Vecteur Magazine

Enlever le masque sans jamais le retirer

Par Christophe Pinheiro

Depuis plusieurs années, GAEREA avance dans l’ombre de ses masques, laissant la musique occuper toute la place. Derrière cette identité visuelle forte se cache pourtant une œuvre profondément humaine, où la violence côtoie la fragilité et où l’introspection devient une forme d’exutoire.

Avec ‘Loss’, son cinquième album, le groupe portugais franchit une nouvelle étape. Plus personnel, plus contrasté et plus émotionnel que jamais, ce disque explore les blessures du passé, les regrets et cette recherche permanente d’équilibre entre lumière et obscurité.

À l’occasion de sa sortie chez Century Media Records, Alpha revient avec nous sur la création de cet album, l’évolution de GAEREA et la nécessité de regarder ses propres blessures pour continuer d’avancer.

Crédit photos : Chantik Photography

Votre cinquième album, ‘Loss’, sortira le 20 mars chez Century Media Records. L’arrivée dans cette nouvelle maison a-t-elle changé quelque chose dans votre manière de travailler ou dans votre processus créatif ?

Non, absolument pas. Rejoindre Century Media n’a rien changé à notre processus créatif. Lorsque nous avons signé avec eux, une grande partie de l’album était déjà terminée. Nous avions le disque quasiment construit depuis six ou sept mois avant d’entrer officiellement dans cette nouvelle aventure. Nous avons ensuite signé et nous sommes partis enregistrer peu de temps après. Tout le processus créatif de ‘Loss’, toute la direction artistique et tout ce que nous voulions exprimer avec cet album existaient déjà. Et cela ne pouvait pas être autrement. Nous ne sommes pas un groupe qui pourrait se laisser influencer par une pression extérieure ou par une idée venant de quelqu’un d’autre. Bien sûr, Century Media nous aide énormément. C’est un excellent partenaire et une formidable maison pour GAEREA. Mais ils ne sont jamais intervenus dans notre musique, dans notre façon de nous exprimer ou dans ce que nous voulons transmettre.

Depuis quelques mois, et même depuis plusieurs années maintenant, le nom de GAEREA prend une dimension de plus en plus importante. Le ressentez-vous ? Avez-vous conscience de l’évolution du groupe ?

Ce n’est pas quelque chose auquel nous pensons énormément. Bien sûr, c’est toujours positif de voir que le groupe grandit, que notre communauté de fans augmente et que de plus en plus de personnes découvrent notre musique. Mais nous essayons de ne pas trop nous concentrer là-dessus. Je pense que c’est aussi parce que nos vies quotidiennes sont extrêmement simples. Aujourd’hui, nous vivons tous de nouveau au Portugal, avec des vies assez normales. Notre réalité est très différente de l’image que les gens peuvent voir lorsqu’ils regardent GAEREA. C’est presque comme deux faces d’une même pièce. D’un côté, il y a ce que les gens voient sur scène : notre côté artistique, notre expression la plus intense, peut-être la plus individualiste. Mais lorsque nous rentrons chez nous, nous redevenons simplement des personnes normales qui travaillent énormément pour le groupe. Nous prenons vraiment conscience de l’évolution de GAEREA lorsque nous sommes sur la route. Lorsque nous voyons davantage de personnes venir aux concerts, acheter notre merchandising, chanter les paroles avec nous. C’est dans ces moments-là que la réalité nous rattrape. Mais lorsque nous sommes simplement chez nous pendant plusieurs mois après une tournée, il est difficile de savoir exactement ce qui se passe. Nous ne pouvons pas vraiment mesurer si le groupe continue de grandir ou si la prochaine fois que nous monterons sur scène, le public sera beaucoup plus nombreux. Ce n’est pas quelque chose que nous cherchons à prévoir. Nous préférons nous concentrer sur ce que nous pouvons contrôler : notre musique et notre travail.

Depuis les débuts de GAEREA, les masques occupent une place centrale dans votre identité visuelle. Est-ce simplement une volonté de préserver votre anonymat, ou existe-t-il une symbolique plus profonde derrière ce choix ?

C’est probablement la question qui revient le plus souvent, mais je vais essayer d’y répondre de manière simple. Nous n’avons jamais voulu que les gens se concentrent sur nous en tant qu’individus. Ce qui nous intéresse, c’est que l’attention soit portée sur GAEREA en tant qu’expression artistique, sur le message et sur la musique. Nous voulons que les gens se connectent à ce que nous créons, pas à notre apparence ou à nos personnalités. D’ailleurs, c’est quelque chose que je ressens moi-même avec beaucoup de groupes que j’aime. Parfois, je ne connais même pas le nom des musiciens qui composent mes groupes préférés, à part peut-être une ou deux figures plus emblématiques. Et ce n’est pas un problème pour moi. Ce qui compte, c’est la musique. C’est ce que l’artiste transmet. Ce n’est pas son visage, sa manière de s’habiller ou son comportement qui me touchent en premier lieu. Je pense que cette philosophie se retrouve naturellement dans ce que nous faisons. Bien sûr, nous avons une identité visuelle très forte. Le masque fait partie de notre univers. Mais je veux que les gens puissent fermer les yeux pendant un concert de GAEREA et simplement ressentir la musique. Je ne veux pas qu’ils aient l’impression de manquer quelque chose parce qu’ils ne regardent pas les musiciens individuellement. Ce qui compte, c’est l’impact émotionnel et psychologique que la musique peut avoir sur quelqu’un.

Parlons maintenant de ‘Loss’. Personnellement, j’ai trouvé cet album particulièrement impressionnant. Il est intense, à la fois lumineux et extrêmement sombre. Était-ce exactement ce que vous vouliez créer, ou est-ce quelque chose qui s’est construit naturellement pendant l’écriture ?

Je pense que c’est probablement l’album le plus naturel que nous ayons jamais réalisé. C’est pourtant celui qui nous a demandé le plus de temps, mais paradoxalement, tout s’est déroulé de manière très organique. Rien n’a été forcé. Nous avons simplement laissé les choses évoluer naturellement. Je pense que Loss est l’œuvre la plus honnête que nous ayons créée. C’est un album qui n’a pas peur d’être excessivement mélodramatique, très mélancolique, extrêmement minimaliste à certains moments, puis totalement écrasant à d’autres. Il contient probablement certains des passages les plus lourds que nous ayons jamais écrits, mais il reste aussi profondément émotionnel et dramatique. Je pense qu’il touche vraiment les deux extrêmes. Certains morceaux sont presque éloignés du metal traditionnel, alors que d’autres sont complètement destructeurs, comme “Hellbound” ou “Uncontrolled”. Et je crois que toute la beauté de cet album vient justement de cette liberté. Nous avons arrêté d’avoir peur de ce que l’album devait être. Les deux premiers morceaux que nous avons composés étaient “Luminary” et “Stardust”, et ils sont totalement différents. Ils pourraient presque appartenir à deux groupes différents. Mais c’est précisément ce qui rend ‘Loss’ intéressant. Pour la première fois, je pense que nous avons créé de véritables chansons, pas seulement des morceaux construits autour de riffs ou d’ambiances. Des chansons qui possèdent leur propre identité, leurs propres paysages sonores, mais aussi des moments auxquels le public peut réellement s’accrocher. Cet album nous a beaucoup fait évoluer en tant que musiciens. Avant, nous pouvions construire de longues compositions basées sur des atmosphères et des textures. Ce n’est pas forcément plus simple ou moins intéressant. Mais écrire une chanson plus compacte, plus directe, avec une vraie intention derrière chaque moment, est parfois encore plus difficile. Il faut savoir exactement ce que l’on veut transmettre. Et je pense que ‘Loss’ représente cette évolution.

Tes paroles abordent des thèmes très personnels : l’humanité, les regrets, les conséquences de nos choix. Est-ce un album introspectif ou une forme de catharsis pour toi ?

C’est totalement un album sur moi. Sur des moments de ma vie, sur des choses que je regrette, sur des expériences qui m’ont construit et qui ont fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. Je pense que c’est la première fois que j’écris réellement un album sur moi-même. Sur des choses que je pensais avoir réglées, mais dont je me suis rendu compte qu’elles étaient encore présentes quelque part. Ces deux ou trois dernières années m’ont permis de comprendre que c’était probablement le bon moment pour affronter ces souvenirs, ces émotions et ces expériences de mon passé. Et finalement, cet album m’aide énormément. Pas seulement moi, mais aussi les autres membres du groupe, parce qu’ils peuvent eux aussi se reconnaître dans certaines choses qui sont exprimées dans les chansons. Mais oui, ‘Loss’ est profondément personnel. Il parle de mes imperfections. Parce qu’au fond, personne n’est parfait. Nous sommes tous faits de contradictions, de forces et de faiblesses. Je pense que cet album parle beaucoup de cela. Il y a des morceaux comme “Phoenix”, qui parlent davantage de reconstruction et de renaissance. Mais il y a aussi des titres comme “Cyclone” ou “Stardust”, qui représentent davantage ces moments où l’on accepte simplement de tomber, de laisser les émotions nous traverser. C’est une forme de recherche intérieure. Un soul searching.

Tu dis que ‘Loss’ est un album très personnel. Où trouves-tu l’inspiration pour écrire ces textes ? Est-ce quelque chose que tu as vécu, ressenti, ou plutôt une réflexion sur la condition humaine ?

Je pense que ce sont principalement des choses que j’ai vécues ou ressenties pendant très longtemps. Une grande partie de ce que j’écris vient de mon expérience personnelle. Je crois notamment que certaines parties de l’album parlent de ce paradoxe entre le fait d’être au sommet et le fait de continuer à porter des choses difficiles à l’intérieur. Parfois, tu peux être dans une période extraordinaire de ta vie. Tu réalises quelque chose d’important avec ton groupe, tu atteins des objectifs dont tu rêvais depuis longtemps, tu ressens une véritable euphorie. Mais derrière tout cela, il peut toujours exister des inquiétudes, des blessures ou même des moments où tout semble s’effondrer personnellement. Et je pense que cela montre quelque chose d’important : le bonheur n’est pas un état permanent que l’on atteint une fois pour toutes. C’est un équilibre. Tu peux être profondément heureux à un moment précis de ta vie et, en même temps, traverser des périodes où tout semble complètement détruit. Les deux peuvent exister en même temps. Je pense que c’est quelque chose que je voulais exprimer dans cet album. Cette idée qu’il faut accepter la lumière et l’obscurité en même temps.

Certains textes semblent justement parler de culpabilité, de regrets, de cette difficulté à avancer malgré ce qui appartient au passé. Est-ce une forme de combat personnel ?

Oui, totalement. Je pense que c’est particulièrement présent dans des morceaux comme “Hellbound” ou “King of Nothing”. Il y a cette idée d’avancer sur un chemin immense, rempli de souvenirs. Certains sont magnifiques. Certains moments sont incroyables, certains souvenirs nous rendent fiers. Mais en parallèle, il y a toujours cette ombre derrière nous. Ces choses que nous aurions aimé faire différemment. Ces décisions que nous remettons encore en question. Ces moments où l’on se demande : « Et si j’avais choisi autrement ? » Parfois, accepter que certaines choses sont terminées demande énormément de temps. Le fait de savoir qu’il faut avancer ne signifie pas forcément que l’on arrive immédiatement à avancer. Certaines blessures restent présentes pendant des années. Et je pense que ‘Loss’ parle beaucoup de cette lutte intérieure.

Le titre “Phoenix” semble être l’un des morceaux les plus positifs de l’album. Il évoque cette idée de renaissance, de reconstruction. Est-ce le morceau qui représente le mieux cette volonté de continuer malgré les difficultés ?

Je pense que oui. Je crois que c’est probablement le morceau le plus positif de l’album. Nous n’avions jamais vraiment écrit un titre comme celui-ci auparavant. Il parle de reconstruction, de retrouver une force après avoir traversé des périodes difficiles. Et cela correspond beaucoup à notre propre histoire avec GAEREA. Parce qu’il y a eu beaucoup de moments où rien ne semblait avoir de sens. Des périodes où nous étions très proches de penser que tout allait s’arrêter. Mais à chaque fois, d’une manière ou d’une autre, quelque chose apparaissait. Un nouveau départ. Une nouvelle énergie. Parfois, il suffit simplement d’un nouveau jour, d’un nouveau lever de soleil, pour retrouver cette envie de continuer. Nous avons toujours beaucoup dû nous adapter. Nous avons beaucoup dû reconstruire. GAEREA a toujours été un groupe qui a avancé en prenant des risques. Nous n’avons jamais choisi la facilité. Nous n’avons jamais pensé : « C’est trop compliqué, cela va coûter trop cher, peut-être qu’il vaut mieux abandonner. » Nous avons toujours essayé. Et parfois, nous avons gagné. Mais parfois aussi, nous avons perdu. Et quand nous perdons, c’est difficile.

Tu parles d’un parcours fait de combats. Est-ce que “Phoenix” représente aussi une forme de fierté d’être toujours là aujourd’hui ?

Oui, complètement. Je pense que cette chanson représente ce moment où tu regardes derrière toi et où tu réalises tout le chemin parcouru. Il y a quelque chose d’assez paradoxal. D’un côté, tu peux être fier de ce que tu as accompli. Mais de l’autre, tu peux toujours garder cette sensation de ne pas forcément mériter cette place. C’est quelque chose qui revient beaucoup dans ma vie : le syndrome de l’imposteur. Cette impression d’être arrivé quelque part, mais de te demander pourquoi toi. Pourquoi tu serais la personne qui reçoit cette lumière. Pourquoi tu mériterais certaines choses. Et je pense que c’est aussi pour cela que “Phoenix” est importante. Parce qu’elle parle de ce moment où tu acceptes finalement que, malgré les doutes, malgré les erreurs, malgré les moments difficiles, tu es toujours là. Tu continues d’avancer.

La pochette de ‘Loss’ représente un corps en lévitation, porté par des lumières colorées dans un environnement sombre. Comment faut-il interpréter cette image ?

Je pense qu’elle est très liée à “Stardust”, parce que c’est probablement le morceau qui ressemble le plus à cette pochette. Nous avons souvent eu, dans notre histoire, des moments où les pochettes étaient fortement inspirées par une chanson, parfois même par le dernier morceau écrit, parce que ce sont souvent des titres qui portent une importance particulière. Et ici, c’est exactement le cas. Cette image représente une ascension. C’est comme une âme perdue qui traverse un paysage sombre, mais qui est attirée par quelque chose de lumineux. Il y a cette idée d’élévation, mais aussi beaucoup de contradictions. Parce qu’en même temps que cette lumière existe, il y a toujours cette sensation de doute. Le sentiment de ne pas être à sa place. Le syndrome de l’imposteur est quelque chose que je ressens énormément. Cette impression de regarder cette lumière et de penser : « Est-ce que je mérite vraiment d’être ici ? Est-ce que cette place devrait être la mienne ? » C’est aussi pour cela que l’environnement est sombre. Le personnage est seul. Mais il existe cette ouverture vers la lumière, cette forme d’espoir. Je pense que toute l’histoire de GAEREA repose beaucoup sur cette opposition permanente entre la lumière et l’obscurité. Entre la renaissance et la chute. Entre le fait d’avancer et celui de douter. C’est ce que nous voulions représenter avec cette pochette. Nous avons toujours voulu créer des images fortes, des pochettes qui soient belles mais qui ne soient pas trop littérales. Je n’aime pas forcément les images qui expliquent immédiatement tout. Je préfère lorsqu’elles laissent une place à l’interprétation. Et je pense que cette pochette raconte beaucoup de choses sans avoir besoin de tout révéler.

Pour conclure, j’aimerais avoir un mot pour Vecteur Magazine et pour le public français.

Tout d’abord, je veux vraiment vous remercier pour cette conversation. C’est l’une des premières interviews que je réalise dans cette nouvelle période de promotion, donc tu m’as probablement eu à un moment où j’étais encore très bavard. (rires) Mais sincèrement, merci. C’était une très bonne discussion. Et pour les personnes qui nous suivent en France : nous sommes extrêmement heureux de revenir cette année. Nous allons participer à de magnifiques festivals, notamment le Motocultor. La France a toujours été un pays très important pour nous. Nous adorons jouer ici. Nous avons presque l’impression d’avoir une deuxième maison en France. Il y a énormément de Portugais présents à nos concerts, ce qui est toujours quelque chose de très spécial pour nous. Nous revenons également avec beaucoup de souvenirs. Nous avons récemment joué pour la première fois au Bataclan, et c’était un moment incroyable. C’était aussi particulier pour nous à cause de l’histoire de cette salle. Il y avait quelque chose de très fort dans le fait d’être là. Je pense que c’est l’un des meilleurs concerts que nous ayons donnés. C’était complètement différent pour nous. Alors oui, nous sommes très heureux de revenir en France cette année et nous avons hâte de retrouver tout le monde.

Notre Avis :

Avec ‘Loss’, GAEREA signe probablement son œuvre la plus personnelle et la plus équilibrée. Le groupe portugais conserve cette violence émotionnelle qui fait son identité, mais refuse désormais de se limiter à l’obscurité. Les neuf morceaux de l’album avancent constamment entre chaos et apaisement, entre écrasement sonore et instants de fragilité. Ce qui frappe immédiatement, c’est cette volonté de construire de véritables chansons plutôt que de simples paysages sonores. Les titres possèdent chacun une identité forte, capables de provoquer une réaction physique autant qu’émotionnelle. De ‘Luminary’ à ‘Stardust’, GAEREA raconte un cheminement intérieur. Celui d’un individu confronté à ses souvenirs, ses erreurs et ses contradictions. ‘Loss’ n’est pas un album qui cherche à apporter des réponses. Il accepte les zones grises. Il parle de chute, mais aussi de reconstruction. De blessures, mais aussi de résilience. De l’obscurité, sans jamais oublier qu’une lumière peut toujours apparaître. Un disque profondément humain, qui confirme que derrière les masques de GAEREA se trouve avant tout une véritable sincérité.