Vecteur Magazine

Flotsam And Jetsam : Quand les Vétérans du Thrash sortent les Crocs

Quarante ans après avoir posé les bases d’un thrash metal aussi technique que incisif avec *Doomsday for the Deceiver* et *No Place for Disgrace*, Flotsam And Jetsam n’ont rien perdu de leur mordant. Ce 28 août 2026, les vétérans de l’Arizona ouvrent un nouveau chapitre avec *Rats In The Temple*, leur premier album pour Napalm Records : treize titres où le groupe conjugue riffs acérés, rythmiques implacables, refrains fédérateurs et une noirceur nourrie par la mort, les abus, la trahison et la guerre.

Porté par la voix inimitable d’Eric A.K. Knutson, épaulé par Michael Gilbert, Steve Conley, Ken Mary et Bill Bodily, ce nouvel opus prolonge la dynamique amorcée ces dernières années avec *The End of Chaos*, *Blood in the Water* et *I Am the Weapon*, tout en resserrant l’étau autour de ses racines thrash. À l’occasion de cette sortie, Eric A.K. revient avec nous sur les rats qui rongent les murs — et l’esprit —, la construction collective de l’album, l’évolution de sa voix, ainsi que la fidélité indéfectible de Flotsam And Jetsam à une scène européenne qui les accueille depuis toujours. Voici mon échange avec A. K.

Interview par Cidàlia Païs

Credit Photo : SHANE ECKERT

Un album plus fort

* Vous présentez ce disque comme une bête et comme votre meilleur effort à ce jour — et je suis d’accord. À chaque écoute, je le ressens comme un hymne pour les êtres brisés, d’un point de vue lyrique. Après les albums sortis depuis 2019, qu’est-ce qui distingue précisément *Rats in the Temple* de ses trois prédécesseurs ?

A.K. : Notre objectif, chaque fois que nous faisons un album, est de ne pas en faire un moins bon que le précédent. Nous essayons constamment de nous surpasser. Celui-ci est le résultat de cette volonté de faire mieux que sur les derniers disques, mais aussi de toutes ces années d’expérience et du professionnalisme des gars du groupe.

Les « rats » dans ton esprit

* Deux singles sont déjà sortis : le titre éponyme et « Harvesting the Hate ». On y retrouve la mort, les abus, la trahison, la guerre… Quelle part de cette noirceur vient de l’état actuel du monde, et quelle part est plus personnelle ?

A.K. : Ces thèmes n’étaient pas intentionnels. J’essaie de donner à chaque morceau sa propre valeur, son identité, sans nécessairement les relier entre eux. Mais il y a tellement de merde dans les médias, dans l’actualité et partout dans le monde que tout cela finit naturellement par s’infiltrer dans l’écriture. Je pense que c’est la raison pour laquelle l’album dégage cette impression de trouble, de regard porté sur le monde. Ce n’était pas vraiment prémédité, mais on ne peut pas entendre parler de tout ce qui se passe sur la planète autant de fois par jour sans que cela nourrisse, d’une manière ou d’une autre, tes textes.

* L’album s’ouvre et se referme presque comme un avertissement : « You cannot escape them, they’re through the walls » (« Tu ne peux pas leur échapper, ils traversent les murs »). Que représentent les *Rats in the Temple* pour toi ? Des institutions, la société, ou quelque chose de plus intime ?

A.K. : Quelque chose d’un peu plus intime.  

Les rats dans le temple, ce sont essentiellement les pensées qui courent dans ta tête, qui deviennent incontrôlables et te poussent à faire des choses insensées. C’est tout simplement cela.

A Taste for War

* « A Taste for War » est un hymne anti-guerre. Kenny et Bill y installent une rythmique qui évoque les chars et les bottes sur le terrain. Comment façonne-t-on une performance vocale autour de ce type d’imagerie rythmique ?

A.K. : Ce n’est pas facile. Je pense qu’une grande partie de ce que j’ai fait n’aurait pas été aussi aboutie sans l’aide de Ken. Ils m’envoient généralement un titre quasiment terminé, je l’écoute les yeux fermés, puis je vois quelles sensations et quelle ambiance il m’inspire. C’est habituellement ainsi que je choisis la direction des paroles. Sur celui-là, Ken et les autres membres du groupe m’ont beaucoup aidé, notamment pour éviter que le résultat paraisse maladroit ou peu intelligent. Toute cette chanson est donc un effort collectif.

Hooks et thrash metal

* Des refrains taillés pour la scène, « Harvesting the Hate », « Damnation », mais aussi « Absolution ». Vous vieillissez comme un grand vin : le groupe sonne plus profond, plus rapide et plus fort. Comment équilibrez-vous ces refrains accrocheurs et la virtuosité thrash sans que l’un n’écrase l’autre ?

A.K. : Comme tu le dis, c’est un peu comme le bon vin. Nous faisons cela depuis si longtemps que nous essayons de mettre à profit tout ce que nous avons appris au fil des années : ce que nous avons observé chez d’autres groupes, ce que nous avons aimé chez eux, mais aussi ce que nous n’avons pas aimé. Nous essayons d’intégrer tout ce qui nous semble correspondre aux chansons.

J’ai emprunté des mélodies vocales à peu près à tous les grands noms possibles, puis je les adapte un peu pour qu’elles deviennent les miennes. Mais au fond, c’est surtout l’expérience et le fait d’être des vétérans de cette industrie qui nous permettent d’être au sommet de notre forme aujourd’hui.

Les fantômes et les abus

* J’ai deux morceaux coups de cœur sur l’album : « The Ghost Behind My Door » et « Her Blood Your Pain ». Le premier, est-il une métaphore liée à Jekyll & Hyde ? Et le deuxième porte un certain poids émotionnel..

A.K. : C’est en quelque sorte une métaphore oui. Ça va au-delà de Jekyll & Hyde même si c’est évoqué dans les paroles. Tout le monde a des squelettes dans son placard, tout le monde a un fantôme derrière sa porte. Quand tu fais certaines choses, tu dois parfois te rappeler que ce même fantôme te suit aussi. Je ne peux donc pas me plaindre de quelqu’un d’autre qui fait la même chose. C’est l’idée générale derrière cette chanson. 

Quant à « Her Blood Your Pain », c’est un titre écrit par Ken. Il parle d’une femme qu’il connaît, qui a subi des violences physiques, je crois de la part d’un petit ami ou d’un mari. L’idée est : « Tu ne pourras t’en tirer ainsi que pendant un temps ; un jour, cela deviendra ta douleur et non plus la sienne. » C’est une chanson qui prend la défense des personnes victimes d’abus.

* Cet album dépasse donc le simple cadre d’un disque de power/thrash metal. Il est féroce, puissant, mais il va aussi plus loin. Avec ces pensées intrusives, ces thèmes et ta voix, j’ai l’impression qu’il exprime quelque chose dont nous avons besoin aujourd’hui..

A.K. : Comme je le disais, il se passe énormément de choses dans le monde. Si tu peux aider les gens à se calmer grâce à des paroles qui expliquent peut-être ce qu’ils ressentent, alors ça m’intéresse complètement.

Prendre soin de sa voix

* Après plusieurs décennies de chant, comment ton approche du chant a-t-elle évolué ? Et comment prends-tu soin de ta voix aujourd’hui ?

A.K. : Je dois absolument prendre soin de ma voix. À l’époque, j’étais Superman : je pouvais tout faire, faire la fête toute la nuit, rester éveillé et enchaîner deux ou trois concerts sans problème. Mais je vieillis, mes cordes vocales vieillissent elles aussi, alors je dois les chouchouter un peu.

La clé, c’est clairement de boire énormément d’eau. Je ne vais pas jusqu’à l’excès, mais je m’assure de m’échauffer avant chaque concert, afin de pouvoir chanter de nouveau le lendemain.

Écriture et production

* J’ai lu que vous aviez une trentaine de morceaux au départ. Comment s’est déroulé le processus de production ?

A.K. : Cela devient de plus en plus fluide à chaque album. Les membres actuels du groupe font cela depuis très longtemps. Ils savent ce qu’ils font et sont très professionnels. Il n’y a pas d’ego quand il s’agit d’écrire dans ce groupe.

Tout le monde prend en compte les suggestions des autres. Nous essayons tout, puis nous décidons ensuite si une proposition sert ou non mieux la chanson. C’est donc un travail de groupe de bout en bout. Chaque texte, chaque ligne mélodique que j’écris, je les envoie aux autres gars afin d’avoir leur avis. Parfois ils aiment, parfois non. Je chante toujours les deux versions : celle qu’ils préfèrent et celle que je préfère, puis nous décidons plus tard laquelle fonctionne le mieux.

Cela marche très bien pour nous. Le processus d’écriture est très fluide, tout comme la transition entre ce que j’ai initialement écrit et ce que le morceau devient finalement. Je fais énormément confiance à ces gars-là : ils savent de quoi ils parlent.

Retour aux racines

* Ce disque arrive près de quarante ans après *Doomsday*. Cet anniversaire a-t-il influencé votre approche, ou est-ce que je me trompe complètement ?

A.K. : Je ne crois pas. En revanche, il y a quatre ou cinq albums, nous avons décidé de nous rapprocher de nos racines thrash originelles. Cela a été un processus progressif au cours des quatre ou cinq derniers disques, afin d’arriver là où nous sommes aujourd’hui.

On pourrait presque dire que l’album éponyme aurait dû sortir juste après *No Place for Disgrace*. Tout ce qui s’est passé entre les deux donnait parfois l’impression d’un groupe différent, appartenant à un genre différent. Nous aimons jouer du thrash old-school, alors nous essayons de conserver cette énergie dans notre écriture. Mais la production actuelle et tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui permettent aussi de garder le tout ancré dans son époque.

La mort, autrement

* À propos du dernier morceau de l’album, « Not Going Down That Way », plus lourd dans ses riffs comme dans ses vérités : aviez-vous l’intention de laisser un message précis ?

A.K. : D’une certaine façon, oui. Pour cette chanson en particulier, les gars m’ont envoyé le morceau par e-mail en me disant : « Voilà, commence à écrire des paroles là-dessus. » J’étais justement en train de regarder un épisode de *Criminal Minds*. Et, tout à coup, je me suis retrouvé avec cette histoire d’un corps retrouvé au bord de la route : qu’est-il arrivé à cette femme, comment s’est-elle retrouvée là ?

Cela est devenu : « Je ne veux pas mourir comme ça. Je veux mourir très vieux, dans mon lit, peut-être avec une bière à la main. » C’est comme ça que j’aimerais partir. Mourir au bord d’une route à l’issue d’une histoire terrifiante, ce n’est pas la bonne façon de mourir. C’est donc de là qu’est venue cette chanson.

* Nous devons prendre soin de nous-mêmes, mais aussi prendre soin les uns des autres.

A.K. : Absolument.

Napalm Records

*Rats in the Temple* arrive très bientôt, le 28 août. C’est votre premier album chez Napalm Records : qu’est-ce qui vous a poussé à changer de label ?

A.K. : AFM Records a décidé de ne plus sortir de nouvelles productions. Ils se contentent désormais d’entretenir leur catalogue. Donc, si nous voulions publier quelque chose de nouveau, il nous fallait un nouveau label. Napalm nous a proposé le meilleur accord et s’est montré le plus intéressé. Ils ont aussi un catalogue d’artistes incroyable. C’était donc une situation gagnant-gagnant pour tout le monde.

Flotzilla et l’édition vinyle

* Comment va Flotzilla ? Elle est féroce ! J’ai vu l’artwork. Que prévoyez-vous de sortir, notamment en matière d’éditions spéciales ?

A.K. : Je crois que le vinyle sera un double album. Nous avons écrit treize chansons pour ce disque et nous avions prévu d’en mettre onze. Nous gardons toujours un titre en réserve : parfois le Japon veut une chanson supplémentaire pour une édition locale, ou il faut un morceau pour une face B.

Nous avons donc écrit treize titres, mais le label n’a pas réussi à décider lesquels retirer de l’album. Ils nous ont dit : « On va sortir les treize. On mettra trois ou quatre chansons par face et on en fera un double vinyle. » C’est génial. Nous pouvons toujours écrire d’autres chansons si nécessaire.

Australie, Europe et festivals

* Vous avez été très actifs sur scène. Une tournée australienne en co-tête d’affiche avec Mortal Sin est prévue. Que pouvez-vous nous dire sur la suite, après la sortie de l’album ?

A.K. : L’Australie, c’est en septembre, peu après la sortie du disque, le 28 août. Ce sera notre première fois là-bas, donc ce sera agréable de pouvoir aussi jouer les touristes et découvrir les lieux. Nous allons également en Nouvelle-Zélande, je crois, et ce sera également une première. L’ensemble devrait durer environ deux semaines.

Puis, au début du mois de novembre, nous partirons pour une tournée européenne de cinq ou six semaines. L’Europe, c’est un peu notre terre d’accueil pour Flotsam. C’est là que nous sommes les plus importants, que nous avons le plus d’amis et de fans. C’est aussi là que nos concerts sont les meilleurs. Nous sommes donc toujours impatients de faire une tournée européenne.

C’est le programme de cette année. L’an prochain, nous allons essayer de jouer autant de festivals que possible, peut-être rejoindre un groupe plus important pour une vraie tournée. Tant que je suis sur la route, que je joue et que je passe du temps avec mes fans et mes amis, c’est tout ce qui compte pour moi.

Message à la France

* Un dernier mot pour tes fans français avant de te laisser partir ?

A.K. : Nous avons toujours donné de très bons concerts et passé de très bons moments chaque fois que nous sommes venus en France. J’ai vu tellement de choses dans votre pays : c’est un endroit magnifique. Chaque fois que nous avons l’occasion de venir y jouer, nous répondons présents, parce que nous y avons vécu de superbes concerts.

Les gens sont formidables, ils sont fous de métal, et cela nous touche en plein cœur.

 

PLUS D’INFORMATIONS :

Album :  RATS IN THE TEMPLE

DATE DE SORTIE :  28 AOUT 2026

LABEL : NAPALM RECORDS

Line up :

Eric AK Knutson- Vocals
Michael Gilbert – Guitars
Steve Conley – Guitars
William Bodily – Bass
Ken Mary – Drums