Vecteur Magazine

POUR QUE L'HISTOIRE NE SE RÉPÈTE PAS...

Interview de Christophe Pinheiro

Formé en 2014, le groupe ukrainien 1914 nous propose un blackened death/doom metal puissant, intense et sans concession. Basé sur des recherches historiques, le groupe aborde le sujet de la première guerre mondiale. Avec “Viribus Unitis”, le nouvel album, 1914 explore les liens humains forgés sous le feu et la force de ceux qui sont revenus : brisés, transformés, mais toujours vivants.

Dans un contexte tendu en Ukraine, préparer cette interview n’était pas un exercice simple. Ditmar Kumarberg, le charismatique chanteur et leader du groupe s’est gentiment prêté au jeu de l’interview. Dans une réalité angoissante, parler des tragédies historiques avec autant de sincérité captive toute mon admiration pour ce personnage ô combien sympathique, à la force incroyable et tout simplement, humain.

Credit photo : Sofiia Rude

“Viribus Unitis”, votre quatrième album, sortira le 14 novembre. Comment te sens-tu à l’approche de cette sortie ?

Je suis en Ukraine. Et tu connais probablement la situation ici. La plupart des gens en Europe pensent que nous sommes en permission ici. Mais non, chaque nuit, nous subissons des attaques de drones, des raids aériens, et beaucoup de missiles de croisière, etc., et tu as probablement même entendu dire qu’ils ont attaqué la Pologne en passant par nos villes. Notre guitariste est parti à l’armée, il est maintenant dans l’armée. Et je suis ici, en Ukraine. On a tout annulé parce qu’on n’a pas eu les autorisations de départ. Et je suis très en colère. Si on parle de sentiments, si on parle d’un groupe normal, européen ou américain, ou n’importe quel autre groupe, quand ils sortent un bon album, ils sont satisfaits. Ils se disent : « Waouh ! On a sorti un album génial. On l’a fini et on est super contents. » Moi, je ne suis pas content. Je suis juste en colère. Je ressens beaucoup de haine, beaucoup de colère et beaucoup de tristesse. Bien sûr, je ressens aussi d’autres choses… On a fini l’album, je pourrais dire que je suis satisfait. On va le sortir, mais est-ce que je le suis vraiment ? Non. 

Cet album fait suite à l’excellent « Where Fear and Weapons Meet », sorti il ​​y a quatre ans. Il a été très bien accueilli par le public. Comment avez-vous abordé le processus créatif pour cet album ? 

On aurait pu ressentir une quelconque pression, mais non. Bien sûr, nous avons reçu beaucoup de retours de magazines, de critiques musicaux… Nous avons reçu beaucoup d’encouragements. Certains magazines ont même classé notre précédent album parmi les meilleurs albums de metal au monde en 2021. Et pour nous, c’était une explosion de joie. Bien sûr, avec ce nouvel album, on sentait qu’on ne pouvait pas se contenter d’enregistrer un bon album. Tu vois ? Juste un autre album de metal. Pour moi, ça n’a aucun intérêt d’enregistrer un autre album de metal. Parce que je ne suis pas un métalleux. Je ne déteste pas le metal, mais je ne suis pas un fanatique. Je ne suis pas un grand fan de metal, si on parle de metal classique. Bien sûr, j’aime certains groupes de black metal, comme DARKTHRONE, MAYHEM… J’aime aussi le death metal, comme BOLT THROWER, CARCASS ou NAPALM DEATH. Mais je ne suis pas profondément imprégné par l’univers du métal. Je n’ai pas grandi comme un métalleux typique avec JUDAS PRIEST, LED ZEPPELIN ou des choses du genre. Je suis un punk rocker. Donc, pour moi, enregistrer n’est pas intéressant d’un point de vue purement metal. Ce qui compte le plus pour moi, c’est d’apporter de nouvelles histoires, de les partager et d’enseigner quelque chose de nouveau. Je pense que les gens peuvent apprendre l’histoire plus facilement grâce à un album qu’avec un livre ou des cours à l’école. Parce que ça vous implique dans la musique. Ça vous implique dans les paroles. Et après ça, vous commencez à creuser plus profondément. Je pense que ma mission est d’apporter quelque chose de nouveau dans le paysage musical. L’histoire derrière tout ça. On ne joue pas du metal. On raconte des histoires. Voilà mon message principal. En tant que groupe, on a essayé de faire de notre mieux avec le nouvel album, parce qu’on a reçu beaucoup de retours positifs sur le précédent. Et, bien sûr, comme on vient d’Ukraine et qu’on n’a pas la possibilité de tourner, de jouer sur scène dans le monde entier, c’est vraiment compliqué pour nous. On ne peut pas se permettre, par exemple, d’apporter notre matériel, nos instruments, nos décors sur scène. On ne peut pas faire ça. Donc pour nous, c’est vraiment important de faire de la bonne musique, d’avoir une bonne production, de bons textes, parce que si vous êtes en Europe, les labels, les promoteurs, les festivals et les auditeurs vous remarquent. Mais si vous êtes en dehors de cette bulle, c’est très compliqué. Si vous êtes ukrainien, vous devez vous donner à 300%. 

Chaque album de 1914 développe une identité qui définit le groupe : une intro intitulée « War In » et une outro intitulée « War Out », un thème basé sur la première guerre mondiale et ce son blackened death/doom metal. C’est en quelque sorte votre marque de fabrique. Ce projet conceptuel a-t-il un objectif précis, comme le désir de dénoncer, de se souvenir, ou même de rendre hommage aux soldats ? 

Mmm. Comme je te l’ai dit, ma mission principale est de diffuser le message sur la première guerre mondiale, de diffuser toutes ces histoires. Je suis un grand fan de la première guerre mondiale. Et quand je parle de fan, ça ne veut pas dire que la guerre, c’est génial. Non, non. Absolument pas. Nos albums ne glorifient absolument pas la guerre. Je déteste la glorification de la guerre. La guerre est une des pires horreurs de l’humanité. Pour moi, la guerre, c’est vraiment dégueulasse. Et notre message principal, c’est d’en tirer des leçons. Ne pas répéter les mêmes erreurs. Mais comme tu l’as dit, il y a aussi un hommage aux soldats, oui. Nous sommes humains, et nous pouvons réagir, apprendre de tout ça. Comment réagir face à des situations comme la guerre, les tranchées, la rage, les attaques, etc. Les gens peuvent réagir comme des ordures ou comme de vrais héros. C’est ça notre message. On partage des histoires. On raconte des histoires, pas des histoires de héros, pas de glorification, non. On parle du soldat de base pendant la guerre, de ses réactions, de son destin, de son parcours. On parle de la peur en tant qu’émotion. On parle d’horreur. On parle aussi d’honneur, car ils le méritent. C’est vraiment très compliqué, ce n’est pas noir ou blanc, non. C’est beaucoup de choses. Il faut apprendre ceci. Il faut écouter cela. Il faut lire ce livre. Il faut regarder ce film. Et ensuite, on peut combiner tout ça et se faire son propre point de vue sur cet événement ou sur cette personne. Par exemple, les italiens et le général Cardona. Je parlais avec un italien, l’autre jour. Et selon moi, Cardona, c’est de la merde. Il a tué des tas de soldats italiens juste pour toucher la récompense. Genre, il faut prendre ce champ de bataille…, et je m’en fous. Et des milliers et des milliers de soldats italiens sont morts à cause de lui. Donc, dans cette conversation, j’ai dit que Cardona était une arnaque lamentable, et il m’a répondu qu’il n’était pas d’accord. Il disait que dans chaque ville italienne, il y a une statue de Cardona ou une place de Cardona. Pour lui, ce n’est pas acceptable d’entendre mes propos. Mais c’est mon point de vue. J’ai lu beaucoup de livres d’histoire. J’ai lu beaucoup de messages, comme des lettres typiques de captivité envoyées par les soldats du front à leurs familles ainsi que beaucoup de mémoires de guerre, et j’ai mon point de vue. Donc, ma principale mission est de le diffuser. De vous donner quelque chose et vous déciderez si j’ai raison ou pas. Vous construirez votre propre point de vue avec ce que vous avez appris. Je serais vraiment ravi si en écoutant une chanson, vous faisiez des recherches sur Google, pour apprendre des choses nouvelles. Que vous vous renseigniez sur ces événements et que vous vous forgiez votre propre opinion. Ce serait tout simplement génial. C’est pour ça que je fais cette musique.

En préparant cette interview, j’ai fait certaines recherches sur les choses dont tu parles dans cet album. Alors, je n’irai pas parler de guerre avec toi, car je suis très loin d’avoir tes connaissances. Mon rapport à la guerre n’est pas, non plus, le même que le tiens. Encore plus à l’heure actuelle et par rapport à l’endroit où je me trouve…

Tu vis où en France ?

 En Bretagne. Tu connais peut-être ?

Oui je suis un immense fan de la musique d’Alan Stivell. J’ai beaucoup de vinyles de cet artiste. 

Vous avez joué sur la même édition du Motocultor en 2024, d’ailleurs. 

Génial.

Un titre qui m’a marqué dans cet album, tant dans la musique que dans les paroles, c’est “1914 (The Siege of Przemyśl)”. Peux-tu m’en parler ?

Les soldats austro-hongrois furent vaincus, véritablement vaincus, lors de cette bataille, et durent se replier sur la forteresse de Przemyśl. Ce fut une offensive majeure. Et le plus drôle, c’est qu’en Europe, personne ne se soucie du front de l’Est. On n’y connaît rien. Si on parle, par exemple, de la forêt d’Argonne, c’est beaucoup plus connu en France. Vous en avez entendu parler. Bien sûr, si vous vivez près de Verdun ou de Reims, vous en avez forcément entendu parler du front de l’Est. Mais à Bordeaux, par exemple, j’ai demandé à beaucoup de gens s’ils avaient entendu parler du front de l’Est et ce n’est pas le cas. Donc, la plupart des Européens connaissent les actes héroïques de la Première Guerre mondiale, mais on les appelle les symboles de la guerre. La bataille de Passchendaele, par exemple, est un symbole. Parce qu’il y a beaucoup de villes, beaucoup de films, beaucoup de livres, etc. Mais concernant le Front de l’Est, ils n’en savent rien. L’une des plus grandes batailles de la Première Guerre mondiale s’est déroulée en Ukraine, sur le Front de l’Est. Prenons l’exemple de l’opération hivernale des Carpates, notre deuxième chanson, “1915 (Easter Battle for the Zwinin Ridge)”, 2 millions de morts. Peux-tu imaginer les Carpates complètement enneigées et deux millions de soldats morts ? C’est énorme. Je suis archéologue militaire, et même aujourd’hui, nous faisons des fouilles à chaque fois que nous traversons les Carpates, comme dans les champs de Verdun ou de la Somme, à chaque fois qu’on y creuse, on trouve des obus, des grenades, des vestiges de la Première Guerre mondiale… C’est la même chose ici, mais ce ne sont pas des obus, ce sont des corps, des squelettes. À chaque fois, on trouve des restes humains, de soldats allemands, polonais, tchèques, russes… Ils sont tous là. La bataille suivante, l’offensive Broussilov, je pense que vous n’en avez jamais entendu parler. C’est pourtant l’une des plus grandes offensives de la Première Guerre mondiale. Broussilov porte le nom d’un général russe, et c’est la première bataille de l’histoire de la guerre à avoir reçu ce nom et non pas un événement, ni un village ou un lieu précis. Deux millions et demi de pertes. Après cette bataille, l’empire hongrois ne s’en est jamais remis. Ils ont perdu plus d’un million et demi de soldats. Ils ont tout perdu. Une perte énorme. Et dans notre première chanson, “1914 (The Siege of Przemyśl)”, vous n’en avez probablement jamais entendu parler. Aujourd’hui située en Pologne, elle se trouvait en Ukraine pendant la Première Guerre mondiale, dans la région de Galicie. Et ce fut la plus grande offensive de l’histoire, non pas seulement de la Première Guerre mondiale, mais de toute l’histoire de l’humanité, une offensive qui dura cent trente-trois jours. Impressionnant ! La forteresse de Przemyśl est la troisième plus grande forteresse d’Europe après Anvers et Verdun. Pourtant, personne n’en a jamais entendu parler. Nous vivons tous avec cette histoire. Nous connaissons parfaitement cette partie de l’histoire, car elle fait partie de la nôtre. Mais en Europe, aux États-Unis, personne ne s’y intéresse. C’est pourquoi j’ai préparé cet album, qui traite directement de ces événements et du rôle des soldats ukrainiens. Et même si l’on pense au front italien, un nombre considérable de soldats ukrainiens de Galicie y ont combattu. Un nombre considérable d’entre eux ont été faits prisonniers et internés dans des camps de concentration italiens. Alors, ça fait partie de notre histoire, et je veux la partager. Je veux la montrer au monde entier. Nous avons une histoire immense. Nous avons fait partie de votre culture européenne, de l’histoire européenne. Nous avons la même histoire que vous, mais vous ne savez rien de nous. Ça ne marche pas. Nous sommes là. Voici notre histoire, apprenez-la. 

Pourquoi avoir décidé d’aborder le sujet de façon plus brute, plus immersive ? 

Je suis responsable de toutes les paroles, dans chaque album, et de la moitié de la musique. Et bien sûr, concernant toutes les recherches historiques… À chaque fois j’utilise des paroles personnelles, comme si j’étais une personne impliquée dans cet événement. Et j’utilise toujours des mots offensants, ceux que les soldats employaient dans les tranchées. Si on se place du point de vue des allemands, par exemple, et qu’on parle des Français, il y a des termes offensants pour les soldats français. Si on pense aux soldats italiens du point de vue des allemands ou des hongrois, c’est pareil. Et, même si ce sont des mots offensants, ils sont très courants dans les mémoires de guerre. Les soldats anglais chantaient à propos des soldats allemands, ils les appellaient « les Jerry ». Les français les appellaient « les Boches ». Et il y a plein d’autres termes offensants. Alors j’essaie toujours de les utiliser. Et même dans notre première chanson, on utilise un mot polonais qui veut dire « merde aux guerres russes ». Ce sont des paroles offensantes, mais bon. Ça fait partie de l’histoire. C’est pour ça que les paroles sont un peu crues, voire un peu choquantes. Mais c’est réaliste. Je chante sur des événements réels. Je chante du point de vue du soldat, sa vision, ses sentiments, comment il vit cette guerre et comment il réagit. Et la première partie de l’album parle de rage, de « tuons-les tous !». Parce que c’est un comportement humain. Au combat, on a plein d’adrénaline, et on a envie de les tuer. Mais si on reste dans le même état pendant des années, on en a marre. Et on change complètement de perspective, de vision des choses. La première partie est brute et rapide. Elle est vraiment agressive. Mais la deuxième me touche vraiment, avec des trucs macabres mais qui se déroulent lentement. Ça parle de comprendre ce qu’est réellement la guerre. C’est l’absurde. C’est un enfer, et on meurt tous ici, et je n’ai pas voulu ça. Je veux serrer ma fille dans mes bras. Je veux serrer ma femme dans mes bras, et je veux vivre normalement. Pourquoi on s’entretue ? À chaque fois, pourquoi ? Il en a marre de tout ça, et il comprend que c’est quelque chose de mal. Ce n’est pas un comportement normal. Et, parfois, il faut apprendre quelque chose à travers tout ce bain de sang pour avoir une vision différente. Alors, c’est pour ça qu’on a deux parties différentes sur l’album : une agressive et brute et une plus lente, avec des paroles plus personnelles. Genre, j’en ai marre de cette merde. Tout le monde est mort. Je veux rentrer à la maison. Je veux serrer ma femme dans mes bras. Et ma fille, c’est la seule raison pour laquelle je suis encore en vie. 

Un mot sur la vidéo animée de “1916 (The Südtirol Offensive)”. Cette vidéo colle parfaitement à la musique. Une véritable immersion. 

J’ai passé six mois dans les archives à récupérer un maximum de lettres de captivité, des tas de livres d’histoire et de récits de guerre. Tu sais, je ne réagis pas comme un musicien ou un métalleux. Je réagis comme un historien. Comme un professeur d’histoire. Je creuse à fond. Je fais des recherches approfondies et je compose les paroles en fonction. Une fois les paroles écrites, je vais voir les membres du groupe et je leur explique ce que j’ai écrit, comment je vois le titre. Des passages qui vont être brut ou rapides… Il m’arrive même de prendre ma guitare acoustique et j’essaye de montrer ce que j’ai en tête, le sens que je veux donner aux paroles, le lien que j’ai établi avec elles. Souvent, le groupe a déjà préparé leur propre version, mais je corrige tout. Généralement, ils saisissent parfaitement le sens que je veux donner à une chanson. C’est pour ça qu’on travaille ensemble depuis dix ans. Voilà comment on combine tout ça. Je suis un gars très expressif parce que je comprends bien l’histoire de cette guerre, j’ai les paroles en moi, et bien sûr, les ponts et les riffs parce que j’ai écrit ces paroles. De temps en temps, je chantonne quelque chose. J’essaie de l’exprimer comme ça. Et le groupe est assis, genre : « Le grand-père apporte quelque chose de nouveau. Écoutons. » On construit comme ça. Je pense que c’est une super façon de créer de la musique parce qu’on a des goûts musicaux complètement différents. Je suis un grand fan de noise industriel, de musique martiale et de punk rock. Je ne suis pas un métalleux. J’adore le punk rock et le hardcore. Notre guitariste, lui, est un métalleux typique. Il est fan de DARK TRANQUILITY, IN FLAMES et ce genre de choses, des trucs chiants. Mais le deuxième guitariste, lui, est fan de sludge, de stoner et de post-metal. Et le batteur, je ne sais même pas ce qu’il aime, en fait. Donc, tu vois, on a des goûts complètement différents, et on essaie de créer ensemble avec notre propre vision. Voilà pourquoi ça fonctionne. Et pour ce qui est du clip, j’ai trouvé une artiste géniale ici à Lviv. C’est une artiste vraiment, vraiment douée. J’ai passé des heures avec elle à tout lui expliquer. Voilà le pont, et là, il faut, par exemple, la mitrailleuse, parce que c’est un blast beat. Là, il faut les italiens sur le champ de bataille, parce qu’on chante sur les italiens. Étape par étape, j’ai tout expliqué. Elle a préparé des ébauches, des croquis… Et avec mon approbation, elle a commencé à tout assembler pour en faire un clip normal. 

Cet album comprend trois collaborations : une avec Christopher Scott, une autre avec Aaron Stainthorpe, et la dernière avec Jerome Reuter. Cette collaboration avec Jerome Reuter sur “1919 ( The Home Where I Died)” est géniale. Cette chanson est incroyablement mélancolique. Selon toi, la guerre, c’est aussi une question de sensibilité ?

Probablement, oui. Tu sais, avec la situation actuelle, ici, depuis plus de trois ans, je suis séparé de ma fille. Elle vit en Europe, en paix. Quand l’invasion à grande échelle a commencé, je l’ai immédiatement envoyée à Ljubljana, en Slovénie, parce que la situation est vraiment merdique ici. Je ne veux pas que ma fille soit ici. Et c’est pour ça que je suis assis ici sans ma fille à mes côtés, depuis plus de trois ans. Je suis juste un homme seul. Et beaucoup de chansons ne parlent pas seulement de colère et de haine, mais aussi d’amour. Je l’exprime aussi. Mon guitariste, en riant, me dit souvent : « Allez, Dimah, s’il te plaît, termine avec tes chansons émotives. ». C’est pourquoi j’ai probablement beaucoup d’amour dans mes paroles. 

Peux-tu me parler de la collaboration avec Christopher Scott sur “1918 Pt. 2  POW (Prisonner Of War)” ? Cette chanson est tellement intense et puissante.

Tout d’abord, Christopher Scott est l’un des membres d’un groupe brillant que j’ai découvert dans les années 90, qui s’appelle PRECIOUS DEATH. J’adore leur musique, et je les avais presque oubliés. Et puis, un jour, alors que je travaillais sur des paroles, j’ai pensé à lui. Je l’ai retrouvé sur Facebook, pour lui proposer de faire de la musique ensemble. Aujourd’hui, c’est un pasteur américain. Ici, c’est ce qu’on appelle un pasteur chrétien. Je ne suis pas du tout chrétien, mais ce moment où je chante sur le sort des soldats en captivité, comment ils sont morts dans les camps de concentration… Que le chanteur soit un prêtre chrétien, pour moi, c’est une collaboration parfaite, car tous ces soldats ukrainiens, français, italiens, étaient chrétiens. On le sait, c’est un fait, car à cette époque, la plupart des gens dans les tranchées étaient chrétiens. Alors, pour moi, c’est un mélange parfaitement harmonieux. Qui de mieux qu’un pasteur chrétien peut comprendre la souffrance de ces hommes ? Et c’est pourquoi, lorsque j’ai écrit ces paroles sur la captivité et leur mort dans les camps de concentration, j’ai vraiment compris que ce serait une collaboration formidable, pas seulement au niveau des paroles, mais aussi sur le plan philosophique. 

Est-ce que les événements tragiques qui se déroulent actuellement en Ukraine influencent ton écriture ? 

Bien sûr. Parce que nous ne sommes pas dans une Europe paisible. Je ne suis pas un musicien européen typique qui peut simplement boire sa bière, s’amuser et jouer de la musique dans un festival. Non. Ici, vous devez travailler tous les jours pour gagner de l’argent, parce que vous devez vivre et faire des dons. Il faut faire des dons à l’armée. Je travaille dur toute la journée, et après ça, il faut préparer des paroles, trouver des idées, et enregistrer un bon album. C’est compliqué. Avec la situation ici, nous avons enterré beaucoup de nos amis. Le cimetière militaire, ici dans ma ville natale, est immense, et c’est horrible. Je connais beaucoup de gars formidables, qui sont là-bas. Tout cela vous frappe de plein fouet. Nous sommes tous des conscrits. Il y a trois niveaux de conscription. Le premier niveau, ce sont les soldats, ils sont dans les tranchées. Le deuxième niveau, ce sont les camps d’entraînement. Et le troisième niveau de la conscription, les gars comme moi, je reste chez moi à attendre, parce qu’à chaque minute, ils peuvent m’appeler. Je ne sais jamais quand ni comment. Je peux recevoir un message, prendre mon sac à dos et aller au centre. À chaque minute, ils peuvent m’appeler au front, alors je ne peux pas me détendre, voyager, passer des jours tranquilles. Non. Je suis là, avec plein de choses en tête, à écrire ces paroles, à composer cette musique, en espérant qu’avec cet album, on puisse transmettre quelque chose de nouveau. 

J’imagine que c’est compliqué pour prévoir des concerts ? 

D’ici la fin de l’année, nous n’aurons qu’un seul concert au Mexique. Seulement, si nous sommes autorisés à jouer, et c’est tout. 

Vous avez besoin d’autorisations pour quitter le pays ? 

Beaucoup de permis, beaucoup de paperasse. Il nous a fallu environ un mois pour préparer tous ces papiers, tous ces documents, et les envoyer au ministère de la Culture, à notre gouvernement, et ils n’ont pas encore pu les accepter. C’est complètement dingue ! 

Pour conclure cette interview, le dernier mot est pour toi.

J’ai envie de retourner en France parce que j’adore la France. J’y ai beaucoup voyagé. J’ai traversé la France jusqu’aux Pyrénées. J’aime tout simplement la France. 

NOTRE AVIS

Le groupe ukrainien 1914 revient en force avec un nouvel album intitulé “Viribus Unitis” qui signifie “Avec des forces unies” en latin.

Toujours dans le thème de la première guerre mondiale, le groupe explore ici des aspects plus crus de la mort et de la destruction aux thèmes de l’émotion et à l’introspection des soldats ayant vécus l’horreur. Une chronologie reprenant diverses étapes de cette guerre. Chaque titre porte le nom d’une année entre 1914 et 1919.

Dans la tradition “Viribus Unitis” débute sur un “War In (The Beginning Of The Fall)”, une piste reprenant un chant populaire militaire, avant de laisser place à la déflagration de “1914 (The Siege of Przemyśl)”. L’ambiance est glaciale et féroce dans ce titre décrivant la barbarie de cette bataille. Avec ce morceau, le ton est donné pour cette première partie d’album qui se veut agressive et sans concession. 

Avec l’épique “1915 (Easter Battle for the Zwinin Ridge)” le groupe enfonce le clou. Pendant plus de neuf minutes, la haine se déverse dans ce titre explorant les sphères du black metal. Si musicalement, un titre caractérisait au mieux l’idée de ce qu’est la guerre selon moi, je pense que “1916 (The Südtirol Offensive)” serait celui-là. Un visionnage de la superbe vidéo s’impose, d’ailleurs. 

Après l’excellent “1917 ( The Isonzo Front)”, s’amorce une descente vers la lourdeur avec l’oppressant “1918 Pt. 1 WIA (Wounded In Action)”. Une transition vers une deuxième partie plus exploratoire de l’émotion. Et “1918 Pt. 2 POW (Prisonner Of War)” en collaboration avec Christopher Scott de PRECIOUS DEATH est tout simplement majestueuse. Intense, ce titre est un cri de détresse à la survie. Somptueux ! 

L’espoir fait surface avec le troisième volet, “1918 Pt. 3 ADE (A Duty to Escape)”, une nouvelle collaboration avec, cette fois-ci, Aaron Stainthorpe, chanteur de l’emblématique groupe de doom britannique MY DYING BRIDE. La beauté et le sublime ont également leur place dans cet album du groupe ukrainien. Avec “1919 (The Home Where I Died)”, Jerome Reuter du groupe ROME accompagne 1914 dans la douceur de ce titre mélancolique empreint de souvenirs… 

“War Out (The End)” sonne le glas de “Viribus Unitis”. Une nouvelle fois, un chant populaire militaire nous invite vers la fin de cet album.

Avec cet album, 1914 frappe un grand coup. Au-delà d’un simple album, “Viribus Unitis” possède une âme triste, bouleversante et glaçante. Après un excellent “Where Fear and Weapons Meet”, la barre était haute. Et pourtant, le groupe ukrainien réalise ici sa plus belle œuvre. Fraîchement annoncés à l’édition 2026 du Hellfest, il me tarde de découvrir l’ampleur et la puissance de ces nouveaux titres sur scène.