Vecteur Magazine

TAGADA JONES - L’ART DU MOUVEMENT

Par Christophe Pinheiro

À l’occasion de la sortie de ‘À Fleur de Peau’, Niko revient sur la conception du nouvel album de TAGADA JONES, son évolution musicale et cette volonté de ne jamais refaire deux fois le même disque. Entre engagement, jeunesse, influences, composition et amour du live, le chanteur et guitariste défend un groupe toujours en mouvement, mais dont l’ADN reste profondément ancré dans ses convictions. Après plus de trente ans de carrière, TAGADA JONES n’a manifestement aucune envie de se laisser enfermer dans une formule. ‘À Fleur de Peau’ peut surprendre au premier abord par ses sonorités plus rock et modernes, mais ses textes et ses convictions rappellent rapidement ce qui fait l’identité du groupe rennais. Rencontre avec Niko.

Crédit photos : Mathieu Ezan

À quelques jours de la sortie de ‘À Fleur de Peau’, comment abordes-tu cette sortie ?

On est toujours impatients, parce qu’il y a quand même un gros décalage entre le moment où on compose et enregistre et celui où l’album sort. En gros, du moment où on s’y colle vraiment, ça nous prend à peu près un an. On a la tête dans le guidon : on compose, on pose les morceaux, on enregistre… Depuis six mois, tout est terminé pour nous. Maintenant, on attend que ça sorte. On arrive enfin à la concrétisation.

Dès ce week-end, on va jouer six nouveaux titres dans la setlist. C’est donc une vraie étape pour nous. On avait déjà intégré les singles les uns après les autres depuis le printemps. Le dernier a été ajouté début septembre. C’est le cheminement logique d’une sortie d’album, mais c’est long quand tu as, entre le moment où tu commences à composer et celui où le disque sort, un laps de temps aussi important.

À la première écoute, j’ai été assez surpris par ‘À Fleur de Peau’. J’ai trouvé l’album beaucoup plus rock et moderne, avec finalement assez peu de morceaux vraiment punk. Et puis, au fil des écoutes, j’ai commencé à retrouver de plus en plus l’esprit TAGADA JONES. Est-ce que vous aviez conscience que l’album pourrait donner cette impression au premier abord ?

Oui, totalement. Moi, j’ai toujours dit qu’on était un groupe en mouvement. On a toujours été classés punk de par le côté vindicatif de nos paroles, mais, comme je l’ai toujours dit dans les interviews, nous sommes issus des cendres du rock alternatif français. Ce qui nous colle à la peau, c’est le rock français. Après, on a toujours mis un petit peu de riff punk, un peu de hardcore, un peu d’électro… Il y a vingt-cinq ans, les gens écoutaient déjà de l’électro dans TAGADA JONES. Donc, finalement, la formule n’a pas tellement changé. C’est simplement la recette, on ne fait pas toujours la même. C’est volontaire, car on ne veut pas faire le même album que le précédent. À chaque fois qu’on se dit qu’on va composer un nouvel album, la seule chose qu’on a dans notre cahier des charges, c’est de ne pas refaire ce qu’on a déjà fait. Ensuite, on se met à composer et on essaie des choses. Là, on a tout de suite été très contents de la direction qu’on prenait et des morceaux qu’on sortait. On est même tous assez d’accord pour dire que les morceaux les plus aboutis de toute notre carrière sont peut-être dans cet album. Par contre, on était conscients que, dès la première écoute, les gens pourraient être un peu déstabilisés. On sait très bien que les codes, le fond de TAGADA JONES, sont présents dans l’album. Les sujets, la façon de les décrire… Il y a beaucoup de choses qui sont là, bien présentes. Mais on savait aussi que les gens allaient peut-être mettre un peu plus de temps à rentrer dans les titres et à comprendre l’univers dans lequel on s’est plongés.

On est presque surpris que ça aille aussi vite. Les trois singles ont quand même été très bien reçus par notre public. Et c’est un public qui connaît déjà le groupe : ce n’est pas forcément quelqu’un qui vient découvrir TAGADA JONES pour la première fois. Tous nos proches qui connaissent l’album, mais aussi les premiers retours des médias, sont très positifs. Ça va finalement assez vite dans le bon sens, alors qu’on pensait que ça prendrait vraiment du temps. Je sais que parfois, tu écoutes un album d’un groupe que tu aimes bien et, à la première écoute, tu te dis : « Je ne suis pas trop fan. ». Tu le réécoute, encore et encore, et six mois plus tard, c’est devenu ton album préféré du groupe. Ça peut prendre du temps. Nous, ça fait un an et demi qu’on baigne dans cet univers. On ne se rend plus vraiment compte de ce nouvel univers. Mais quand tu sors l’album, les gens le prennent de plein fouet. Là, ils ont entendu trois singles, mais à partir de vendredi, ils vont prendre les huit autres d’un coup. Et l’album forme un univers global.

Et finalement, punk ou pas punk, nous n’avons jamais fait du punk à la G.B.H., ni du punk à roulettes américain. On a toujours oscillé entre plusieurs styles. Les gens qui connaissent TAGADA JONES depuis longtemps savent que le groupe est en mouvement et qu’on peut faire des morceaux extrêmement différents. Donc, pour le moment, on est presque surpris que ça aille aussi vite dans le bon sens. On pensait que ça allait mettre un peu plus de temps à rentrer dans le moule.

Est-ce que TAGADA JONES est aujourd’hui davantage dans ce qu’il raconte que dans la manière dont il le joue ?

Je pense qu’on a toujours été un groupe qui, musicalement, était un peu dans le crossover. C’est pour ça que je dis qu’on a toujours été entre plusieurs chaises. En fait, ce ne sont même pas deux chaises : c’est trois ou quatre ! Et ça a toujours été notre ADN. Là, par exemple, on va plus loin dans certains titres. Il y a des riffs extrêmement durs, plus durs que ce qu’on avait pu faire jusque-là. Mais il y a aussi des mélodies assumées à 200 ou 300 %, qui vont encore plus loin dans le côté mélodique. On pousse vraiment les expériences au bout de chaque piste. Et là-dessus, on est très contents du résultat. L’ADN de TAGADA JONES, c’est ce que les gens connaissent : le discours, le positionnement. Mais musicalement, on n’utilise jamais vraiment la même chose. Si les gens qui connaissent TAGADA JONES depuis “Mort aux Cons” pensent qu’on va refaire un album punk comme ça à chaque fois, c’est qu’ils nous connaissent mal. Ceux qui connaissent vraiment le groupe savent qu’il y a des morceaux extrêmement différents. Il y a même de l’électro sur cet album, mais on avait déjà des morceaux beaucoup plus électro sur les premiers albums.

‘À Fleur de Peau’ est le titre de l’album. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que ce titre dit de l’état d’esprit de TAGADA JONES au moment où vous avez écrit cet album ?

On est très contents du titre parce qu’on trouve qu’il reflète à la fois notre ressenti actuel de la vie, de la société, du monde, du contexte… Mais ce n’est pas uniquement le nôtre. On écrit évidemment en pensant à tout le monde et je pense que c’est le ressenti global de beaucoup de citoyens. Aujourd’hui, on est tous à fleur de peau : les jeunes sont à fleur de peau, les citoyens sont à fleur de peau, le pays, le monde et la planète sont à fleur de peau. On trouve que cette expression colle parfaitement à la musique de l’album, au fond des textes de TAGADA JONES, mais également au contexte de la société actuelle.

“Qui Sait ?” est mon titre préféré de l’album. C’est finalement un morceau qui porte un semblant d’espoir, à condition de se bouger. En 2026, comment regardes-tu l’avenir ? 

D’une manière générale, sur tout l’album, on a quand même un positionnement assez ouvert. Il y a une continuité avec l’album précédent. On commence vraiment à parler de la jeunesse et à s’y intéresser. Et cette jeunesse s’intéresse aussi à nous, notamment grâce à notre background et à ce qu’on présente depuis le début. Ce n’est pas complètement anodin non plus. On a des enfants qui deviennent des jeunes adultes. On est donc connectés à 200 % avec cette jeunesse actuelle parce que ce sont nos enfants. Et quand ce ne sont pas directement nos enfants, ce sont leurs amis, avec lesquels on est en contact quasiment tous les jours. On est très connectés à cette jeunesse-là et on n’a pas envie de passer à côté. Ils sont déjà dans une société qui, je dirais, est sans grand espoir pour eux. On n’a pas envie de casser encore davantage tout ça. On essaie donc de garder une lueur positive, notamment en montrant qu’il y a quand même une possibilité de faire évoluer positivement les situations en allant tous ensemble dans le même sens. C’est ce ressenti global de ne pas perdre complètement espoir qu’on essaie de transmettre dans l’album. Oui, il y a des luttes, oui, il y a des choses à faire, mais il ne faut pas baisser les bras.

“Hors Normes” m’a particulièrement surpris. Le propos est évidemment en accord avec ce que TAGADA JONES défend depuis toujours, mais musicalement, le morceau peut sembler assez éloigné de l’image que l’on peut avoir du groupe. Comment est né ce titre ?

Il y a des sujets que j’ai envie de traiter, mais il faut parfois trouver la bonne musique pour bien mettre en valeur le thème et l’aborder dans le sens où nous avons envie d’aller. Là, en parlant du handicap, mais aussi des différences d’une manière générale, je ne voulais pas faire la complainte du handicap. Il y a trente ans, ma façon d’écrire aurait peut-être été différente. Aujourd’hui, je n’écris plus de la même manière. Il y a un côté positif dans l’ensemble de l’album : je veux quand même porter de l’espoir. Quand on a composé cette musique, qui est finalement assez légère et guillerette entre guillemets, je trouvais que c’était exactement ce qu’il fallait pour parler de la différence. Et la différence, justement, ça doit pouvoir choquer les gens. Faire un morceau différent pour traiter de la différence, c’est une attitude punk.

Quand je dis que TAGADA JONES est un groupe en mouvement, c’est ça : on n’en a rien à faire de ce que les gens vont penser. On est à des années-lumière des clichés. Faire ça, que ça plaise ou non, c’est punk. Je trouvais donc que ça collait parfaitement à cette idée de différence. On fait un morceau différent pour traiter de la différence.

Sur ‘O.P.L.C.E.M’, vous utilisez le chant chilien « El pueblo unido jamás será vencido ». Qu’est-ce qui vous a donné envie d’intégrer ce chant à ce morceau ? Et que représente-t-il pour vous aujourd’hui ?

Je pense qu’on a vraiment compris quelque chose : quand on se met tous ensemble dans le même sens de marche, on est capables de faire changer les choses. Ce chant chilien est un exemple de ce que la lutte des classes, entre guillemets, peut produire quand les gens se mettent ensemble et arrivent à faire évoluer ou changer le système. C’était important pour nous de mettre ce chant pour montrer que lorsque les gens arrivent à s’unir, ils peuvent faire changer les choses. Je prends cet exemple, mais je reviens à la jeunesse. Elle a changé son comportement, notamment en termes vestimentaires. Je ne dis pas que tout est parfait. D’un côté, c’est génial parce qu’ils vont acheter en ressourcerie, recycler ou recréer des vêtements avec de vieilles fringues, ce qui est formidable. Et, de l’autre, la jeunesse a aussi polarisé parce que le monde est polarisé. Certains vont acheter chez Shein des fringues qui vont faire des milliers de kilomètres pour arriver jusqu’à nous, ce qui est une aberration totale. C’est très clivant, mais c’est à l’image de la société moderne. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que le changement de comportement des jeunes a eu un impact direct sur l’économie et sur l’industrie textile, qui s’écroule en l’espace de deux ou trois ans. On voit toutes les chaînes de magasins classiques qui ferment. C’est bien la preuve que si on change notre façon de consommer, on est capables de faire changer le monde, même ce monde capitaliste.

Dans l’album, j’ai fait un morceau qui s’appelle “Wake Up”, dans lequel je prends l’image des colibris. On veut toujours nous faire croire que, tout seul, on n’est pas capable de faire changer les choses. On est là, tout seul chez soi, et on se dit qu’on ne peut rien faire. Mais si on se met tous ensemble, on peut faire changer les choses. C’est l’exemple des colibris : on serait des milliards de petits colibris ensemble pour vaincre l’incendie. C’est une image assez forte pour dire que si on décide tous ensemble de changer quelque chose au même moment, on peut avoir des répercussions colossales et très rapidement.

On prend les choses en main. C’est vraiment le thème de ce titre : allez, on y va !

Il y a aussi un message un peu subliminal derrière : il faudrait arrêter cette polarisation à l’extrême. « Tu n’es pas dans mon camp. » À un moment, si on veut faire changer les choses, si ça va si mal actuellement, c’est aussi parce qu’on n’est plus capables de mener des actions communes. Tout le monde tire dans les pattes de tout le monde : tu n’es pas assez à gauche par rapport à moi, tu es trop à droite… Les gens n’arrivent plus à avancer ensemble. C’est à l’image de nos politiques, qui font preuve d’une exemplarité extraordinaire en termes de nullité par rapport à ça. On a bien vu que lorsqu’ils se sont mis ensemble pour faire front avec le Front populaire, ça a tenu trois semaines avant d’exploser à vitesse grand V. La solution est forcément dans cette voie-là : il faut qu’on arrive à faire des choses ensemble, main dans la main.

L’engagement fait partie de l’ADN de TAGADA JONES depuis toujours. Après plus de trente ans de carrière, avez-vous parfois le sentiment de devoir trouver de nouvelles manières de parler des mêmes combats ?

Oui. Par exemple, quand on a fait notre album précédent, dans lequel on a réenregistré de vieux titres, on se disait qu’il y avait tellement de morceaux qui étaient encore d’actualité. Les paroles collent parfaitement trente ans après. C’est triste, mais c’est la réalité. Si on doit, comme aujourd’hui, parler d’écologie, on a déjà traité ce sujet. On avait fait un morceau il y a vingt-cinq ans avec “Ecowar”. À l’époque, comme on était dans un milieu assez punk, tout le monde se foutait de notre gueule parce que ce n’était pas « punk » de chanter pour l’écologie. À l’époque, c’était « sex, rock’n’roll » et nous étions la risée de certains parce qu’on parlait d’écologie. Ça me fait quand même bien rire aujourd’hui parce que le contexte a changé. Mais évidemment, aujourd’hui, avec le changement climatique, on ne peut pas ne pas faire un morceau sur l’écologie. On va simplement prendre un prisme un peu différent. On ne va pas refaire le même morceau. On essaie de regarder les choses différemment, avec une autre approche, pour sortir quelque chose de nouveau. Et là, il y a aussi un petit côté positif dans “Wake Up”, dans le son, dans la façon de jouer le titre et dans l’énergie qu’on lui donne. Plutôt que d’être défaitistes, on essaie de tirer les choses vers le positif et vers le haut.

Sur “L’Enfant Héros”, tu fredonnes un air qui m’a immédiatement fait penser à “Hey Jude” des BEATLES. Est-ce bien une référence volontaire, ou est-ce que mon oreille me joue des tours ?

Ce n’est pas forcément une référence volontaire, mais je comprends tout à fait. Tu me le dis et c’est vraiment ça : on n’a pas eu ce retour auparavant. C’est un air qui tourne en boucle, déjà. Mais c’est aussi le même processus : je dis souvent qu’on est toujours inspiré par ce qu’on a écouté. Les gens qui disent : « Moi, je ne copie pas », ce n’est pas possible. On est forcément tous inspirés. Dans la musique qu’on compose et qu’on crée, il y a forcément une part de tout ce qu’on a écouté avant. C’est obligé. C’est aussi pour ça que le rock a parfois du mal aujourd’hui à créer des choses complètement nouvelles : on a tellement entendu de choses qu’on réutilise, on recrache un peu chacun à sa sauce. Mais évidemment que l’inspiration de tout ce qu’on a pu écouter entre en compte dans nos compositions. Et nous, on ne reniera jamais ça. Personnellement, je ne vois pas où est le problème d’avoir un riff de guitare qui ressemble à une chanson d’un autre artiste. C’est la musique. Ce sont des influences. Forcément, on se rattache à ça. Et puis on a toujours assumé être issus du rock alternatif français. Évidemment qu’on a été extrêmement influencés par le rock alternatif français, mais pas uniquement. On écoute aussi plein d’autres choses et tout cela rentre dans notre musique.

Même lorsque la musique évolue, vos textes restent immédiatement identifiables. Comment naît aujourd’hui une chanson de TAGADA JONES ? Est-ce que la musique vient d’abord, ou est-ce qu’un texte, une idée ou une colère peut être le point de départ ?

Il n’y a pas de règle. Ça marche dans tous les sens. Parfois, j’ai des sujets que je veux traiter, mais je n’ai pas trouvé la musique qui colle pour parler de ce sujet. Et puis, à un moment, je pose une musique à côté et, dans ma tête, ça fait « bing » : ça va matcher. Parfois, j’ai directement une idée de chanson ou de texte. D’autres fois, j’ai une idée musicale. Et parfois, je suis simplement en train de composer quelque chose musicalement et ça me donne tout de suite une image, une espèce d’univers autour de cette musique, qui me fait penser directement à un thème ou à un sujet. Ça fonctionne vraiment dans tous les sens.

Vous êtes un groupe dont l’identité s’est énormément construite sur scène. Je vous ai vus plusieurs fois et ça fonctionne toujours. Quand vous écrivez aujourd’hui, est-ce que vous imaginez déjà les morceaux dans un contexte de concert, ou est-ce que votre inspiration prend le dessus ?

Non, on ne va pas se mentir : on compose toujours pour le live. Nos morceaux sont composés pour le live. On aime bien faire du studio, mais à aucun moment on ne se dit : « On va composer un morceau pour passer à la radio. » Nous, on imagine tout de suite les morceaux en échange avec le public. C’est cette projection-là qu’on a quand on compose. À aucun moment on ne se fait une projection purement studio ou radio. On s’imagine toujours en train de jouer le morceau devant le public. Et ce n’est pas pour rien que, même si on ne joue évidemment pas tous les nouveaux morceaux, on en a déjà intégré six dans la setlist. On a fait notre résidence et les six morceaux fonctionnent d’entrée de jeu. Ça marche du feu de Dieu sur scène. 

Justement, côté live, vous avez votre release party ce week-end, puis l’Olympia le 20 novembre. J’imagine que beaucoup d’autres dates vont être annoncées. Vous avez sollicité vos fans pour choisir votre première partie à l’Olympia, mais aussi pour proposer des morceaux à intégrer à la setlist. Est-ce que cette future tournée sera particulièrement pensée autour de votre public ?

En tout cas, on trouve que c’est plutôt sympa. À une époque où la démocratie n’existe plus forcément, demander aux gens ce qu’ils veulent, c’est quelque chose qui nous plaît. On ne se le cache plus du tout : on joue pour le public. Au bout de trente ans, tu joues différemment. Je pense souvent à ça. C’est ma vision de la musique, mais nous, en tout cas, on a commencé en faisant de la musique dans notre chambre. Au début, c’est un plaisir personnel. Tu fais ça tout seul. Ensuite, tu commences avec un groupe. Ça oscille encore entre les deux : un petit peu de plaisir personnel et un plaisir collectif. Et puis plus les années passent, et comme nous continuons à faire de la musique par passion, tu ne vas pas à l’usine quand tu montes sur scène. Moi, j’ai un petit à-côté : je passe toute ma semaine à travailler sur autre chose, même si c’est dans la musique puisque je fais du booking de groupes. Et je continue à aller aux concerts de la même manière que lorsque j’avais 18 ans, c’est-à-dire par passion.

Je pense que c’est hyper important quand tu fais du rock parce que tu restes sincère. Quand les groupes de rock ne sont plus sincères, ça se voit trop. Quand on monte sur scène, on ne va pas se voiler la face : ce qui nous fait vraiment plaisir, c’est d’échanger avec le public. On est trop contents de donner quelque chose au public. Le public nous redonne de l’énergie, on lui redonne de l’énergie et c’est une spirale ascendante positive. On passe des moments incroyables à chaque concert et, à la fin d’une heure et demie, tout le monde est extrêmement content. Tu ressors avec une espèce d’apaisement mental, comme si tu étais sur une autre planète. C’est ça, pour moi, la raison pour laquelle on fait de la musique. Pour vivre ces moments-là. Donc c’est logique de partager ça avec les gens et, si ça peut leur faire plaisir qu’on joue certains titres, tant mieux. On ne veut plus être égoïstes. Au début, tu commences peut-être un petit peu égoïstement en tant que musicien. Mais ce côté égoïste ne nous intéresse plus du tout. On demande donc aux gens ce qu’ils ont envie qu’on joue.

Parmi les morceaux proposés, on va jouer tous ceux qui ont été les plus cités. C’est génial. Et puis, demander aux gens qui ils veulent voir en première partie, c’est bien aussi. Ça permet de faire des choses auxquelles on n’aurait peut-être pas pensé. J’ai vu des gens dire que le résultat était joué d’avance, mais ce n’est pas vrai. On a vraiment laissé les gens choisir. Même moi, le premier, j’ai été carrément surpris que OUTRAGE soit choisi. Jamais on n’aurait vu ça venir. Je suis content, ce sont des potes à nous en plus. Je suis même trop content pour eux.

On a eu quasiment 6 500 votes, c’est quand même beaucoup. Et ils ont obtenu quasiment 2 500 votes. Le deuxième, c’est un autre groupe de chez nous, DARCY. On n’avait pas imaginé une telle mobilisation. Quand on a lancé le vote, on s’était dit qu’on aurait peut-être 1 500 ou 2 000 votes. On en a eu trois fois plus que ce qu’on imaginait au mieux. Je trouve ça génial qu’on ait finalement laissé la main au public et que ce soit lui qui ait mis ce groupe en valeur et en lumière. C’est énorme.

Et finalement, vous avez eu plus de votes que la capacité de la salle !

C’est assez incroyable. Même nous, on ne pensait pas que ça prendrait cette ampleur. Si on n’avait pas organisé ce vote, on peut quasiment dire que OUTRAGE n’aurait pas joué en première partie. On n’aurait probablement pas pensé à les mettre parce que ce n’est pas exactement le même style, pour plein de raisons. Pourtant, ce sont nos potes.

Le mot de la fin

Écoute, déjà merci pour cette interview. Et puis ce que j’ai envie de dire à tous les lecteurs, c’est que même s’ils lisent cette interview, je leur propose surtout de venir nous écouter en live. C’est là que le vrai partage de la musique se fait. C’est là que l’essence même de l’univers de TAGADA JONES se retrouve. C’est notre ADN à 200 % : les concerts, le live et les échanges avec le public.

Notre Avis :

TAGADA JONES est de retour avec un nouvel album. Son nom, ‘À Fleur de Peau’ et à la première écoute, la surprise est réelle. Le groupe rennais semble avoir laissé davantage de place au rock, aux mélodies et à des arrangements parfois plus modernes. Est-ce différent de ce que le groupe propose d’habitude ? Oui et non. D’un côté, TAGADA JONES est toujours là, bien sûr, mais il n’est plus nécessairement là où on l’attend. Et forcément, après plus de trente ans de carrière, lorsqu’un groupe ayant ce statut décide de déplacer légèrement les lignes, on peut se demander jusqu’où il compte aller. Puis les écoutes s’enchaînent. Et les choses se remettent progressivement en place. Si la forme évolue, l’essentiel, lui, n’a pas bougé. L’engagement, la colère et la volonté de pointer du doigt sont toujours profondément ancrés dans l’ADN de TAGADA JONES.

C’est dans le son que la différence apparaît. Et “Hors Normes” en est peut-être le meilleur exemple. Sur le papier, le sujet est parfaitement cohérent avec les combats du groupe. Musicalement, en revanche, le morceau peut dérouter. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant. TAGADA JONES n’a plus besoin de cocher des cases pour exister. Refuser les clichés, refuser de refaire éternellement le même morceau et accepter de surprendre son propre public constitue finalement une forme d’insoumission beaucoup plus intéressante que la simple reproduction d’une recette qui fonctionne.

Pour autant, il ne faut pas s’attendre à une révolution ou un changement radical de style. Des titres comme “O.P.L.C.E.M”, “Qui Sait ?” ou encore “Je suis fou” auront sans aucun doute la même efficacité scénique. Et c’est finalement ce qui rend ‘À Fleur de Peau’ particulièrement pertinent. L’album ne cherche pas à prouver que TAGADA JONES sait encore faire du TAGADA JONES. Il cherche à montrer ce que TAGADA JONES peut encore devenir sans perdre ce qui fait son identité.

Et finalement, après plus de trois décennies, c’est probablement la meilleure manière de rester fidèle à son propre esprit.