Amon Amarth : le Crépuscule des Dieux n’est pas pour demain
Depuis plus de trente ans, Amon Amarth mène la charge du death metal mélodique suédois. Formé en 1992 à Tumba, au sud de Stockholm, le groupe emmené par l’imposant Johan Hegg a bâti une œuvre à part. La puissance brute du death metal y rencontre des mélodies faites pour être reprises en chœur. De « Once Sent from the Golden Hall » à « The Great Heathen Army », en passant par « Twilight of the Thunder God » ou « Jomsviking », les Suédois ont fait de la mythologie nordique et de l’épopée viking leur territoire. Ils ont suivi ce cap sans jamais en dévier et comptent aujourd’hui parmi les grands noms du metal extrême.
C’est pourtant sur scène qu’Amon Amarth prend toute sa dimension. Drakkars géants, serpent de Midgard, guerriers en armes et pyrotechnie : chaque concert devient une saga à grand spectacle. Le public rame, chante et lève le poing à l’unisson. Des grandes salles aux têtes d’affiche des plus gros festivals, le groupe s’est imposé comme l’un des mastodontes du live metal.
Le 2 octobre 2026, les Vikings reprennent la mer avec « The Allfather Awakens », leur treizième album studio, qui sort chez leur fidèle label Metal Blade Records. Le groupe a d’abord surpris avec « Upphaf », le premier morceau acoustique de son histoire. Puis le single « Gjallarhorn » a fait retentir le cor de Heimdall, celui qui doit annoncer le Ragnarök, pour rappeler qu’Amon Amarth n’a rien perdu de sa force de frappe. Nous avons rencontré le groupe pour parler de ce nouveau chapitre placé sous le signe d’Odin, le Père de tout, et de ce qui pousse ces guerriers à continuer après plus de trois décennies de batailles. J’ai eu le plaisir d’échanger avec Johan Söderberg sur leur nouvel opus.
Interview par Cidàlia Païs
Credit Photo : Sylwia Makris & Christian Martin Weiss
: « Nous voulions un son plus proche du heavy metal traditionnel »
*Vous avez enregistré ce nouvel album en deux sessions, une première pour Amon Amarth. Qu’est-ce que cette pause entre les deux périodes d’enregistrement vous a apporté ?
** C’était effectivement la première fois que nous procédions ainsi. J’ai pu vivre avec les premières chansons pendant environ un an, les écouter souvent et voir si de petites modifications étaient nécessaires. C’était un aspect intéressant de cette façon de travailler.
*Vous enregistrez aussi les morceaux un par un, en allant jusqu’au bout de chacun avant de passer au suivant. Pourquoi avoir adopté cette méthode ?
** Nous faisons cela depuis *Berserker*. Ainsi, personne dans le groupe n’a besoin d’attendre longtemps avant de jouer sa partie : chacun peut intervenir sur un morceau en un ou deux jours. En revanche, nous tenons à ce que tout le groupe soit présent au studio. Si certains rentrent chez eux pendant que les autres enregistrent, on perd cette concentration collective.
*Cette présence collective est importante pour vous ?
** Ah que Oui. Nous sommes vraiment la Band of Brothers.
*Vous recherchiez également un son de guitare plus organique. Comment cela s’est-il traduit en studio ?
** Nous avions déjà utilisé des amplis Marshall par le passé, mais cette fois nous voulions essayer quelque chose d’un peu plus organique : moins de distorsion, moins de ce son aux médiums creusés. Un son plus proche du heavy metal traditionnel, en quelque sorte.
*Vous aussi avez le sentiment que certaines productions actuelles sont devenues trop numériques ?
** Beaucoup de productions me paraissent aujourd’hui trop numériques, trop éditées. J’aime voir de jeunes groupes revenir à une approche plus proche des racines du métal ; je crois que les amateurs du métal commencent à s’en lasser, et j’espère même que cette tendance ira plus loin.
*Avez-vous utilisé des instruments particuliers pour obtenir certaines sonorités de cet album ?
** Pour la partie acoustique, nous avons dû acheter une guitare baryton. Le producteur avait des guitares acoustiques, mais nous ne pouvions pas les accorder aussi bas tout en gardant les accords justes. Il va maintenant falloir prévoir suffisamment de guitares pour jouer ce morceau sur scène !
J’ai également joué davantage de claviers que d’habitude. Sur les albums précédents, j’ajoutais parfois des sonorités orchestrales à certains titres. Cette fois, je crois qu’il y a une partie de clavier, même très discrète en arrière-plan, sur pratiquement chaque chanson.
*L’album réserve une place à l’acoustique, notamment sur le morceau dont le titre est entendu comme « Upphaf » dans l’enregistrement. D’où venait cette envie ?
** Depuis des années, on parlait d’intégrer une chanson acoustique à nos concerts. Cela nous permettrait de changer d’ambiance, de nous déplacer vers une autre partie de la scène, de jouer sur des guitares acoustiques avec des percussions. Mais nous n’avions jamais eu le morceau qui convenait.
Nous avions une mélodie qui remontait, je crois, à 1998. Une première démo en avait été faite, mais de manière très complexe : chaque note était enregistrée séparément sur plusieurs pistes. Reproduire cela en studio aurait pris une éternité. On à donc simplifié l’arrangement : une guitare joue les accords, une autre la mélodie, puis nous avons ajouté des sonorités orchestrales. Dès qu’on à entendu le premier résultat, on savait que le moment était enfin arrivé. On était heureux.
*Deux morceaux m’ont particulièrement marquée, « Die with the War Cry » et « Ascending Like an Eagle », notamment pour les guitares et les solos.
** Merci infiniment !
*Avant de revenir sur ces titres, je voudrais m’assurer de prononcer correctement le nom de votre troisième single : « Gjallarhorn » ?
** Oui, parfaitement prononcé. C’est également un mot islandais. Nous utilisons beaucoup d’islandais sur cet album.
*L’album s’ouvre sur le sacrifice de l’œil d’Odin. Voyez-vous un parallèle entre ce récit et les sacrifices que demande la vie d’un groupe ?
** Le principal sacrifice auquel je pense, c’est le temps passé loin de nos familles lorsque nous sommes en tournée. Mais j’aime tellement partir sur la route que, personnellement, cela ne me semble pas être un sacrifice énorme. Je crois malgré tout que c’est le plus important pour nous. Je détesterais avoir un travail où je devrais aller au même endroit tous les jours. Même si je ne travaillais pas dans la musique, je choisirais probablement un métier qui me ferait voyager.
*Quelle est l’histoire derrière « Eight Legs of Thunder » ?
** Elle est assez amusante. Je jouais des riffs sur un gros ampli Marshall, et le son avait quelque chose de très percussif, comme des sabots au galop. Cela m’a fait penser au cheval d’Odin, Sleipnir. Mais « Sleipnir » n’est pas forcément le mot le plus accrocheur à chanter ! J’ai cherché une formule plus immédiate et j’ai commencé à fredonner « eight legs… eight legs of thunder ».
J’ai présenté l’idée au groupe, en chantant même un peu pour montrer comment je l’imaginais. Les autres l’ont aimée. Johan a écrit les paroles et a conservé le titre.
* Le sublime, et d’ailleurs mon morceau préféré de l’album, « Ascending Like an Eagle » — et qui, dans ma lecture, prolonge le récit de « The Serpent’s Trail –, clôt l’album dans un registre plus épique et posé. Pourquoi revenir à ce type de morceau pour la fin du disque ?
** Pour ce qui est de la continuité de l’histoire avec « The Serpent’s Trail », il faudrait plutôt poser la question à Johan, notre chanteur. Mais, musicalement, nous aimons terminer un album par un morceau plus lent et épique. Je trouve que cela fonctionne bien comme conclusion.
*« The Allfather Awakens » a été composé alors que vous pensiez l’album terminé. Comment ce morceau est-il apparu ?
** C’est arrivé d’une manière assez étrange. Nous pensions avoir enregistré tout le disque. Puis Jacob, notre producteur, nous a dit qu’il lui manquait une sorte de chanson « stadium rock » — quoi que cela veuille dire ! Nous lui avons répondu que nous n’avions plus d’autres morceaux. Mais Olavi avait quelques riffs qu’il ne nous avait pas encore montrés. Il les a joués à Jacob, qui a tout de suite reconnu le style qu’il recherchait.
Nous avons donc assemblé la chanson directement en studio, ce que nous ne faisons presque jamais. Cela nous a surpris : nous avions travaillé pendant des mois sur les autres titres, et celui-ci a pris forme en un ou deux jours avec un très bon résultat. Nous nous sommes dit que nous devrions peut-être essayer plus souvent. [rires]
*Vous préparez une nouvelle production scénique pour la tournée d’automne. Que peux-tu déjà nous en dire ?
** J’ai vu les esquisses sous forme de modèle 3D, que l’on peut faire pivoter pour découvrir la scène sous différents angles, et cela a l’air vraiment réussi. Il y aura notamment une toute nouvelle installation pour la batterie. Je ne veux pas en dévoiler trop : il faut garder la surprise.
*Vous annoncez aussi un concert plus long et une production plus importante pour cette tournée en tête d’affiche. Que peuvent attendre les fans parisiens du concert annoncé le 13 octobre ?
** Un spectacle très théâtral, je pense que ce sera très intéressant du début à la fin, avec de nouveaux éléments et de nouveaux personnages. Il y aura davantage de mise en scène.
*Le mouvement de « rame », le ‘RO’ effectué par les fans, a largement dépassé vos concerts. Quel regard portez-vous sur son ampleur ?
** C’est amusant de voir à quel point cela a pris de l’ampleur. Il y a même eu cette équipe norvégienne de football qui s’est mise à le faire et pensait en avoir eu l’idée, avant qu’on lui montre qu’Amon Amarth le faisait depuis des années.
Ce qui me fait rire, c’est qu’à presque chaque concert, quelqu’un dans le public décide spontanément qu’il doit mener le mouvement et donner le rythme. Parfois, deux personnes veulent jouer ce rôle en même temps. C’est fascinant de voir cette petite dynamique se créer dans la foule !
*Avec « We Rule the Waves », vous évoquez les voyages vikings vers l’Amérique. Il y a aussi, dans ce disque, une couleur qui me rappelle la NWBHM.
Je vois tes vinyles derrière toi, sacré collection, et d’ailleurs, tu portes un t-shirt Maiden, je me demande Iron Maiden occupe-t-il encore une place dans tes/vos influences ?
** T’as vu ? Iron Maiden est probablement la plus grande influence d’Olavi et moi-même, aussi bien sur le plan musical que pour les productions scéniques. Quand nous étions enfants et qu’on les voyait en concert, on se disait : « C’est ce que nous voulons faire quand nous serons grands. »
*Revenir à ces influences de jeunesse peut-il libérer la créativité ?
** Oui, je le pense. Plus on vieillit, plus on réalise à quel point les groupes découverts au début de l’adolescence nous ont marqués. Leur impact ne disparaît jamais. Je peux écouter aujourd’hui d’excellents nouveaux groupes, mais ils ne produiront pas exactement le même effet que ceux que j’ai découverts à cet âge-là.
*Est-ce aussi pour cela que tu restes attaché au vinyle ?
** Oui, j’écoute encore des albums en vinyle. Cela m’amène à écouter les chansons en entier, et surtout l’album dans son ensemble. Bien sûr, j’écoute également de la musique en streaming sur mon téléphone, mais je me surprends parfois à passer d’un groupe ou d’un morceau à l’autre sans même terminer la chanson.
*Cet album se présente comme le début d’un nouveau monde pour Amon Amarth. Y voyez-vous un message particulier pour 2026 et la suite ?
** Je ne dirais pas qu’il porte un message profond de cette nature. Ce sont surtout de belles histoires autour d’Odin. Johan a peut-être glissé d’autres significations dans les paroles, mais, pour être honnête, j’attends généralement d’avoir l’album et sa pochette entre les mains pour écouter les morceaux en lisant les textes. Pendant l’enregistrement, je me concentre davantage sur la musique et sur le fait que les phrases soient accrocheuses, faciles à reprendre en chœur.
*Notre échange arrive à sa fin, as-tu un mot pour tes fans français ?
** On est ravis de revenir en France, on à un public fidèle. J’espère que l’album vous plaira, et venez festoyer avec nous et quelques bières !
PLUS D’INFORMATIONS :
Album : The Allfather Awakens
DATE DE SORTIE : 2 Octobre 2026
LABEL : Metal Blade Records
Production / Mastering : Jacob Hansen
Artwork : Tom Thiel
Line up :
Johan Hegg – chant
Olavi Mikkonen – guitare
Johan Söderberg – guitare
Ted Lundström – basse
Jocke Wallgren – batterie
Treize albums et plus d’une trentaine d’années sur le front de toutes les batailles…
Pourtant, quand le cor de Heimdall retentit, on répond encore présent. Avec « The Allfather Awakens », AMON AMARTH donne enfin à Odin, fil rouge de toute sa discographie, l’honneur du titre. Ne vous y trompez pas : ce n’est pas un album-concept. Ce sont dix sagas de combat et de sacrifice pour une cause plus grande, portées par un groupe qui semble avoir retrouvé le goût de l’aventure.
Le changement commence en coulisses. Pour la première fois, les Suédois ont enregistré chez Jacob Hansen, au Danemark, en deux sessions espacées de plusieurs mois. Leur méthode était radicale : chaque morceau était entièrement bouclé (batterie, guitares, chant) avant de passer au suivant. Olavi Mikkonen et Johan Söderberg ont aussi laissé les 5150 pour revenir aux Marshall. Résultat : un grain plus chaud et plus organique, et un mur de son massif qui laisse respirer les détails.
« Gjallarhorn » ouvre les hostilités sur des chœurs guerriers, un riff lancé à pleine vitesse et un refrain déjà taillé pour les fosses. Ils nous donnent presque envie de prendre un bouclier et les rejoindre sur le front. « Eight Legs of Thunder » galope au rythme de Sleipnir, portée par de belles leads sur les ponts. Puis l’album s’assombrit, et c’est là qu’il frappe le plus fort. « Kvasir’s Blood », plus posé et plus rugueux, se termine sur une mélodie de guitare superbe. « Die With a War Cry », d’un ton sombre,- un de mes morceaux préférés de l’album d’ailleurs -, avance comme une marche guerrière, dans une montée lente dominée par la voix de Johan Hegg.
« We Rule the Waves » garde le cap vers le Vinland, en véritable devise d’un équipage qui rame dans la même direction depuis 1992.
Et puis il y a « Upphaf ». C’est le tout premier titre acoustique de leur histoire, et il nous a pris par surprise. Hegg y growle la première strophe de la Völuspá : le vide originel, les géants, la naissance du ciel et de la terre. Les arrangements sont dépouillés, avec des chœurs, comme un conte murmuré au coin du feu dans une grande halle. Certains y verront une coupure dans l’élan de l’album. Pour nous, c’est le moment le plus audacieux du disque. Au cœur d’une forêt profonde, sous les étoiles, rien ne vaut un feu qui crépite et quelques cornes de bière entre frères d’armes.
La deuxième moitié réserve encore quelques trésors. Le très bon « Raven God » s’ouvre sur une chevauchée épique aux accents folk. « Oden’s Hunt » s’amuse avec une introduction inspirée de Vivaldi, où les guitares imitent le violon. Enfin, mon morceau coup de cœur, « Ascending Like an Eagle » (6:45) prolonge l’histoire de « Serpent’s Trail » et clôt le voyage sur les hauteurs. Les riffs sont incroyables. Je ne m’en lasse pas.
AMON AMARTH continue d’explorer son propre territoire. Le Père de tout s’est réveillé. Préparez vos rames.
TRACKLIST :
Gjallarhorn
Eight Legs of Thunder
Kvasir’s Blood
We Rule the Waves
Upphaf
Die With a War Cry
Raven God
The Allfather Awakes
Oden’s Hunt
Ascending Like an Eagle