être les premières années, quand j’ai commencé, je jouais beaucoup seul, mais je préfère jouer avec d’autres gens. C’est surtout comme ça que je m’entraîne. Des fois, il faut quand même s’asseoir et jouer sur un pad d’entraînement pour entretenir les mains et les pieds. À part ça… Je ne devrais pas dire que je vais à la salle de sport, parce que je n’y suis pas allé plus de cinq fois cette année. Les années précédentes, j’avais une routine stable — un peu de cardio et un peu de muscu.
Un monstre qui ne s’entraîne pas : voilà qui console tous les batteurs amateurs.
Quand on vous a invité à ce festival, qu’est-ce qui vous a fait dire oui cette année ?
Tobias : On a joué ici en 2019 et on garde de très bons souvenirs. On savait que c’était un festival bien organisé et, de mémoire, le public était génial aussi. Donc quand l’offre est arrivée, on s’est dit : « Ouais, on y va. »
*Ils vous adorent. À la conférence de presse de ce matin, les organisateurs ont bien relevé que c’était extraordinaire de voir les groupes qui ont bercé leur enfance jouer le festival aujourd’hui.
Tobias : Je trouve cette affiche vraiment cool.
Le public de ce type de festival est habitué à la musique extrême — c’est même son ADN.
*Vomitory s’adresse-t-il toujours à ce public-là, ou cherchez-vous à toucher un public plus large ?
Tobias : Non, on ne raisonne pas en ces termes. On veut juste jouer notre style de death metal, progresser, écrire de meilleures chansons, faire un meilleur show à chaque fois. Je pense que la constance de Vomitory — ne pas prendre de détours musicaux, rester fidèle à notre style et bien le faire — attire aussi les fans. Je regarde mes propres héros musicaux, les vieux groupes de heavy metal, la constance qu’ils avaient, comme Motörhead. On a énormément de respect pour les groupes comme ça, et c’est probablement quelque chose qu’on essaie de faire inconsciemment.
*Comment le set a-t-il évolué depuis La Machine ? Il y avait quelques nouveaux titres à l’époque. Retrouve-t-on cet équilibre ce soir ?
Tobias : Oui. Déjà, on joue un set plus long que sur la tournée quand on a joué à La Machine, donc il y aura plus de chansons : plus de nouveaux titres, mais aussi des classiques et des morceaux de l’album précédent.
*Je me souviens d’avoir râlé parce que c’était trop court — c’était juste trop bon et on en voulait davantage..
Tobias : Fort heureusement, ce soir on joue un peu plus longtemps. [rires]
*Y a-t-il quelque chose qui distingue le public français des autres ?
Tobias : Par rapport aux autres pays d’Europe continentale, je trouve que les Français ont toujours été un peu plus fous, dans le bon sens du terme. Plus d’énergie dans la salle, des gens qui s’enflamment, et c’est génial pour un groupe de voir ça quand on joue live.
*J’ai toujours cru que c’était le public allemand.
Tobias : Les Allemands étaient comme ça avant, moins maintenant. Probablement parce que l’Allemagne a la plus grande scène metal d’Europe et que beaucoup de groupes y tournent tout le temps. La scène sature un peu et les fans deviennent, je ne sais pas, gâtés.
*Aurez vous l’occasion de jouer au Portugal cette année ?
Tobias : La tournée n’est pas passée au Portugal, mais on y a joué avec Vomitory au festival de Viseu — je ne me souviens plus si c’était cette année ou à la fin de l’année dernière. C’est un public très fou aussi. On rejouera au Portugal, je crois en janvier, dans le coin de Viseu aussi, je ne me souviens plus du nom.
*On venait de prendre un verre juste à côté, et l’immensité du festival m’a fait me demander : des groupes comme vous peuvent jouer dans des petites et des grandes salles. Revenir dans des salles plus petites, c’est une bonne chose pour un groupe ?
Tobias : C’est quoi, la capacité ici, 800 ? C’est une plutôt bonne salle. Je préfère jouer devant 800 personnes au complet plutôt qu’en festival open air devant 800 personnes, parce que sur une grande scène en plein air, ce n’est pas pareil… Ça crée une énergie différente quand c’est en intérieur, dans le noir et bien rempli, et c’est génial.
*En tant que fans, on aime être proches des groupes qu’on admire ; quand c’est trop grand, c’est trop. Mais du point de vue de l’artiste ?
Tobias : En même temps, on adore jouer les grands, les open airs. On a joué à Wacken en 2022 — c’était fou, le mosh pit soulevait un nuage de poussière au-dessus de tout le public. On a aussi joué à Hellfest, avec un public génial — encore sous le chapiteau, mais en quelque sorte en extérieur, avec une foule énorme. Donc on adore ça aussi.
*Vous avez déjà joué ici en 2019.
Après le Covid, deux albums sont sortis, et ce nouveau Vomitory a beaucoup plus d’énergie. Petite parenthèse, j’ai hâte de vous revoir sur scène, et hâte de vous voir conquérir les jeunes dans le public.
L’album vient de sortir, mais y a-t-il un prochain chapitre pour Vomitory ?
Tobias : Définitivement. On vise un nouvel album d’ici deux ans. On n’a pas vraiment commencé à y travailler — on a quelques esquisses, deux ou trois chansons et des idées, mais on ne s’est pas encore attelés au travail sérieux. Je dirais qu’il y aura peut-être un nouvel album en 2028, probablement.
Continuez de tourner et tout ça.
Le soir même, sous les projecteurs du Champilambart, la leçon s’est vérifiée une énième fois : le calme de Tobias Gustafsson n’était plus qu’un souvenir, et le mosh pit nantais a fait honneur à sa réputation. De la veille de sortie d’In Death Throes à la scène du Muscadeath, une constante : un groupe qui ne prend jamais de raccourcis, un batteur qui avoue ne pas s’entraîner et qui pulvérise tout de même tout ce qui passe, et une conception du death metal comme une éthique — la constance, à la Motörhead, plutôt que la mode. Le prochain chapitre s’appelle 2028. En attendant : on écoute In Death Throes, et on voit Vomitory sur les routes — jusqu’au Mangualde HardMetalFest en janvier, et au-delà.